Nicole Delattre

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12/02/2008

Sarkozy sur le chemin de Rome à Riad

Si le discours romain de notre président de la République « une, indivisible et laïque » commence à susciter les réactions scandalisées qu’il mérite pour diverses raisons, celui de Riad se situe à un cran supérieur dans l’éloge des religions ; car cette fois-ci, il ne s’agit pas du christianisme et des « liens privilégiés » que la France sarkozienne entend désormais entretenir avec le Saint Siège romain, mais de toutes les religions « du Livre » et principalement de l’islam.

Il est d’abord significatif que cet éloge de l’islam religieux ait été prononcé dans un pays théocratique où le courant wahhabite (celui de la réactualisation de la guerre sainte) est dominant. Certes, ceux qui veulent voir en Sarkozy un fin stratège international de la paix et de la collaboration internationale, en particulier contre le terrorisme, ne manquent pas d’approuver la démarche, le message et le choix du public : c’est précisément là qu’il fallait aller pour plaider la « politique de civilisation » en rappelant la grande civilisation que fut l’islam du 12° siècle : « celui des siècles où il était le symbole de l’ouverture d’esprit et de la tolérance, celui où ses savants traduisirent Aristote et Platon et qui furent pendant des siècles à la pointe du progrès des sciences. » Sur ce point au moins, notre missionnaire a été à peu près correctement informé par les intellectuels à sa botte, ce qui est loin d’être le cas pour son discours romain.

Mais hélas, le « message » n’est pas exactement celui-là. Le rappel des savants arabes (les philosophes qui ont traduit Aristote et l’ont fait connaître en terre chrétienne avec comme conséquence la réconciliation tentée par Thomas d’Aquin entre la foi chrétienne et la rationalité grecque, les mathématiciens qui ont introduit le zéro védique dans les calculs ordinaires, les astronomes, les médecins, les logiciens, théologiens et moralistes que furent Averroes, Avicenne et d’autres)- ces grands esprits ne sont là que pour mémoire au sens strict : « Ce salut, je veux l’adresser à toute la nation arabe (sic) et à toute la communauté des croyants. Je n’oublie pas que pour tous les musulmans l’Arabie Saoudite c’est une terre sacrée où le Prophète a recueilli la parole de Dieu pour l’enseigner aux hommes. Tous les musulmans à travers le monde pensent cela de l’Arabie Saoudite. D’ici partit, il y a 14 siècles, le grand élan de piété, de ferveur, de foi qui allait tout emporter sur son passage, qui allait convertir tant de peuples et faire naître l’une des plus grandes, des plus belles civilisations que le monde ait connu ».

La « grande et belle civilisation arabe » n’est donc pas davantage celle de ses savants que ne l’est la grande civilisation française (cf le discours de Latran). De même que les racines de la civilisation française sont « essentiellement chrétiennes », celles de la civilisation « arabe » sont dans le « recueil de la parole de Dieu par Le Prophète » en terre saoudienne ; elles sont dans « le grand élan de piété, de ferveur, de foi qui allait tout emporter sur son passage, qui allait convertir tant de peuples ».

On peut déjà souligner la fascination de notre président pour le passé le plus ancien (la conquête arabe) et, pour ce qui est du passé de la France, pour l’ancien Régime (Clovis !) lorsque la France était la fille aînée de l’Eglise romaine. Dans sa mémoire valant pour vérité, les successives fondations de la république en France contre toutes les restaurations de la royauté ou l’innovation de l’Empire, ne sont que des épiphénomènes. Voilà ce qui arrive lorsque l’histoire-mémoire remplace l’histoire-connaissance, sous l’autorité conjointe de certains historiens professionnels et de certains chefs d’Etat. Mais on peut aussi se poser la question suivante : en allant jouer exactement la même partition que les plus intégristes des intégristes musulmans sur « la terre sacrée de l’Islam », le président Sarkozy pense-t-il protéger la France contre le terrorisme islamiste ? Ou bien pense-il emporter le morceau du commerce des centrales nucléaires avec un pays très riche en pétrole et en dollars qui souhaite néanmoins diversifier ses ressources énergétiques ? Ressources qui, soit dit en passant, ne doivent rien aux racines chrétiennes de la France mais plutôt à ce « matérialisme » qu’il condamne autant que Benoît XVI en tant que « valeur ». D’un côté « enrichissez vous en travaillant plus », de l’autre « ne croyez pas aux faux dieux du matérialisme et du consumérisme » mais au seul vrai Dieu « le Dieu de la Bible, le Dieu des Evangiles, le Dieu du Coran, finalement, le Dieu unique des religions du Livre ».

