Hélène Langevin-Joliot

Présidente de l’Union  rationaliste, pour le bureau de l’UR

Partager sur twitter
Partager sur email
Partager sur print

23/06/2008

Observations et propositions pour la nouvelle télévision publique

Un service public de l’Audiovisuel renforcé

La suppression de la publicité dans l’Audiovisuel public, à plus ou moins brève échéance, peut aboutir, selon l’attribution ou non de moyens pérennes suffisants, soit au renouveau du service public soit à une dégradation peut être fatale.

Si, selon le souhait exprimé par le Président de la République, l’objectif est que le service public « marque davantage sa différence et s’efforce de tirer vers le haut un paysage audiovisuel que la gravité naturelle entraîne vers le bas », les moyens à dégager doivent à la fois compenser la perte de recettes publicitaires et permettre de financer les émissions supplémentaires rendues nécessaires par l’allongement de la grille des programmes. L’Union rationaliste insiste pour que ces moyens soient trouvés, malgré les difficultés. Dans le cas contraire, le maintien du financement mixte redevance -publicité serait encore un moindre mal.

Une nécessité : intégrer la science dans la culture générale

Une conception largement dominante fait de la science un domaine extérieur à la culture, ce qui est paradoxal alors que les objets de la vie quotidienne sont imprégnés de science et que le devenir de nos sociétés ne peut faire abstraction du développement de celle-ci. L’audiovisuel aujourd’hui, y compris l’audiovisuel public, ne joue pas, de ce point de vue, le rôle que l’on devrait en attendre. Le débat engagé sur la suppression de la publicité est l’occasion de faire le point sur les manques actuels et de suggérer des pistes pour améliorer une situation dangereuse pour la démocratie. Toutes les missions de l’audiovisuel public sont concernées selon nous, qu’il s’agisse d’informer, de distraire, d’instruire ou de cultiver téléspectateurs ou auditeurs. Nous présentons quelques réflexions et suggestions sur les émissions scientifiques proprement dites, la place de la science dans des émissions généralistes, les innovations nécessaires dans la manière de traiter les débats de société, le développement des contacts entre scientifiques et journalistes.

Développer des émissions scientifiques de qualité

Il en est d’excellentes, de plus en plus rares, et souvent reléguées sur des créneaux horaires qui en limitent l’accès. La culture scientifique et technique est moins présente en France que dans des pays comme la Grande-Bretagne, le Canada ou le Japon, régulièrement lauréats des prix qui couronnent des émissions télévisées scientifiques. Faute de moyens et d’une volonté de développer le documentaire scientifique en France, la programmation de documentaires étrangers est privilégiée, sans toujours que la qualité en soit vérifiée, ni l’adéquation au public français. Il ne manque pas cependant, en France, de réalisateurs compétents qui peuvent s’appuyer sur des laboratoires intéressés à la présentation de leurs méthodes et de leurs résultats. L’histoire des sciences et de ceux qui l’ont fait est une source d’inspiration qui pourrait aussi être beaucoup plus largement et sérieusement exploitée.

Le choix des thèmes pose aussi question, dans la mesure il peut paraître plus excitant d’aborder dans une émission télévisée un thème scientifique marginal et controversé que d’expliquer l’avancée de connaissances sur les sujets majeurs étudiés dans les laboratoires. L’image de la science qui résulte de ce déséquilibre s’en trouve déformée. Elle contribue à faire percevoir la connaissance scientifique comme une opinion parmi d’autres, quand ce n’est pas à la trouver suspecte parce qu’elle est le produit d’une « science officielle » supposée influencée par les pouvoirs économiques et politiques.

Les émissions qui abordent des sujets importants et controversés (OGM, Evolution,…) ne suivent pas toujours les règles de la déontologie du journalisme scientifique : veiller à l’objectivité et à la critique des sources d’information. Exceptionnellement, il a été possible d’obtenir qu’un complément soit apporté à la suite d’une émission Emission « homo sapiens, une nouvelle histoire de l’homme » sur Arte, le 29 octobre 2005, à l’issue de laquelle les responsables de la chaîne ont du organiser, en dernière minute,un débat contradictoire pour pallier, dans une certaine mesure, les graves défauts apparus à son annonce. Rien n’est prévu actuellement pour éviter de telles dérives ou les corriger. On remarquera le peu de place accordée à des émissions scientifiques relevant de philosophie ou de l’histoire, plus généralement des sciences humaines.

En dehors des émissions scientifiques proprement dites, il serait utile de réfléchir à une programmation de sujets “scolaires”, au niveau lycée ou faculté, s’inspirant par exemple de l’Open University de la BBC. Arte en a proposé en tout début de journée.

