Union rationaliste

Raison Présente n°207

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3e trimestre 2018
AUX FRONTIÈRES DE LA VÉRITÉ
I - Copie, contrefaçon, plagiat dans les arts, les lettres et les sciences
Prix:
Prix : 19,00 €
Description de l'ouvrage

Aux frontières de la vérité.
I - Copie, contrefaçon, plagiat dans les arts, les lettres et les sciences
Avant-propos

 

 

Michèle LeducMichèle Leduc est physicienne, directrice de recherche émérite au laboratoire Kastler-Brossel, membre du COMETS (comité d’éthique du CNRS). & Jean-Philippe CatonnéJean-Philippe Catonné est philosophe, psychiatre et conférencier.

Dans ce numéro et le suivant, Raison présente se propose d’aborder sous le titre général de « Aux frontières de la vérité » la question des emprunts et des « forgeries » dans les productions des artistes et artisans, écrivains, savants, historiens et producteurs intellectuels de toutes sortes. La démarche est volontairement très interdisciplinaire, avec des contributions d’auteurs de disciplines variées et de sensibilités différentes apportant un éclairage précis mais nuancé. Le propos se situe dans une perspective résolument rationaliste, car la question du vrai et du faux est au centre des préoccupations dans le monde actuel où les fake news abondent. Il importe de débusquer l’imposture, les profits indus, la malveillance ou la simple mauvaise foi. De nombreux exemples, connus ou non, sont à découvrir ici. Soulignons que l’austérité du propos n’exclut pas l’humour au détour des anecdotes.

Dans ce numéro la réflexion porte sur la question de l’œuvre originale et de ses dérivations. Elle traite essentiellement de la copie, de la contrefaçon et du plagiat, tels qu’ils se manifestent aussi bien dans les arts que dans les lettres et les sciences. Le numéro 208 sera consacré plus particulièrement au faux dans les arts, en histoire et dans la politique. Evidemment, il y a un peu d’arbitraire dans la volonté de séparer la copie et le faux, car bien souvent ils se conjuguent, voire se révèlent intrinsèquement indissociables, comme le soulignent avec pertinence certains des auteurs du présent numéro. Pourtant, certains faux n’ont rien à voir avec la copie, car ce sont de pures fabrications qui se présentent comme authentiques.

Le présent numéro est donc centré sur la copie selon ses diverses déclinaisons. Il traite de son impact, de sa détection et de son éventuelle sanction, qu’il s’agisse des œuvres d’art ou des publications scientifiques. L’acte de copier se décline en effet de façon très différente selon les époques et revêt ou non un caractère répréhensible selon les domaines et suivant les contextes. La notion d’auteur n’a pas toujours eu le même sens qu’aujourd’hui. Ainsi, dans le monde de la musique, les partitions étaient souvent anonymes ou recopiées les unes sur les autres. Emprunts et citations étaient fréquents et se retrouvent encore dans certains morceaux contemporains. En peinture, et depuis que les œuvres sont signées, la copie-citation est également courante et non seulement fait partie de l’apprentissage, jusque chez les plus grands artistes, mais est aussi source d’inspiration, d’hommage. Les citations sont aussi fréquentes dans les autres formes d’art plus nouvelles telles que le cinéma. Pour les productions intellectuelles, la notion de droit d’auteur est relativement récente et l’histoire des plagiats des textes est aussi infinie que celle de la littérature. Quant au secteur de la production scientifique, il regorge depuis l’antiquité d’exemples de duplication des résultats, de plagiat des idées et des objets d’étude.

Nadeije Laneyrie-Dagen prend pour objet d’étude les œuvres d’art, essentiellement en peinture. Elle révèle à quel point les nombreuses variations sur le thème de la copie sont poreuses entre elles. Quand un artiste duplique l’original d’une de ses œuvres, il peut s’agir d’une variante de travail, d’une reprise ultérieure, d’une retranscription par une autre technique. À l’inverse, on entend souvent par copie la reproduction aussi fidèle que possible d’une œuvre célèbre par un autre que l’artiste : une telle pratique, qui a de tout temps existé, peut être le fait d’un amateur, d’un admirateur ou d’un professionnel. Si l’objectif est de tromper les experts sur le véritable auteur de l’œuvre, la copie devient un faux, mais le faux lui-même recèle bien des ambiguïtés lorsque l’admiration et la plaisanterie le disputent à la malhonnêteté. La perception du public féru d’art face à des œuvres « vraies » ou copiées fait l’objet d’une réflexion inattendue : le plaisir de la vision d’un tableau semble dépendre de la confiance en son authenticité. Il y a pourtant bien des cas où la copie est légitime et même incontournable. Les dilemmes auxquels font face les conservateurs de musées sont finement analysés : exposer, c’est toujours trahir un peu...

