Maurice Camhi 

Docteur en Médecine

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19 janvier 2009

Ecologie et démographie

Au lendemain du « Grenelle de l’environnement », il serait bon de reposer la délicate question des rapports entre populations humaines et subsistances en tenant compte des nouvelles conséquences environnementales qu’elles génèrent.

On sait depuis T.R.Malthus que, grosso modo, la population humaine s’accroît plus rapidement que les ressources alimentaires des humains. Une étude récente due à D. Rutherford et publiée dans Population, Revue de l’INED, rapporte toutes les nuances de la pensée de cet illustre économiste. Il décrit les trois approches que Malthus lui-même a indiquées. La première est jugée peu intéressante aujourd’hui car « les couples hors mariage qui ont des enfants ne sont pratiquement plus stigma­tisés » ; par contre le comportement de consommateur demeure de première importance. La deuxième approche est celle des rendements agricoles décroissants contre-balancés par l’accroissement de la production industrielle. La troisième approche rejoint les modélisations modernes de la dynamique économique dans laquelle les équilibres sectoriels sont nécessaires à la réalisation de l’équilibre global. Sa conception de l’être humain comme géniteur, idée dominante du Deuxième Essai , se heurte à celle d’une « société de plus en plus urbanisée et sécularisée ». Revenant au modèle du consommateur, il dit non seulement que le consommateur a la possibilité d’amener les croissances respectives de la population et des subsistances à l’équilibre mais que celles-ci sont interdépendantes et que, par conséquent, la comparaison entre les deux progressions perd de son intérêt et de sa pertinence si ces deux variables ne sont pas indépendantes l’une de l’autre.

Aujourd’hui nous savons que d’énormes surplus dans certains pays d’Amérique et d’Europe coexistent avec la famine dans d’autres régions du monde. Et T.R. Malthus lui-même soulignait que les diverses régions d’un pays peuvent être à des stades de développement différents, en sorte que la manière de surmonter le problème démographique dépend du stade de développement qui prédomine. Des commentateurs modernes du principe de population ont mis les rendements décroissants au centre de l’explication de ses vues sur la population et les subsistances : « les dépenses des consommateurs couvrent des besoins non alimentaires tels que l’habillement et le logement, ainsi que des éléments d’agrément ou de luxe, qui sont essentiellement des produits manufacturés. Les produits alimentaires eux-mêmes résultent en grande partie d’un processus de fabrication : c’est le pain et non les grains de blé que l’on mange ».

On peut alors utiliser le concept de subsistances au sens large de ressources plutôt qu’au sens de nourriture ou de provisions alimentaires ce qui lui permet de préciser dans ses Principes d’ Economie politique que « le sort d’un pays dépend de la rapidité avec laquelle [sa population] progresse et de la mesure dans laquelle l’augmentation annuelle de la production de nourriture répond à l’augmentation annuelle d’une population dont la progression n’est pas freinée ». L’équilibre de base est donc celui entre consommation et production – idée déjà soutenue par Adam Smith. Mais Malthus relie ce concept à celui du niveau de vie : « Si, durant certaines périodes, la production d’un pays excède sa consommation, il aura les moyens d’accroître son capital, sa population ne tardera pas à augmenter ou bien elle vivra mieux — probablement les deux ».

Mais l’incidence des nuisances n’est-elle pas implicitement subsumée quand il envisage les nouveaux problèmes que ferait surgir l’industrialisation comme solution d’équilibre dynamique entre subsistances et population ?

Qu’en est-il exactement de nos jours de ces deux domaines connexes, celui de la démographie et celui des subsistances ?Pour en discuter , nous nous réfèrerons aux données de la FAO sur l’intrication des variables prises en compte Selon la FAO, de 1994 à 1998, la production alimentaire mondiale aurait progressé à un rythme annuel moyen de 2,3% , soit un taux de croissance de 0,5% par habitant.

