Union rationaliste

Raison Présente n°206

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Description de l'ouvrage

L’innovation : une injonction ?
Avant-propos

 

Marie-Françoise Chevallier-Le GuyaderMarie-Francoise Chevallier-Le Guyader est biologiste, ancienne directrice de l’Institut des Hautes Études pour la Science et la Technologie (IHEST) de 2005 à 2016, membre de l’Académie d’agriculture de France. Elle a dirigé la publication de L’Abécédaire citoyen des sciences paru en 2017 aux éditions Le Pommier., Paul MaîtreÉconomiste de l’innovation, ingénieur au CEA, Paul Maitre a été codirecteur de l’Institut du management de la recherche et de l’innovation de l’Université Paris-Dauphine-PSL de 1993 à 2010 puis conseiller scientifique auprès du Haut Commissaire à l’Énergie atomique jusqu’en 2018. Il est conseiller de l’IHEST depuis sa création. Nous tenons à remercier vivement tous les contributeurs à ce dossier et Biaise Georges, philosophe et rédacteur, pour sa contribution à la rédaction des interviews de Mathias Fink, Mireille Delmas-Marty et Heinz Wismann.

L’innovation est, de manière générique, l’émergence d’une nouveauté pour des fonctions ou des usages. Dans le manuel d’Oslo en 2005, l’OCDE la caractérise comme la mise en œuvre d’un produit (bien ou service) ou d’un procédé (de production) nouveau ou sensiblement amélioré, d’une nouvelle méthode de commercialisation ou d’une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques d’une entreprise, la gestion du lieu de travail ou les relations extérieures. Ce concept peut donc se décliner dans les domaines technologique, économique, managérial, culturel, et, au-delà des entreprises, dans les institutions, les territoires ou encore les modes de vie.

Alors que tous les modèles industriels, d’affaires et de management ont aujourd’hui largement intégré l’exigence de l’innovation technologique, un très grand intérêt est désormais porté à la dimension sociale de l’innovation qui concerne très largement les services. Elle vise le mieux être des individus ou des collectivités, et résulte souvent de processus collectifs de création de nouveaux usages, incluant la participation de la société civile.

Un des phénomènes majeurs qui conditionne l’innovation, dans toutes ses dimensions, est le changement rapide du système technique au sens où l’entendait l’historien Bertrand Gille, à savoir les cohérences qui se créent à une époque entre quelques domaines techniques majeurs et qui suscitent la création d’une économie spécifique. Le changement que nous vivons actuellement résulte des synergies entre quatre grands domaines technologiques : les systèmes d’information, les sciences du vivant, les matériaux et l’énergie. Ces synergies modifient en profondeur les relations entre la science, la technique et la société et les termes de la compétition économique. Les usages, les modes de vie et de nombreux aspects de notre vie culturelle sont aussi influencés par cette transformation.

Ces changements rapides suscitent de nombreux questionnements sociétaux et nécessitent de nouvelles gouvernances, institutions, modes de pensée, pour s’approprier et mobiliser les ressources stratégiques que sont les idées, les compétences, les talents, les capitaux, déterminantes pour un développement harmonieux de la société, de ses territoires et pour la compétitivité des entreprises. Car l’innovation se joue aussi, et bien souvent de façon prépondérante, dans des relations de proximité de toutes natures : géographiques, sociales, organisationnelles, etc. Ce sont donc toutes ces composantes qu’il faut intégrer pour comprendre les dynamiques actuelles et l’injonction qui nous est faite d’innover.

C’est tout d’abord une injonction de nature économique, qui s’inscrit dans la mondialisation des échanges. Si Schumpeter fut le premier à montrer que le progrès technique est à l’origine d’une croissance de long terme, l’idée que l’innovation constitue un moteur de la croissance est désormais admise par tous. Selon l’économiste Philippe Aghion, lorsque la seule source de croissance provenait de l’accumulation du capital, il n’était pas possible de concevoir une croissance durable, l’accumulation du capital tendant in fine à épuiser les ressources. L’innovation, basée sur l’accumulation de connaissances, conduit à une croissance sur le long terme et cela d’autant qu’elle oriente l’économie vers une utilisation rationnelle des ressources finies. La place de l’innovation dans les politiques étatiques est ainsi devenue centrale, de nombreux économistes estimant qu’elle est la solution aux problèmes de croissance. Une faible croissance viendrait d’un faible taux d’innovation et d’un manque d’investissements, de la part du public comme du privé, sur le long terme.