Le plagiat s’apparente à la copie en ce qu’il concerne des emprunts par un auteur qui puise son inspiration chez un autre auteur sans citer ses sources. Il en diffère toutefois car il implique en général une intention de tromper. Le plagiat aujourd’hui concerne tous les champs de la création, en particulier le domaine des sciences exploré ici par Michèle Leduc. Le plagiat agite le monde académique et inquiète les éditeurs. On pense évidemment au copié-collé de textes, pour lequel internet offre des possibilités infinies mais aussi, paradoxalement, des moyens accrus de détection. Le plagiat peut prendre d’autres formes, tout aussi pénalisantes pour la victime : celui du vol des résultats, voire des idées ; la vie universitaire en offre de multiples occasions avec les pratiques mal encadrées de l’évaluation et de l’expertise. Les ambiguïtés se multiplient avec la question de l’auto-plagiat : si un auteur fait passer une partie de ses propres travaux pour une nouveauté, en quoi est-ce vraiment répréhensible puisqu’on ne se vole pas soi-même ? L’article de Michèle Leduc n’est en rien moralisateur mais il renvoie très clairement au devoir de responsabilité des scientifiques. Il questionne, pour conclure, l’obsession créée par l’injonction de l’innovation en rechercheVoir l’article de Yves Bréchet dans le dossier « L’innovation, une injonction » publié dans le numéro 206 de Raison présente. et finalement la perte du vrai sens que devrait avoir la quête de la connaissance. Alain Peyraube complète la réflexion sur le plagiat en donnant l’éclairage propre à l’histoire et à la culture chinoise. Un même mot chinois signifie copier et plagier ; il n’a pas forcément une connotation péjorative. Il faut se remémorer l’histoire millénaire de l’empire chinois, culturellement unifié autour d’une langue littéraire immuable et d’une spiritualité marquée de syncrétisme. On comprend mieux combien l’homme est conçu comme en harmonie avec la nature, ce qui explique le peu de variation des thèmes traditionnels de la peinture au fil des siècles. En littérature, on reprend aussi volontiers les écrits des aînés, qu’il importe de respecter profondément. Dans le monde académique, une forte proportion des productions pourrait en Occident être considérée comme des plagiats : les autorités chinoises commencent à s’en préoccuper. Le contexte contemporain favorisant la mondialisation des biens intellectuels autant que des objets de consommation, la Chine s’alignera-t-elle totalement ou conservera-t-elle ses propres modèles dans les domaines de la création ?

Tout l’art est dans la manière, comme l’affirme Daniel Bilous en dissertant subtilement sur les différentes formes de l’imitation en littérature : mimétisme, exercice de style ou caricature... La parodie est devenue un genre très prisé depuis le XIXe. Elle a encore ses lettres de noblesse avec le nouveau roman ou chez des auteurs comme Georges Pérec et le cercle de l’Oulipo. En fait, que reste-t-il d’un livre une fois lu si ce n’est le style ? Le pastiche est une plaisante méthode pour en débusquer les contours. C’est à ce jeu que nous convie Amandine Cyprès avec un pseudo texte de Marcel Proust -- pastiche ou parodie ? -- si bien imité qu’on se croirait retombé au hasard dans une « vraie » page de La Recherche. Pur divertissement et aussi incitation à réfléchir à la littérature. On comprend finalement, une fois les traits de style savamment percés à jour, que le pastiche est une méthode adéquate pour se saisir de la vision d’un écrivain. Ce n’est pas pour rien que Proust lui-même s’y était adonné...

On reste dans le mélange entre le vrai et le faux avec le brillant article de Franck Charpentier construit autour du film F For Fake d’Orson Welles. Ce film très complexe est une sorte de canular périlleux où le spectateur peut se perdre dix fois tant il est retors. Il y est question de copies de peintures et de faux vendus comme des vrais : rien là de bien neuf, sauf que le personnage qui dénonce celui qui copie est lui-même un peintre qui copie le précédent, et que les regards s’entrecroisent dans des jeux de miroirs. De plus, Welles lui-même intervient de temps en temps pour se présenter comme un grand usurpateur dans l’art du cinéma... ce qui est d’ailleurs authentique ; avant de rendre un hommage sincère (?) à Picasso, qui a lui aussi beaucoup copié les autres. L’analyse proposée ici atteint un niveau de subtilité qui rivalise avec celle de Welles. Elle pose aussi le problème sans solution de l’expert chargé d’authentifier les œuvres : quel rôle joue-t-il dans ce monde où le trafic des œuvres d’art implique des flux financiers colossaux ? Et d’ailleurs, une bonne copie ne fait-elle pas souvent l’affaire pour les marchands et les amateurs ? Fascinante question déjà posée par Nadeije Laneyrie-Dagen.

