Rationalité et responsabilité en temps de crise sanitaire

Écrit par Michèle Leduc et Antoine Triller

La crise sanitaire que nous vivons suscite des débats qui ébranlent notre vision de l’humanité et de l’organisation de la société. Par son caractère de pandémie mondiale et sa biologie particulière, elle pose à l’humanité des questions inédites qui ébranlent la raison et les certitudes communes. A ce titre le tripode standard « Science-Médecine-Politique » est interpelé de manière vigoureuse. Toute la société est en état de sidération, les chiffres s’affolent, les discussions prolifèrent sur la nature du virus, les algorithmes, les traitements, les vaccins futurs, sans oublier les impacts économiques et sociétaux. Chacun se trouve pris dans le réseau intriqué des échanges suscités par une situation incertaine et alarmante.

En temps de crise, les scientifiques consultés, qui d’ordinaire travaillent sur le temps long, doivent donner des réponses rapides ayant des impacts potentiels significatifs sur les politiques de santé et avec des conséquences économiques importantes. Leur grille de lecture doit tenir compte des incertitudes dans un paysage complexe aux très nombreux paramètres dont certains sont mal connus. Si l’accessibilité à une vérité totale est impossible, il leur revient de rendre compte avec humilité des faits têtus établis par une méthode scientifique rationnelle et de les rendre accessibles sans déformation. L’urgence de la crise sanitaire autorise-t-elle à faire l’impasse de la rigueur ? La médecine a longtemps fait passer les soins empiriques avant la recherche, mais aujourd’hui elle est devenue plus scientifique et la rigueur impose des essais randomisés et des statistiques fiables. En tout état de cause, il y a, même dans les situations exceptionnelles, des standards internationaux d’intégrité scientifique à respecter. Ceux-ci ne peuvent faire débat, y compris sur le terrain particulier des sciences biologiques et médicales : fiabilité des méthodes utilisées, validation par les pairs des résultats publiés, absence de conflits d’intérêt.

La communication des résultats scientifiques implique honnêteté et transparence. Elle doit aussi être claire et bien ciblée, n’occultant pas les marges d’incertitude. Toutefois cela ne garantit pas qu’elle soit comprise et admise par l’ensemble de la population. De fait, les biais cognitifs irrationnels sont nombreux chez nous tous : on méconnait les exemples étrangers, on se réfère à des événements connus pourtant bien différents, la peur fait surestimer les risques à faible probabilité, on comprend mal la signification d’une croissance exponentielle, la prise de conscience des vrais risques ne s’opère que par palier et avec retard, etc. De plus l’impatience fait sur-réagir. Des vérités alternatives irrationnelles sont opposées aux faits scientifiques, parfois mises sur le même plan par certains médias irresponsables, pour lesquels il ne faut avoir aucune indulgence.

C’est ainsi que des opinions qui ne sont que des fake-news inspirées de théories inventées, complotistes ou non, finissent par s’imposer dans l’opinion quand elles atteignent une masse critique permettant leur auto-entretien, quand bien même elles se révèlent inutiles voire dangereuses. Comment les combattre avec la rationalité ? Il faut essayer de comprendre leur origine, être à l’écoute des citoyens - c’est le rôle des sciences humaines et sociales -, en particulier quand la simple réfutation par les faits ne suffit plus. Il faut saluer l’effort des conseils scientifiques, d’ailleurs pas toujours entendus en temps utile, auprès des politiques qui décident en tenant compte de beaucoup d’autres critères. Le rôle de vigilance et de prévoyance de la science et des citoyens est fondamental. La rationalité finira par s’imposer au cours de la présente crise sanitaire. Espérons aussi qu’elle aidera à mieux comprendre l’histoire que nous vivons et à construire, avec les jeunes générations, un modèle de société plus adapté pour faire face et résoudre si possible les autres crises, tout aussi graves à plus ou moins long terme sur lesquelles nous n’avons pas encore agi, comme le changement climatique, et aussi celles dont nous n’avons pas encore pris conscience.