Union rationaliste

Raison Présente n°205

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Description de l'ouvrage

Humain, transhumain

Jean-Michel Besnier

Ce numéro 205 de Raison Présente aborde l’humain sous un angle qui n’est plus réservé aux seules spéculations de la science-fiction. Son sommaire reprend largement les interventions qui ont fait l’objet du dernier Colloque de l’Union rationaliste, le 2 décembre 2017. Emmanuelle Huisman en a introduit le thème, en mettant en évidence l’actualité de la question que les anthropotechnies nous posent aujourd’hui : qu’on veuille « réparer » l’humain et non plus seulement le « soigner », pourquoi pas ? Qu’on veuille le « modifier », cela est déjà plus discutable si l’on craint le regain de l’eugénisme, mais les thérapies géniques sont, par exemple, un véritable espoir pour certains. Mais qu’on veuille aller encore plus loin et l’« augmenter », voilà qui peut justifier l’interrogation que nous proposons : cet humain augmenté, pourquoi faire ? Les auteurs que nous avons réunis ici apportent des réponses, étayées sur des informations technoscientifiques qui restent généralement peu connues du grand public, argumentées à partir d’engagements propices à la discussion philosophique, éclairées par des mises en perspective économico-politiques ou littéraires. Ainsi, David Doat interroge les ambiguïtés dont est porteur le concept d’augmentation appliqué à l’humain ; Franck Damour dresse le portrait d’Eric Drexler en visionnaire des nanotechnologies ; Ariel Kyrou déploie l’imaginaire transhumaniste à partir d’un contexte socio-culturel entêté d’innovations technologiques ; Jean-Philippe Catonné rappelle que le fantasme de l’immortalité, qu’on ne dit plus irréalisable chez les technoprophètes, a trouvé sa première expression avec l’épopée de Gilgamesh, au moins deux mille avant J.-C. ; Marc Roux, conscient de la démesure des annonces hyperboliques qui nous viennent de la Silicon Valley, entreprend le donner du transhumanisme une représentation plus favorable à la cause des humains que nous sommes. Chacun des auteurs de ce numéro offre de réfléchir au monde que les sciences et les techniques : aujourd’hui sont en train de produire. Nul doute qu’à en accueillir la contribution, les rationalistes, qui n’entendent pas se laisser surprendre par quelque fantasme que ce soit, gagneront en lucidité et vigilance critique.

Ébauchons ici quelques réponses à la question : « L’humain augmenté, pour quoi faire ? ». Réponse immédiate : pour obtenir des humains plus performants. C’est cet objectif qui justifie d’abord l’on veuille les doter de prothèses et d’adjuvants technologiques susceptibles de les « booster », comme on dit de plus en plus. Par exemple, les ciseaux à ADN inventés par Emmanuelle Charpentier et Jennifer Doudna sont déjà sollicités par les Chinois aux fins d’augmenter le QI des populations à venir, grâce au « collage », dans les gamètes ou fœtus, des gènes supposés responsables des intelligences supérieures et « copiés » pour cette raison.

Seconde raison, plus métaphysique sans doute : pour échapper à la condition humaine, coupable d’être limitée et mortelle. C’est cette ambition qui conduit à imaginer que nos sciences et techniques pourraient permettre l’émergence d’un posthumain. Prométhéisme débridé, s’exclamera-t-on. Il n’est pas sûr, pourtant, que Prométhée soit la meilleure référence. Oublie-t-on que, dans la mythologie, c’est Sisyphe qui vole la mort aux dieux et qui endure pour cela un châtiment qui le voue à un infernal automatisme ! Prométhée connote le progrès de l’espèce humaine qui s’arrache à la nature. Sisyphe, la tentative pour rompre avec l’ordre de l’humain qui appelle la mort comme son destin. C’est une thèse qu’on s’approprie difficilement dans le contexte euphorique des innovations technologiques : le transhumanisme n’est pas progressiste : il attend de la démesure qu’il cautionne une rupture, une rupture qu’il nomme la « Singularité » ; il veut non pas la Révolution mais la Renaissance, sur la base d’une table rase qui permettrait d’en finir avec l’aventure, qu’il juge ratée, de l’espèce humaine.

Il n’appartient pas à l’introduction d’un numéro de revue d’ouvrir des perspectives qui ne seront pas frayées par lui. Reste que l’on ne perdrait pas son temps à examiner comment le transhumanisme rejoue des thèmes que la Gnose des premiers siècles de la chrétienté avait développés et qui lui avaient valu d’être condamnée comme une hérésie : ainsi, la haine du monde et du dieu créateur de l’ancien Testament, l’aspiration à supprimer la finitude humaine et le mal, grâce au Savoir (la Gnose)... Raymond Ruyer était bien inspiré, en 1970, dans La Gnose de Princeton, d’avoir aperçu l’émergence de ces thèmes dans une vulgate scientifique, par ailleurs orchestrée par Prigogine sous l’expression de « nouvelle alliance ». Autre perspective que Ariel Kyrou ébauche ici : l’héritage de la contre-culture américaine des années 1960, dont on découvre d’ailleurs qu’elle n’était pas indifférente aux thèmes gnostiques : c’est de révolution métaphysique dont on avait besoin à l’époque, pour s’arracher au monde de la consommation, du pouvoir centralisateur, de la guerre au Vietnam et de la bombe atomique. On le sait de mieux en mieux : les prophètes de la culture numérique qui nous immerge sont enfants de la contestation de ces années-là et se retrouvent à annoncer que nous aurons, grâce au virtuel et aux technosciences en général, les moyens de cette rupture métaphysique.