Et ce n’est pas seulement la faible croissance de la production , mais aussi les taux élevés d’accroissement de la population qui ont contribué à ces mauvais résultats par habitant. Les pays ayant obtenu des gains de production par habitant pendant cette période représentent 77% de la population totale des pays en développement. Si l’on exclut l’Inde et la Chine ce pourcentage tombe à 55%.Nombreux sont aussi les pays où la population augmente rapidement, tandis que la production alimentaire stagne, voire décline. Un cas remarquable est celui de la Chine où la production alimentaire annuelle moyenne a progressé de plus de 5% et où le taux d’accroissement de la population est inférieur à 1%. Donnons en tout de suite l’explication dans le tableau suivant en cinq lignes ( d’après Etat du monde 2006 ) :

INDICATEUR

UNITE

1980

1990

2003

2004

Population

million

998,9

1155,3

1300

1308

Croissance annuelle

%

1,4

1,3

0,9

0,7

Indice de fécondité

 

2,94

2,19

1,78

1,7

Mortalité infantile

52

48,6

41,5

34,7

Espérance de vie

année

66

67,6

69,7

71,5

Il faut savoir que plus de 40% du volume total des expéditions d’aide alimentaire non céréalière de 1998 étaient destinés à l’Asie , 30% à l’Afrique et le restant à la CEI ainsi qu’à l’ Amérique latine et aux Caraïbes.

La Banque mondiale projette un retour à un taux de croissance moyen pour la période 2001-2007 de 3,2% à l’échelle mondiale et de 5,2% pour les pays en voie de développement.

Et ces prévisions risquent fort d’être révisées en baisse.

Il est vrai que si les formes de développement qui prévalent n’assurent pas un minimum de moyens d’existence aux générations âgées, les gens continueront à vouloir beaucoup d’enfants pour assurer leurs vieux jours. Et plus la mortalité infantile est élevée, plus on tend à la compensation par de nouvelles naissances. On voit donc bien qu’on est en présence d’un contexte de facteurs multiples et interdépendants. Interviennent non seulement la production alimentaire et la fécondité, mais aussi le développement économique et les facteurs pathogènes létaux.

Ces considérations conduisent à s’interroger sur les moyens de remédier aux inconvénients majeurs qui mettent en péril la vie humaine sur la planète Terre. C’est ce qu’a voulu faire le « Grenelle de l’environnement », au niveau français certes, mais aussi à l’extérieur de nos frontières , car les menaces et les dangers transcendent toutes les limites géopolitiques.

Les préconisations de ce « Grenelle » concernent les grands facteurs de pollution : l’unanimité sur la conduite à tenir pour chacun d’eux n’a pas été totale. De plus, on constate que toutes les considérations relatives à la démographie en sont quasi-absentes, comme si la fameuse contrainte morale de Malthus ou les options anticonceptionnelles anciennes du néo-malthusianisme étaient des principes honteux. Il y avait pourtant 6,5 milliards d’humains sur Terre en décembre 2005 selon les statistiques officielles des Nations Unies.

Nous allons commenter succinctement les principales conclusions de ce « Grenelle » pour les dix problèmes qui y ont été discutés en explicitant chaque fois qu’il y a lieu, le rôle de la variable démographique – ce qui n’est peut-être pas « politiquement correct » mais ce qui ne devrait pas arrêter les rationalistes que nous sommes.