C’est ainsi qu’en Europe, dès les années quatre-vingt-dix, le concept d’économie et de société de la connaissance s’est affirmé, défini par l’économiste Dominique Foray comme la généralisation d’un modèle productif, dans l’industrie et les services, fondé sur les technologies de la communication et les réseaux, couplés à des ressources intensives en connaissance (personnels hautement qualifiés, laboratoires de R&D, gestion des actifs intellectuels, etc.) et une organisation réactive accordant une place centrale à l’innovation, en intensifiant les relations entre la science et l’industrie. La stratégie européenne de Lisbonne a alors visé à atteindre une croissance durable à travers des mesures de soutien à l’innovation.

Cette vision a depuis évolué, marquée par la complexité des processus d’innovation et de leurs liens à la compétitivité, par la prise de conscience de l’impact du développement territorial, ou encore par les débats sociétaux, témoins de la diversité des représentations de l’innovation chez nos concitoyens. Comprendre les liens entre recherche, innovation et compétitivité est beaucoup moins simple que ne le laissait penser dans sa première approche le paradigme global de l’innovation. Qu’y a-t-il en effet de commun entre l’innovation dans de grandes entreprises mondialisées dans des secteurs aussi différents que l’électronique, la pharmacie ou encore l’agroalimentaire ? Leurs écosystèmes sont composés de centres de recherche, partenaires, marchés, normes. Ils sont fort différents de ceux des incubateurs de start-up à proximité des universités, ou encore de ceux des petites et moyennes entreprises issues ou en partenariat avec des laboratoires de recherche publique et intensive en Recherche & Développement, sans oublier que d’autres types d’entreprises peuvent se développer tout en restant sur l’usage de technologies rustiques, voire frugales, en innovation.

Ces écosystèmes de l’innovation s’inscrivent dans des lieux et, au-delà de l’enjeu pour l’entreprise, la problématique de l’at-tractivité des territoires est devenue progressivement majeure. Pour devenir innovant, un territoire doit offrir des conditions favorables, c’est-à-dire attirer un capital humain hautement qualifié, favoriser la production et les échanges de savoirs, stimuler l’entreprenariat, etc. Telle est désormais l’ambition de nombreuses régions qui s’appuient en particulier sur l’idée de « Smart Spécialisation », développée par les économistes Paul David, Dominique Foray et Bronwyn Hall, à l’origine de la communication de la Commission européenne sur la « Contribution de la politique régionale à une croissance intelligente dans le cadre de la stratégie Europe 2020», publiée en octobre 2010. Par « Smart Spécialisation », on entend le fait de concentrer les ressources dans les secteurs les plus prometteurs et dans lesquels les régions disposent d’avantages concurrentiels suffisants. On attend par ailleurs de cette « spécialisation intelligente » qu’elle renforce la diversité régionale en évitant les doublons d’investissement.

À l’échelle des territoires, différents systèmes et gouvernances se sont mis en place dans le monde. Aux USA, les universités de rang mondial sont au cœur d’écosystèmes en étroite synergie avec le capital-risque, les programmes militaires y jouant un rôle d’avant- garde. Au Japon, ce sont les conglomérats qui pilotent la recherche et l’innovation. En Allemagne, les coopérations entre les entreprises de taille intermédiaire (ETI) innovantes et les universités s’effectuent dans l’espace des Länder en s’appuyant sur des banques de proximité. « Pour quelle efficacité ? » est une question ouverte, car l’émergence d’innovation n’est pas seulement issue de la recherche. C’est un processus complexe non linéaire qui fait interagir un jeu d’acteurs multiples.

Mais ce qui se joue fondamentalement dans nos sociétés autour de l’innovation est un enjeu culturel dont témoignent de nombreux débats et dont l’origine prend sa source, en particulier, dans une tension entre des temporalités d’action de court et de long terme, sous-tendues par des représentations différentes du sens attribué à l’innovation.

Un discours commun et consensuel quant à l’innovation s’est généralisé. Il développe sa nécessité dans la compétition économique et dans une mondialisation peu régulée économiquement et socialement. Il se focalise sur le court terme. Mais des critiques apparaissent : l’innovation entraîne les différents acteurs dans une spirale qui pose la question de sa finalité et des progrès qu’elle engendre au niveau collectif et individuel. En effet, vue comme moteur de l’addic-tion à une consommation pour le nouveau en tant que tel, elle nous enrôlerait dans une quête sans fin où le désir jamais satisfait fait perdre toute référence au vivre ensemble et entraîne l’individu dans un questionnement existentiel lié à ses représentations, ses utopies et au sens du progrès.

