Union rationaliste

Raison Présente n°196

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Prix : 15,00 €
Description de l'ouvrage

Avant-propos

Michèle Leduc & Michel Morange

 

L'UNESCO a décrété que 2015 serait l'Année Internationale de la Lumière. Il s'agit de rappeler la mémoire d'Albert Einstein, le savant le plus connu et le plus aimé du public, le père de la relativité générale il y a cent ans. Mais on lui doit aussi le concept de photon, ce grain élémentaire dont est faite la lumière. Le monde entier se mobilise aujourd'hui pour célébrer les bienfaits que la lumière apporte à l'existence des hommes sur la terre. L'objectif est de sensibiliser les citoyens et les politiciens à l'impact des technologies fondées sur la lumière, pour le développement durable comme pour les défis de l'énergie, de l'éducation, de l'agriculture ou de la santé. Elle a révolutionné la médecine, ouvert la communication mondiale avec internet. Elle continue à fournir des liens économiques et culturels entre les peuples. La recherche l'utilise dans tous les domaines et continue de l'étudier. Elle est au cœur de nos vies.

La « vraie » nature de la lumière n'a pas fini d'interroger, tout autant que son impact sur le psychisme humain. De tout temps, les hommes se sont questionnés sur son origine. Michel Blay retrace ici, dans une approche érudite et passionnée, l'aventure des découvertes progressives de la lumière. Les conceptions du monde grec, si éloignées soient-elles de celles d'aujourd'hui, nous apparaissent empruntes de poésie au travers des citations d'Epicure ou de Lucrèce. De vives querelles ont opposé, du XVIIe au XIXe siècles, les grands savants que furent Newton, Huyghens, puis Young et Fresnel sur la conception corpusculaire puis ondulatoire de la lumière. Elles nous rappellent comment l'approche de la vérité se construit à base d'hypothèses, de manipulations expérimentales et de théories mathématiques. Une nouvelle révolution vient pourtant tout bouleverser une fois de plus au xxe siècle avec l'arrivée de la mécanique quantique : de nouveau la lumière est conçue comme un ensemble de particules après la découverte par Einstein de l'effet photoélectrique et des quanta de lumières, bientôt baptisés photons. On peut se convaincre que la « vraie » nature de la lumière est loin d'avoir fini de se révéler...

Aux temps de l'Antiquité, les théories sur la lumière se sont constituées en s'appuyant sur l'astronomie. Jean Audouze retrace ici brièvement, mais avec brio et enthousiasme, toute l'histoire de a découverte du cosmos. Depuis les temps les plus reculés, avant l'invention de l'écriture, les lumières venues des astres ont interpellé les hommes. Jean Audouze rappelle les progrès accomplis par les astronomes et les physiciens pour capter et interpréter les lumières du ciel, y compris les plus ténues et les plus anciennes. Le cercle des objets étudiés s'est progressivement étendu des proches planètes aux étoiles, enfin aux galaxies et aux trous noirs. Les astronomes disposent d'instruments d'observation si puissants et si précis que les études du ciel, grâce au spectre immense de sa lumière, abordent aujourd'hui un véritable âge d'or.

Pourtant c'est plus près de nous, sur la Terre, que se pose la question pratique la plus importante pour l'humanité : que nous apporte l'énorme quantité d'énergie déversée en permanence par ce formidable réacteur qu'est le Soleil ? Daniel Lincot nous expose que tout est affaire de transformation pour que l'homme puisse bénéficier de l'énergie solaire. Il nous rappelle au passage que ce qui distingue la Terre des autres corps célestes, c'est l'émergence de la vie et de toute une chimie biologique tirant son énergie de la lumière par la photosynthèse. Ainsi l'homme a pu franchir les étapes fondamentales de son évolution et profiter des stocks d'énergies fossiles. Daniel Lincot détaille ensuite la longue marche scientifique et technologique vers la maîtrise de l'effet photovoltaïque. Il termine par un vibrant plaidoyer pour cette forme d'énergie en y ajoutant une part de rêve : l'humanité toute entière saura-t-elle entrer dans l'ère nouvelle de l'énergie solaire, transformant la pénurie en abondance et la crainte en espoir ?