  1. Le bâtiment : Avec une consommation moyenne annuelle d’énergie primaire de 240 kWh/m2 alors qu’il est possible d’atteindre les 50 kWh/m2, le bâtiment constitue l’une des clefs permettant de diviser par quatre nos émissions des gaz à effet de serre à l’horizon 2050 — sauf s’il faut loger de plus en plus d’enfants par famille.
  2. Les énergies renouvelables et le carbone : la France soutiendra un projet de taxe carbone au niveau mondial, ou sinon des accords sectoriels mondiaux visant en priorité les produits riches en carbone. En cas d’échec, négociation au niveau européen. Lancement d’un programme de différentes filières du bouquet énergétique — hydraulique, éolien, biomasse, géothermie, photovoltaïque, solaire.
  3. L’urbanisme : Sur les territoires à enjeux particuliers , des structures de gouvernance unifiées doivent s’imposer et, dans les cas d’intérêt national, l’Etat doit être en mesure d’affirmer ses choix d’orientation. Les mégapoles étant de plus en plus « méga » s’il faut loger cinq, dix, quinze, enfants par famille.
  4. Les transports :L’objectif est la baisse de 20% des émissions de CO2 dans les 12 ans par généralisation du ferroutage, réduction massive (50%) des émissions du transport aérien, renouvellement des voies navigables, mise ne place d’ « autoroutes » maritimes, réduction de 176 à 130 g de CO2 /km pour la moyenne des émissions du parc automobile français d’ici à 2020,taxe incitative dans la concurrence avion/chemin de fer — sauf si chaque enfant devenu adolescent veut qui sa mobylette, qui sa moto , qui sa voiture.
  5. Les eaux :La qualité écologique des eaux sera assurée par la mise aux normes des stations d’épuration soit un objectif de 50%de bon état d’ici 2021 avec interdiction des phosphates dans les lessives d’ici 2010.
  6. L’agriculture et les ressources forestières : Se fixer un objectif de réduction de moitié des usages des pesticides en accélérant un programme de diffusion des méthodes alternatives — sous réserve de leur mise au point. Se conformer à une dizaine de recommandations en vue d’une agriculture écologique et favoriser le développement des forêts. Surtout si le bois de chauffage dépend aussi du nombre de personnes donc d’enfants qu’il faudra protéger du froid.
  7. Le rapport santé/environnement ; Interdiction dès 2008 de la vente de phytosanitaires toxiques ou bioaccumulables et réduction des rejets de benzène, mercure, dérivés chromiques, etc, ;mise en place d’un plan particules avec un objectif de 15 μg/m3 obligatoire en 2015, bilan coûts/avantages pour les nanomatériaux , formation continue pour les médecins du travail …
  8. Les organismes génétiquement modifiés :En matière d’OGM, renforcer la Recherche (Agence Nationale de la Recherche), mettre en place une Haute Autorité unique donnant des avis au Gouvernement, défendre le principe du libre choix de produire et de consommer ( car l’application rigoureuse du principe de précaution est ici inutile – voir à ce sujet notre échange avec le Professeur Axel Kahn).
  9. Les déchets : Développer le recyclage des matériaux et des résidus organiques, renforcer l’information grand public- mais plus il y a d’enfants plus c’est compliqué – , lutter contre les macrodéchets en milieu aquatique, discuter les inconvénients et avantages de l’ incinération.
  10. Les responsabilités : A l’occasion de la présidence française de l’Union européenne, assurer que la question de la responsabilité des entreprises en matière environnementale et sociale à l’étranger soit prise en compte dans le cadre européen. Rendre les citoyens consommateurs responsables par l’éducation, la sensibilisation à l’écologie et systématiser l’enseignement des sciences de la nature à tous les niveaux, renforcer les formations professionnelles et continues, réguler la publicité.

Insistons sur l’éducation, parce que le niveau d’émancipation des femmes comporte une priorité : celle relative à la connaissance anatomo-physiologique de leurs corps et de tous les moyens contraceptifs – connaissance dont on sait l’insuffisance actuelle partout dans le monde – peut-être par l’effet a contrario des morales chrétiennes, vu le nombre élevé de jeunes filles d’environ seize ans qui sont enceintes aux USA – et pourtant nous ne prônons absolument pas le recours à l’abominable avortement sous le prétexte d’un habeas corpus moralement et physiquement si dangereux.

Si nous avions eu l’honneur de faire partie d’une des Commissions de ce « Grenelle », nous aurions pu faire ajouter au chapitre des responsabilités à court, moyen et long terme , que les progrès scientifiques et leurs applications ont apporté de nouveaux moyens biochimiques contraceptifs particulièrement efficaces mis à la disposition des couples – sous réserve d’une surveillance médicale périodique – et qu’on pouvait donc rationnellement poser cette question : pourquoi ralentir, freiner, diminuer, annuler, inverser même, la croissance des populations ?