Cette logique de l’innovation, qui s’inscrit dans les temps courts, mobilise très souvent une recherche sur le même tempo au détriment des investissements sur le temps long, nécessaires au progrès de la connaissance. Nombre de questions autour du changement climatique, de la santé, de l’environnement, de l’espace, reposent en effet pour leur résolution sur des avancées scientifiques qui s’inscrivent dans des temps longs. Dans la mesure où la logique du temps court envahit tout l’espace économique et social, le défi de l’innovation actuellement est de redécouvrir les points d’équilibre entre ces temps longs et ces temps courts.

Si le tempo de l’innovation dans la mondialisation s’avère dans les faits très rapide, pour autant le changement de nos représentations individuelles et collectives de l’innovation ne suit pas cette accélération. Il est beaucoup plus lent. Il est différent selon les cultures et il devient source de décalages, voire de tensions, entre des espaces géographiques et politiques, entre des perceptions sociéta-les du temps tournées vers le passé, l’avenir ou immergées dans le présentisme. Progrès et innovation ne sont plus associés comme ils l’ont été dans la société moderne et, dans un monde post moderne, que deviennent nos utopies ? Certaines innovations sont plébiscitées, représentent un réel progrès partagé mais d’autres, parfois les mêmes, sont l’objet de profonds débats. Le numérique est là pour en témoigner. Des enjeux éthiques et juridiques accompagnent l’innovation, objet sociétal par définition. Les débats autour du principe de précaution le montrent à l’évidence.

Le dossier débute par l’analyse de Didier Roux, physicochimiste, ancien directeur de la recherche, du développement et de l’innovation de Saint-Gobain, titulaire en 2017 de la chaire du Collège de France « Innovation technologique Liliane Bettencourt ». Il évoque le cheminement entre découvertes, inventions et innovations. Il s’appuie sur l’histoire du digital : de la machine à calculer du dix-septième siècle aux ordinateurs du vingtième siècle et au numérique d’aujourd’hui. Loin d’opposer recherche fondamentale et innovation, loin de l’idée d’une relation linéaire et hiérarchique entre elles, il montre leurs complémentarités. Chacune a sa propre logique : recherche de l’humanisme et du bien commun qu’est la connaissance, recherche de dispositifs utiles au bien-être pour le plus grand nombre. Aucun assujettissement n’existe entre elles. Croire à une relation de causalité entre innovation et recherche fondamentale serait, selon Didier Roux, une vision restrictive et un appauvrissement de la réalité de leurs interactions. L’histoire des sciences en est le témoin.

Mathias Finck, fort de son expérience de recherche scientifique et d’innovation aux Etats-Unis, en Europe et en Asie, témoigne dans un entretien de l’importance majeure des facteurs culturels et éducatifs. Professeur à l’ESPCI, Mathias Finck est à l’origine d’innovations de rupture en imagerie, issues de sa recherche fondamentale sur le retournement temporel. Il a créé de nombreuses start-up. Il prend l’exemple de la Chine et de ses atouts : la familiarité avec le commerce et l’entreprise, une potentialité massive de mise en œuvre des innovations technologiques associée à une politique publique industrielle. Cependant l’éducation, à l’école comme à l’université, fait l’objet d’une tradition de transmission confucéenne des connaissances, moins créative qu’en France. Mais dans notre paradigme culturel, la méconnaissance, voire la méfiance, à l’égard de l’entreprise, constitue un obstacle à l’innovation. Mathias Finck plaide pour la formation d’ingénieurs d’innovation, que l’ESPCI porte de façon magistrale.

Cet enjeu d’innovation s’inscrit dans la mondialisation et se caractérise par des gouvernances et des politiques publiques. Paul Maitre, économiste de l’innovation au CEA et à l’université Paris-Dauphine, en propose une analyse fouillée au Japon, donnant à voir les différentes facettes historiques, institutionnelles, de compétitivité, etc. Selon lui, les politiques étatiques « top down » jouxtent des dynamiques « down up », portées par les territoires. Chaque pays a son histoire. Le Japon, objet de la première partie de son article, est dans une conquête de puissance. Paul Maitre aborde dans une seconde partie la situation de la France dans le domaine de la microélectronique. Notre politique est marquée par un double mouvement : colbertisme associé aux grands projets portés par les corps de l’État, dynamiques territoriales pilotées par les acteurs scientifiques, économiques et politiques, comme à Grenoble. Mais dans la mondialisation, &

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