Marx a écrit que les religions (et surtout celles du Livre) sont « le cœur d’un monde sans cœur comme elles sont l’esprit d’un temps sans esprit ; elles sont l’opium des peuples ». Jamais, semble-t-il, le prophète barbu n’aura eu autant raison qu’en ce début de XXI° siècle. En prônant haut et clair dans son discours de Latran, « le sacrifice de soi et le sens de l’infini » comme seuls fondements d’une « vraie morale », Sarkozy n’a pas seulement failli à sa mission constitutionnelle de garantir la neutralité de l’Etat en matière de croyances religieuses. Sous couvert de « laïcité positive » il est en train d’abolir dans les faits le principe de séparation de l’Etat et des Eglises, sans même avoir besoin de relooker les lois de 1905. Mais il y a plus ; sans que personne ne lui en ait donné le droit en votant pour lui, il est aussi en train de se tailler un costume de missionnaire religieux comme il l’a lui-même déclaré « sans complexes » à Latran devant les cardinaux : « Sachez que nous avons au moins une chose en commun, c’est la vocation. Je comprends que vous vous soyez senti appelés par une force irrépressible qui venait de l’intérieur, parce que moi-même je ne me suis jamais assis pour me demander si j’allais faire ce que j’ai fait, je l’ai fait ». Il y a là plus qu’un narcissisme et une vanité qui commencent à agacer de plus en plus, surtout sur le plan international. Il y a une philosophie politique, certes de rupture, mais d’une rupture qui n’est que la restauration d’une forme atténuée de théocratie. En effet, qu’est-ce qu’une théocratie forte sinon un régime politique où, comme le disait Bossuet, « toute autorité vient de Dieu ? ». Une forme atténuée n’implique pas que Dieu soit la source de l’autorité politique comme dans les monarchies de droit divin, elle peut admettre une république électorale ; mais le principe d’après lequel toute morale prend sa source dans la foi dans le Dieu unique des religions du Livre, est un authentique principe de civilisation théocratique.

En effet, à Riad le Président français a clairement défini la « politique de civilisation » telle qu’il la conçoit. Si en France le soir de ses vœux, il s’est référé à Edgar Morin pour lancer le concept, il a été beaucoup plus explicite en Arabie saoudite : « La politique de civilisation, c’est ce que font tous ceux qui s’efforcent de concilier le progrès et la tradition, de faire la synthèse entre l’identité profonde de l’Islam et la modernité sans choquer la conscience des croyants. C’est ce que fait l’Arabie Saoudite sous l’impulsion de Sa Majesté le Roi Abdallah (…) dans le respect de l’intégrité des lieux saints de l’Islam, qui est une exigence avec laquelle le Royaume ne peut pas transiger et qui l’oblige à être pour les croyants du monde entier un modèle de piété et de fidélité à la tradition. »

Derrière la lamentable flatterie (lamentable au point de vue d’une morale bien plus ancienne que la chrétienne, par exemple celle de Socrate…), c’est bel et bien l’intransigeance à ne pas choquer la conscience des « croyants du monde entier » qui fait du royaume saoudien la nouvelle incarnation de la civilisation moderne. La modernité consiste à enrichir ses dirigeants propriétaires, la civilisation à ne pas céder d’un pouce sur la piété et la fidélité à la tradition religieuse. C’est aussi ce qu’est en train de faire Sarkozy en France, voire à proposer pour l’Europe lorsque « sa » France prendra la présidence du Conseil de l’Europe en juillet : avant toutes choses, ne pas choquer la conscience des croyants ; quant aux athées, aux agnostiques et aux indifférents, bien qu’ils aient en France le droit à l’expression de leur absence de croyance, n’ayant pas de conscience, ils ne sauraient être choqués légitimement.

C’est logique, ça se tient, et ça promet.

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