Car personne ne doute que l’utilisation des progrès techniques ( et aussi de l’exploitation des énergies primaires ) dépend directement du nombre des consommateurs, qu’il existe donc aussi depuis au moins un demi-siècle une croissance géométrique des nuisances, de raison supérieure à celle de la croissance géométrique de la population, car si cette dernière double tous les 25 ans environ, celle des nuisances double tous les 16 ans – d’après une étude sur l’effet de serre publiée dans Le Monde du 23 octobre 2007 – nuisances qui sont produites par la demande de toujours plus de satisfaction de besoins ou de confort par toujours plus d’êtres humains.

La réponse : il faudrait que toutes les nations unies dans ce but aient le courage d’entrer dans une nouvelle ère volontariste de rationalité dans laquelle les moyens nouveaux permettent de dissocier sans dommage plaisir d’amour et fécondité…et ceci à l’échelle planétaire.

Dans un esprit de sagesse et de conviction car nous sommes convaincus que la Raison est tôt ou tard la clé de nos problèmes, que c’est même le passe-partout dont il faut savoir se servir. Bien sûr, comme dit mon serrurier, un passe n’ouvre pas toutes les portes, il y a des serrures compliquées, des systèmes codés, des portes secrètes, et , quand on parvient quand même à l’ouverture, la porte peut être trop lourde, trop encombrée, et l’ouverture trop étroite pour aller plus loin. L’empirisme reprend alors ses droits même s’il doit conjuguer ses efforts avec ceux du rationalisme. Point n’est besoin d’ être féru d’économie pour se convaincre que la limitation des naissances au sein d’une famille réduit les dépenses budgétaires – sans préjudice des aides diverses qui dépendent des ressources d’origine fiscale et plus généralement du système socio-politique en vigueur – mais ceci est une autre histoire …

En ce qui concerne la mortalité infantile, il est évident qu’on ne peut la considérer comme une soupape vis-à-vis de la pression démographique : de moins en moins de décès n’implique pas de plus en plus de naissances ! Ce sont les grands programmes sanitaires internationaux qui sont à développer toujours davantage : l’éducation portant sur l’hygiène, les prophylaxies, les vaccinations.

Ceci diffère de ce que fut la méthode coercitive chinoise dans les années 80 avec la politique de l’enfant unique qui renforçait le système de la carotte et du bâton, d’application difficile dans les campagnes où les paysans restent attachés à la notion de grande famille par tradition et par crainte de manquer de bras pour cultiver leurs terres. Et avec sanctions disciplinaires pour ceux qui enfreindraient les directives et même inscription de ce « devoir d’ Etat » dans la Constitution de 1982.

Cette sorte de compétition restrictive que nous suggérons entre les nations viendrait utilement compléter les autres mesures anti-pollution par un retour à la source et notre réflexion pourrait s’achever sur cet épilogue raisonnable :

Candide et Cunégonde se marièrent, vécurent heureux et eurent très peu d’enfants.

Références.

RUTHERFORD Donald Les trois approches de Malthus pour résoudre le problème démographique
Population Edition française 2007 INED vol.62 n°2 pp. 253-279

FAO Situation alimentaire mondiale Cent seizième session Rome 14-19 juin 1999
L’ETAT DU MONDE 1985 La politique de l’enfant unique en Chine pp.595 et suivantes
Edition La Découverte

L’ETAT DU MONDE 2006 Chine pp.276 & 277
Edition La Découverte

LE GRENELLE DE L’ENVIRONNEMENT septembre – octobre 2007
http://www. legrenelleenvironnement.fr

KAHN Axel / CAMHI Maurice Digérer les transgènes
Le Concours Médical 23 mai 1998 120.20 p.1436

 

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