En musique, la copie semble moins répréhensible que dans les arts plastiques, à condition de se limiter à la musique classique comme le fait ici Jean-Louis Lavallard. La notion de plagiat est assez peu pertinente dans ce cas, tous les compositeurs s’influencent les uns les autres et même un mélomane averti peut confondre les compositeurs à l’intérieur d’un style. La copie présente dans tout le répertoire peut à la limite être vue comme une partie du processus créatif. La présente analyse, très érudite, nous fait traverser les siècles depuis l’époque baroque. Les musiciens se pillent volontiers eux-mêmes d’une œuvre à l’autre, comme dans les arts plastiques (voir plus haut). Ils se copient à travers des transcriptions, des orchestrations ou des réductions pour piano. Ils imitent aussi les autres à l’occasion, parfois d’obscurs musiciens tombés injustement dans l’oubli. Le texte abonde en exemples signalant des copies entre musiciens célèbres. Il signale aussi des cas où la copie est plutôt une citation, parfois insérée à titrer d’hommage à un musicien d’une autre époque. Ce texte commente aussi finement le plaisir de l’auditeur face à une œuvre originale : préférera-t-il la nouveauté ou sera-t-il plus à l’aise dans un style qu’il connaît déjà ?

L’interprétation en musique est ici présentée comme une forme particulière de re-création à partir de l’œuvre d’un compositeur. La même remarque peut s’appliquer à la traduction d’un texte littéraire d’une langue dans une autre. Comme pari en peinture, celui qui copie assimile le style du maître et tente de prolonger l’œuvre par des modifications personnelles, de même le traducteur se glisse dans la peau de l’auteur et projette son interprétation du texte. Il écrit et pense dans une autre langue que l’auteur et n’a pas le même bagage intellectuel et affectif que lui. Le traducteur n’est-il pas toujours un peu faussaire ? C’est ce que suggère ici Marie Hermet avec un esprit pétillant, illustrant son propos d’exemples tirés de la littérature anglaise. Elle nous amuse aussi en revenant justement à Proust : quelle est la meilleure façon de rendre l’esprit du titre À la recherche du temps perdu ? Les options générales pour la traduction, plutôt élégante ou plutôt littérale, ont changé et changeront encore, mais il y a peu de chance que l’ordinateur y soit pour quelque chose.

Le dossier se clôt par une vision survolant le phénomène du plagiat détectable dans toutes les productions discutées dans ce numéro : la peinture, les textes littéraires, les compositions musicales, les publications scientifiques, et en général toutes les créations de l’esprit. Dans tous les cas le plagiat, s’il met à mal la propriété intellectuelle, est considéré du point de vue du droit comme de la contrefaçon juridiquement répréhensible. On peut sourire des exemples que donne Emmanuel Pierrat dans les cas de plagiat littéraire. On imagine le casse-tête des magistrats devant se pencher sur les moindres détails de deux romans à comparer entre eux : la structure du livre, le vocabulaire spécifique, les noms des lieux ou des personnages, la localisation, l’intrigue...

Le dernier article du dossier complète l’analyse d’Emmanuel Pierrat et illustre par un exemple la complexité des dossiers de plagiat quand ils arrivent au tribunal. Michèle Leduc résume ici un « vrai » cas de plagiat littéraire survenu dans une université parisienne, tel qu’il apparaît à travers les actes de la procédure en première instance, puis en appel, publiés sur internet. Les procès en contrefaçon tels que celui-ci remontent toute la chaîne du livre et l’éditeur n’échappe pas toujours aux poursuites de la victime du plagiat. Les implications financières représentent de graves sanctions, mais tout se négocie et se discute : le plagiat pourrait bien être un hommage, une erreur, un oubli, voire un des Beaux Arts ? Il arrive même qu’on puisse argumenter que le plagié a été lui-même un plagiaire... on retrouve là des situations en abîme bien proches de celles de F for Fake envisagées par le visionnaire Orson Welles.


 

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