Développer la place de la raison et de l’esprit critique dans les émissions généralistes et l’information

Les émissions de toutes natures sont l’occasion d’énoncer des contrevérités scientifiques ou des allégations fort peu étayées. La culture scientifique, c’est aussi l’éducation au raisonnement et à l’esprit critique, c’est apprendre dans la vie comme au laboratoire à ne pas s’en tenir aux apparences, ou pire à l’air du temps. L’audiovisuel se fait trop souvent l’écho, et vu sa puissance, le vecteur de bien des thérapies médicales ou psychologiques non -scientifiques dont on ne mesure pas toujours les ravages. On peut observer que ce n’est plus avec des émissions de science-fiction, qui avaient parfois des aspects prémonitoires, que l’on pense attirer l’audience mais par l’introduction du surnaturel sous toutes ses formes, en opposition complète avec la réalité physique.

Il nous paraîtrait souhaitable que soit développée la formation, à l’analyse critique des sources d’information de l’audiovisuel (comme l’émission disparue “Arrêt sur image”), à l’esprit critique face aux affirmations (comment distinguer le vraisemblable du faux, erreurs habituelles, bon usage des statistiques et compréhension de l’épidémiologie…). Des contacts réguliers entre des journalistes et plus encore des responsables de la programmation des émissions d’une part, des scientifiques, les sociétés savantes, les associations qui se préoccupent de la culture scientifique d’autre part seraient fructueux pour les uns comme pour les autres. Un bilan annuel objectif sur les difficultés à surmonter et les progrès effectués aurait sa place dans une véritable ‘démarche de qualité’ dans l’audiovisuel public. Un « observatoire », lieu de concertation, pourrait être envisagé pour y contribuer.

Les émissions d’enquêtes et de débats posent des problèmes particuliers, tout particulièrement lorsqu’il s’agît de sujets de société qui comportent des aspects scientifiques.

Les enquêtes portant sur des sujets importants et controversés (fin de vie, OGM, bioéthique, développement durable etc) sont menées en général sous la responsabilité de journalistes « d’enquête » ou de « grands reporteurs » dont la spécialité n’est pas le journalisme scientifique. En conséquence, le sensationnel basé sur l’exposé d’une suite d’observations particulières est privilégié par rapport aux analyses d’ensemble permettant de donner sens, après examen critique, à ces observations. La collaboration systématique de journalistes scientifiques et des contacts avec les spécialistes des domaines scientifiques concernés devrait être encouragés.

Il est exceptionnel, que les débats audiovisuels sur les problèmes de société soient conçus de manière à faciliter l’information objective du public. Quelle que soit la qualité des journalistes et l’intérêt des enquêtes illustratives, les responsables d’émissions donnent le sentiment de se laisser dominer par l’organisation d’un spectacle basé sur les joutes entre adversaires, entre ténors de causes opposées, tenant pour sûr que le public seraitt plus friand de combats de gladiateurs que d’explications claires et accessibles.

Nous pensons qu’il faut chercher à innover pour concilier les exigences d’une émission télévisuelle vivante et celles d’une information éclairée. On gagnerait beaucoup à prendre le temps et les contacts larges nécessaires à une mise à plat sereine des conditions à créer pour des débats constructifs. On ne peut faire l’économie en début d’émission d’une présentation la plus objective possible de l’état des connaissances et des attendus du débat. Une concertation préalable entre des personnalités reconnues pour leurs compétences, et si possible leur neutralité, devrait permettre de brosser le soubassement scientifique, historique, juridique, sociologique du problème à traiter. Les différentes options possibles apparaîtraient ensuite plus aisément avec leurs avantages et leurs inconvénients, leurs pré -requis idéologiques ou culturels. Le débat pourrait s’ouvrir alors avec des personnalités invitées qui se situeraient par rapport au paysage brossé initialement et développeraient leurs arguments en faveur de telle ou telle option. Gageons que le public se passionnerait vite pour ces séances de télé-vérité qui lui permettraient de saisir les vrais enjeux et les vraies différences entre des options possibles impliquant un choix des citoyens. La démocratie, qui ne s’épanouit qu’éclairée, y gagnerait sans doute beaucoup.

Développer les contacts entre journalistes, responsables de la programmation et scientifiques

Les mondes de l’audiovisuel et de la science sont deux mondes qui s’ignorent pour l’essentiel. Nous suggérons plusieurs approches pour remédier à cette situation.

  • L’organisation de contacts réguliers entre les uns et les autres, sous des formes à élaborer avec les organismes et associations des deux secteurs. C’est le moyen de pouvoir discuter d’évolutions souhaitables, de pouvoir échanger les critiques permettant d’innover utilement.
  • Le développement d’un concept de « coproduction intellectuelle» d’émissions, avec des organismes de recherche ou des associations promouvant la culture scientifique.
  • Un droit des sociétés savantes, des organismes et associations scientifiques, à s’exprimer dans l’audiovisuel public dans des créneaux de temps réservés. Ce droit est reconnu, y compris à la télévision, aux religions pratiquées en France. Il devrait s’appliquer à l’expression d’autres courants de pensée, en particulier la pensée rationaliste, plus généralement à l’expression des « forces vives de la Nation ».

Pour l’Union rationaliste, la Présidente Hélène Langevin-Joliot
Directrice de recherche honoraire au CNRS

Venez découvrir

Les Cahiers Rationalistes

Venez découvrir

Raison Présente

Podcast

RECHERCHE PAR THÈME

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *