Éditorial du Cahier 659

Écrit par Gérard Fussman

Victimes du racisme
Du ressenti au ressentiment

Le début de l’année 2019, en France, a été marqué par un déferlement d’actes racistes. Dans la nuit du 18 au 19 février, 96 tombes du cimetière juif de Quatzenheim ont été vandalisées. Le 11 mars, l’intérieur de l’église Saint-Louis de la Robertsau, à Strasbourg, a été saccagé, l’une des cinq églises catholiques victimes de tels agissements la même semaine. Le 25 mars, à Bergerac, les murs d’une mosquée en construction ont été aspergés de sang de porc. Le même jour, des Roms ont été victimes d’une tentative de lynchage en Seine-Saint-Denis (Clichy-sous-Bois et Bobigny). Ajoutons à cette triste liste les cris racistes contre le capitaine de l’équipe de football d’Amiens (en Italie et en Grande-Bretagne, c’est pire).

Les réactions à ces évènements ont été très différentes. Le président Macron est allé à Quatzenheim et y a prononcé de fortes paroles contre l’antisémitisme. Les élus locaux ont publié des messages de soutien au curé de l’église de la Robertsau. Pour Bergerac, la presse s’est contentée de quelques entrefilets. On a davantage parlé des Roms, mais surtout pour traiter de la façon dont une fausse rumeur (en ce cas, l’enlèvement d’enfants) se propage. Le racisme anti-noir de certains supporters (dans le cas cité, un seul) a fait la une des rubriques sportives : fallait-il arrêter le match ? Dans tous les cas, la police et la justice semblent avoir fait leur travail très correctement.

Cette différence de traitement pose problème. Les croix gammées évoquent de tels massacres qu’elles appellent une réaction forte et sans concessions, d’autant qu’il existe encore en Europe des individus et même des organisations qui regrettent le beau temps de la solution finale. Qu’une meute de potentiels assassins pourchasse des Tziganes, aujourd’hui dits Roms, n’a apparemment pas de quoi susciter une réaction politique forte, peut-être parce qu’ils ne sont pas Français et vivent dans des bidonvilles. Mais qu’écriraient les journaux si un juif polonais ou israélien était assommé à coups de bâton dans les rues de Paris ? Pour la mosquée de Bergerac, on dira charitablement qu’elle était en construction et que ce n’est donc pas une vraie profanation.

L’horreur et la véritable douleur qu’ont ressenties les musulmans de Bergerac étaient pourtant aussi intenses, sinon plus, que celles des juifs alsaciens et du curé de la Robertsau et de ses ouailles catholiques. Une musulmane à qui un passant arrache son foulard est aussi meurtrie qu’un juif dont on fait sauter la kippa. Quant aux Roms, la presse s’est contentée de dire qu’ils étaient apeurés. Peut-être étaient-ils aussi indignés et pleins d’amertume ? Se sont-ils souvenus que comme les juifs, les Roms, depuis longtemps chrétiens, ont été au long des siècles victimes du racisme et que certains de leurs ancêtres ont été brûlés vifs comme sorciers ? Ont-ils fait le rapprochement avec le crime qui leur était imputé (l’enlèvement d’enfants pour vendre leurs organes) avec la rapacité prêtée aux juifs, que jadis on accusait aussi d’enlever des enfants pour commettre des meurtres rituels ? Ils n’ont en tout cas pas oublié que leurs parents, dans toute l’Europe occupée par les nazis, y compris en France, ont été internés dans des camps de concentration. Si leur extermination programmée a pris du retard, c’est que les juifs avaient le triste privilège de la priorité. Aucun homme politique connu n’est venu rencontrer les Roms de Bobigny. Comme les musulmans de Bergerac, ils sont restés seuls avec leur douleur. Aucun homme politique n’est non plus venu promettre des mesures fortes contre le racisme visant les noirs, dont l’histoire au long des siècles est au moins aussi douloureuse que celle des juifs et des Tziganes.

Quand un acte de racisme vise un lieu de culte ou un cimetière, une cérémonie dite œcuménique (un rabbin, un prêtre, un imam) est souvent organisée pour célébrer l’égale dignité de tous les croyants, en tout cas des croyants monothéistes. Mais en France (ce n’est pas le cas au Moyen-Orient, en Inde, au Pakistan ou en Indonésie), même s’ils visent des sanctuaires, ces actes ne sont pas le prélude à une nouvelle guerre des religions. Les imbéciles et les malfrats qui les commettent ne savent pas ce qu’est le judaïsme ou l’islam et s’en fichent absolument. Ils ignorent que les Roms sont chrétiens depuis des siècles et ne se sont jamais demandé qu’elle était la religion des noirs qu’ils insultent. Ce qu’ils visent, ce sont des symboles et, derrière ces symboles, des individus et des groupes sociaux. Les musulmans victimes de racisme ne le sont pas parce qu’ils professent qu’« Allah est Allah et Mohammed est son prophète », mais parce qu’ils sont maghrébins et basanés (en Grande-Bretagne : pakistanais et bruns). Les riches Qataris et Saoudiens sont rarement insultés. Les pseudo-supporters qui poussent des cris de singe à la vue d’un footballeur noir portent parfois un maillot de footballeur marqué du nom Qatar ou UAE (Émirats Arabes Unis). Quant aux Comoriens ou aux Maliens, on ne se demande pas s’ils sont ou non musulmans. Il suffit qu’ils soient noirs. Dans le racisme français de ce début du XXIe siècle, ce qui est visé, c’est l’Autre, celui qui n’est pas, ou plutôt n’apparaît pas, comme nous.

Il faut essayer d’imaginer le ressenti des victimes du racisme. Beaucoup, la plupart peut-être, revendiquent d’être des humains comme les autres et d’être traités avec le même respect que tous les citoyens du pays où ils vivent, dont ils appliquent les lois et dont eux ou leurs enfants adoptent vite ou peu à peu les coutumes. Qu’ils viennent d’Afrique ou d’Asie, beaucoup suivent l’exemple donné par les juifs, les Ritals, les Polaks et les Espagnols dont on sait le rôle qu’ils ont joué, et que leurs descendants devenus Français jouent encore, dans la vie économique, culturelle, politique et syndicale française.

Mais d’autres se replient sur eux-mêmes, leur famille, leur communauté d’origine, leurs coutumes et leur rancœur. Cela pose des problèmes pour leurs enfants, qui ne s’intègrent pas, parfois pour leurs voisins. À l’extrême, ce sentiment d’injustice et d’exclusion fournit au jihad des recrues qui ne connaissent de l’islam que ses formes extérieures (prières, Ramadan, etc.). Ou alors cela mène à des réactions épidermiques que la société ne comprend pas et qui desservent la cause que ces militants de l’anti-racisme croient servir.

Le CRAN (Conseil se disant Représentatif des Associations Noires de France) et l’UNEF, qui a connu de meilleurs jours, ont ainsi réussi le 25 mars dernier à empêcher la représentation à la Sorbonne d’une pièce de théâtre, les Suppliantes d’Eschyle, sous prétexte que certains acteurs portaient des masques noirs. Délit de dérision envers les noirs ! C’est l’importation en France du reproche de « black face » fréquent aux USA (décidément très à la mode ces temps-ci), qui historiquement s’y comprend mieux et en tout cas ne s’applique pas (jusqu’ici ?) au théâtre grec. Les dirigeants du CRAN et la présidente de l’UNEF se sont-ils rendus compte que si l’on suivait leur logique jusqu’au bout, aucun acteur blanc ne pourrait incarner Othello, que Shylock devrait être représenté exclusivement par un juif au nez crochu et Madame Butterfly par une Japonaise ? Se sont-ils rendu compte que les cantatrices noires en seraient réduites à ne chanter que dans Porgy and Bess ? Ont-ils conscience qu’au lieu de servir la cause de l’anti-racisme, ils la desservent ? Le racisme anti-noir est un fait en France, pas seulement dans les stades. Les catégories de population les plus discriminées sont les noirs et les Roms. Elles le sont dans l’habitat, l’accès au savoir et à l’emploi, la reconnaissance de leur dignité. Interdire une représentation des Suppliantes portant des masques noirs ou de Carmen chantée par une diva blonde couverte de fond de teint et portant une perruque noire n’est certainement pas la meilleure manière de leur faire rendre justice.

Mais il faut aussi reconnaître que ces manifestations extrêmes, des plus criminelles (le jihad) aux plus ridicules, n’auraient pas lieu d’être si nous vivions dans une société où tous les citoyens seraient égaux et pareillement considérés. Il a fallu plus d’un siècle de manifestations féministes considérées comme ridicules, des suffragettes aux Femen(s), pour que dans certains pays d’Europe et aux USA les femmes soient reconnues les égales des hommes, au moins du bout des lèvres. Les homosexuel(le)s et les associations anti-SIDA ont aussi milité, avec un succès plus ou moins grand selon les pays, en organisant des manifestations spectaculaires. On peut comprendre que certaines victimes du racisme soient tentées de suivre ces exemples. L’expérience historique de la France montre que les choses ne sont pas comparables. L’égalité s’y obtient par la lutte, non contre les autres, mais avec les autres, dans les partis politiques, les organisations syndicales, les clubs sportifs, et les organisations autrefois dites de masse, aujourd’hui exsangues. La haine de l’autre est tellement naturelle, tellement consubstantielle à l’organisation sociale, que c’est seulement par une lutte constante, acharnée, qu’on peut espérer la faire reculer. Les anti-racistes maladroits et pas toujours de bonne foi sont parfois gênants ou ridicules. Ils peuvent être inefficaces et même contre-productifs. Ils vaudront toujours mieux qu’un raciste, assumé ou inconscient. C’est en combattant le racisme que l’on évitera les excès imbéciles de l’anti-racisme exacerbé des dirigeants du CRAN et de l’actuelle UNEF. C’est une lutte difficile et qui peut paraître sans fin. Mais quand on se retourne en arrière et que l’on voit le chemin parcouru, on se rend compte qu’elle paie. Térence n’est plus seul à proclamer que tout ce qui est humain est nôtre.