Claude Weisbuch revient sur un autre des grands défis actuels, celui de l'éclairage nocturne, un besoin aussi ancien que l'espèce humaine. Il rapporte l'invention des diodes électroluminescentes (les LED) émettrices de lumière bleue qui fit l'objet du prix Nobel de Physique de 2014. Il explique simplement comment transformer l'énergie électrique en énergie lumineuse et nous fait apprécier les multiples perfectionnements qui ont conduit aux LED de très bon rendement énergétique et à leur adaptation aux besoins de la vision, grâce à une composition spectrale variable en fonction du besoin instantané. La mutation de l'éclairage artificiel qui va en résulter sera d'abord une vraie révolution pour le bien-être d'immenses populations dans les pays en développement. Elle est aussi susceptible d'avoir un impact économique fort par de multiples usages nouveaux dont nous n'avons même pas l'idée aujourd'hui.

En revenant maintenant à l'article de Michel Blay mentionné plus haut, on note que ses analyses indiquent l'impact des sciences sur les autre formes de savoir auxquelles elles sont reliées. Ainsi, il explique comment la nouvelle distribution des connaissances qui se mettent en place à partir de Kepler et Descartes amène à retenir la représentation mentale de la lumière dans les champs d'investigation des scientifiques : plusieurs auteurs y reviennent dans ce numéro en révélant les liens secrets de l'art avec la lumière.

Claude Frontisi nous rappelle les transformations complexes de la peinture au XIXe et au début du XXe siècle, « de Delacroix à Delaunay ». Toutes visent à mieux prendre en compte « l'expérience de la lumière ». Comme il le démontre brillamment, les peintres ne travaillent pas dans l'ignorance des conceptions scientifiques sur la lumière, au contraire : une même raison guide leurs efforts et ceux des scientifiques. Mais ils n'en sont pas prisonniers, et l'histoire de la peinture est autant, sinon plus, celle des formes successives de représentation, chacune héritière mais aussi en opposition avec les représentations qui l'ont précédée. La lumière en peinture est bien plus que la traduction d'un phénomène physique. Elle est un moyen de représenter les pensées et les émotions des êtres humains.

Le cinéma est largement tributaire de la peinture. Michelle Lannuzel expose comment la lumière est la matière première du cinéma, représentée dans l'image comme un élément constitutif de l'œuvre. Lumière de plein air ou lumière de studio ? Option de la couleur, qui est celle de la vie, ou bien du noir et blanc, qui est une transposition esthétisante ? Tout dépend du choix du réalisateur et du travail des chefs opérateurs. Mais il s'agit toujours de l'espace qui crée la lumière et de la lumière qui crée l'espace. Le dynamisme de la lumière associée à des espaces disjoints constitue le moteur essentiel des images et c'est la lumière, disloquée, mouvante, qui tente de rendre compte d'un monde insondable. Cet essai est illustré du rappel d'un grand nombre de films célèbres, allant des expressionnistes à la nouvelle vague, dont le simple énoncé des titres nous plonge dans le ravissement de la mémoire.

Le cinéma est aujourd'hui le plus populaire des arts. Il a été précédé d'un siècle par l'invention de la photographie, et ces deux formes d'expression entretiennent toujours une forme de relation étroite et ambiguë. Monique Sicard nous rappelle ici l'histoire mouvementée de l'arrivée du daguerréotype en France, avec les querelles de paternité, les réticences conservatrices, les secrets de la divulgation, les intérêts nationaux conflictuels. Une double culture savante et populaire s'installe pourtant, grâce à la notoriété scientifique du grand physicien de la lumière François Arago, lui-même homme politique plein de sollicitude pour le peuple des pauvres et qui voit dans le procédé de reproduction photographique une avancée sociale.

Enfin, deux autres contributions témoignent ici pleinement de la dimension métaphorique de la lumière. Philippe Dujardin explore l'histoire de la Fête des lumières de Lyon, devenue aujourd'hui un événement médiatique. Ce « rituel urbain » a des origines fragiles et une histoire complexe. Seul son extraordinaire pouvoir d'auto-transformation lui a permis de perdurer jusqu'à aujourd'hui.

Et quand on parle des « Lumières », on pense bien évidemment à la révolution intellectuelle du XVIIIe siècle. Il est normal de clore ce numéro de Raison Présente par l'article de Gerhardt Stenger « Qu'est-ce que les Lumières » ? Il nous rappelle que l'esprit des Lumières consistait à placer la raison au cœur des actions humaines, contre les habitudes et les conformismes, et plus encore contre les fanatismes. Les hommes et les femmes des Lumières sont convaincus que rien n'est plus dangereux que la certitude d'avoir raison : une leçon qui reste valable pour notre XXIe siècle.