Pourquoi les philosophes devraient-ils s’intéresser davantage à la montée en puissance de ces thèmes qu’on associe de plus en plus aux courants transhumanistes ? La lecture de Gunther Anders, philosophe auteur de l’obsolescence de l’homme (1956), suggérerait une réponse : parce que le programme des transhumanistes mime jusqu’à la caricature le programme systématique des métaphysiques de toujours : il s’agit, non plus seulement par la spéculation intellectuelle mais grâce aux technosciences, d’« en finir avec le fini », comme aurait dit Hegel, de faire triompher l’Esprit sur la Nature, et pour cela d’abolir le temps et l’espace. À sa manière, l’humain augmenté symbolise le dépassement de la finitude dont les métaphysiciens cherchent la formule dans leurs systèmes. Heidegger n’avait peut-être pas tort de considérer que la technique moderne, dans sa démesure, est le « devenir-monde » de la métaphysique...

Sur le terrain moins éthéré de la politique, dira-t-on que l’humain augmenté est compatible avec un projet social propice à l’idéal d’égalité ? C’est ce que soutient Marc Roux et qu’il conviendra de discuter. Pas seulement parce que l’égalité n’est pas toujours en phase avec la liberté, comme en témoignent les despotismes absolus et les totalitarismes qui l’imposent à grand renfort de terreur. À cet égard, le transhumanisme pourrait d’ailleurs fort bien pactiser avec les formes d’un totalitarisme soft, un « despotisme mou », comme disait Tocqueville. Mais, le point de discussion le plus pertinent tournerait plutôt autour de la question de savoir si l’humain augmenté, que les technologies entendent produire, relève ou non d’une conception capable de projeter un avenir collectif. À entendre s’exprimer les ténors anglo-américains du transhumanisme (Kurzweil, Böstrom, Musk, Warwick...), la cause est entendue : l’individu prévaut sur tout ; l’avenir verra une fracture au sein de l’humanité entre les nantis qui auront su pactiser avec et s’assimiler les technologies (l’intelligence artificielle, principalement) et les laissés-pour-compte constitueront une sous-humanité, tout juste mobilisable pour les basses besognes. L’humain augmenté est déjà le nom de cet être engagé dans la compétition, dans une forme de sélection néo-darwinienne où ne survivront que ceux qui résisteront aux pressions sélectives d’un environnement technologique. Il faut entendre déjà ceux qui vous disent qu’on ne peut plus choisir d’accepter ou de refuser l’augmentation par les technosciences : nous avons voulu contrôler a sélection naturelle, nous avons par là-même produit les circonstances qui imposent à présent que nous ne survivions que par la technique. Cette affirmation se vérifiera dès lors qu’on examinera sérieusement les chances de survie d’un humain qui, dans la société compétitive qui est la nôtre, refuserait les moyens modernes de trader. Comment ne pas requérir d’être « augmenté » dans une société où se multiplieraient des êtres augmentés ? Elon Musk a répondu à la question, en créant avec Neuralink une entreprise qui donnera aux happy few les implants neuronaux leur permettant d’interagir avec les machines du futur. Sans ces implants, pas de survie autre que celle de chimpanzés, comme dit brutalement Kevin Warwick !

Enfin, s’il ne semble pas se dessiner d’avenir collectif avec les anticipations transhumanistes, l’humain augmenté pourrait-il au moins contribuer au projet politique d’un genre nouveau, c’est-à-dire un mode d’organisation qui stabiliserait et optimiserait les relations à l’échelle de la planète ? Rien n’est moins sûr, tant il est visible que le pouvoir des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) ou bien celui des BATX asiatiques (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi) privilégie les intérêts économiques et déserte la prospective qui devrait déboucher sur la régulation déjà réclamée par les nations dans le contexte de la mondialisation. Quand Elon Musk annonce que sa société XSpace proposera le voyage aller sur Mars pour la décennie à venir, il exprime clairement sa conviction que l’avenir est dans le « sauve qui peut ». La colonisation de l’espace sera offerte à l’humain augmenté qui saura faire son deuil des ambitions humaines, forcément trop humaines...

Pourquoi le transhumanisme devrait-il donc intéresser les rationalistes ? D’abord, parce qu’il véhicule des fantasmes qui se réclament de la science et qui révèlent les difficultés d’une épistemologie critique à préserver les frontières garantes de la rationalité. Ensuite, parce qu’il force la conviction d’un nombre croissant d’individus que les promesses d’une médecine connectée et d’une longévité prolongée égarent. Enfin, parce qu’il alimente le développement de ce qu’on nomme la post-vérité et le régime d’annonces des fake news qui font le miel des nouvelles formes de religiosité dont nos sociétés sont hélas friandes. Nul doute que le rationalisme reste, dans ce paysage, un combat plus que nécessaire.

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