Bernard Graber

Médecin

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5 février 2010

De l'identité nationale à la burqa

Le débat sur l’identité nationale n’est pas terminé que déjà la burqa s’avance.
La position rationaliste est de tenter de mettre un peu d’ordre dans le grand brassage d’idées et d’opinions en cours en s’efforçant de laisser ses convictions au vestiaire, sans y renoncer pour autant. Il en est une qui ne peut pas être tue, c’est la répugnance qu’inspire le port de la burqa, marque infâmante de la soumission de la femme, ou plutôt de son annihilation, reliquat d’une société patriarcale archaïque où beaucoup se refusent à voir un précepte d’une religion à vocation universelle. Le fait que des victimes se satisfont de leur sort, à moins de bénéfices secondaires particuliers, traduit seulement la vulnérabilité des individus à la pression sociale.

Mais venons-en au débat sur la collectivité nationale. Il s’agit de réfléchir à la meilleure manière de vivre ensemble dans un territoire donné à une époque donnée, la nôtre. Une réalité d’abord : le caractère incontournable de deux acquis de l’histoire, la démocratie et l’Etat de droit.

Un Etat est dit de droit quand il est régi par une loi qui s’impose à la puissance publique. Il suppose la séparation des pouvoirs et une hiérarchie des normes depuis les conventions entre personnes de droit privé ou les décisions administratives jusqu’à une Loi fondamentale, ou Constitution, au sommet de la pyramide.

La première question à se poser concerne la laïcité dont on peut se demander si elle est constitutive de l’Etat de droit on non, dans la mesure où, si la loi fondamentale inclut une référence religieuse, l’Etat ne cesse pas d’être de droit pour autant. A l’évidence, du point de vue de la laïcité, il peut exister plusieurs Etats de droit. J.-M. Kintzler [1] en oppose deux figures, le modèle communautaire et le modèle laïque.

Le modèle communautaire repose sur la tolérance. On le rencontre dans les pays qui n’ont pas connu de dogmatisme intégriste hégémonique cherchant à s’imposer par la force mais des dogmatismes éclairés admettant d’autres religions et l’existence de l’incroyance. L’Etat non seulement tolère toutes les religions mais il accorde de l’importance au lien religieux comme constitutif du lien social et devant être protégé. Le blasphème, par exemple, peut être considéré comme déstabilisateur d’une communauté et jugé délictueux.

Le modèle laïque s’est imposé en France à la suite de la longue lutte contre les prétentions hégémoniques de l’Eglise catholique. Le lien religieux est considéré comme inutile ou néfaste. Le citoyen n’a pas besoin d’être un fidèle. Le théologico-politique n’a pas lieu d’être ; le progrès l’a rendu archaïque. La république ignore toute juridiction religieuse et il ne peut y avoir de délit religieux, pas plus d’apostasie que de blasphème. Les seuls délits qu’on puisse commettre à l’égard d’une religion ou de ses fidèles sont des délits de droit commun.

Or voici qu’aujourd’hui se dresse une nouvelle pieuvre totalitaire, l’islamisme politique, – qu’il faut bien se garder d’appliquer aux nombreux citoyens de confession musulmane ou simplement de culture musulmane qui aspirent à la liberté, à l’égalité et à l’émancipation – qu’aucun Etat de droit ne peut tolérer, qu’il soit laïque ou communautaire. Mais, vis-à-vis de la burqa, les deux modèles vont réagir différemment.

Pour le modèle communautaire, la burqa n’est qu’une manifestation religieuse parmi d’autres qui, pas plus que les autres, n’a de raison d’être refusée sauf si elle contrevient aux règlements de police ordinaire.

Pour le modèle laïque, le port de la burqa est un comportement religieux d’une telle ostentation qu’il ne peut que traduire la réapparition d’un dogmatisme intégriste hégémonique que l’Etat se doit de combattre. Il n’y a pas lieu d’invoquer quelques relents de racisme colonial et, encore moins, une guerre de civilisation : c’est la lutte contre un intégrisme religieux qui entend imposer peu à peu sa loi à l’ensemble de la vie sociale (enseignement, hôpitaux, cantines scolaires…) et qui rappelle fâcheusement des situations révolues.

Les tenants du modèle communautaire reprochent à cette attitude son dogmatisme et son irréalisme : l’interdiction de la burqa est du même ordre que son obligation de la porter dans les pays musulmans intégristes et, au lieu de faciliter l’intégration progressive de l’intégrisme musulman dans la société laïque, l’interdiction favoriserait le communautarisme. Si une telle loi était adoptée, « elle attiserait la haine » et « les talibans applaudiraient » a écrit tout récemment l’éditorialiste du New York Times.

Le journal Le Monde a passé récemment en revue les attitudes des pays voisins, tous communautaristes, vis-à-vis de la burqa. Ces attitudes sont liées à l’histoire de ces pays. Ainsi, l’Italie, qui n’a pas oublié les Brigades rouges, dispose d’une loi de 1975 qui interdit de se couvrir le visage dans les lieux publics tandis que, en Autriche, le voile intégral est autorisé partout, y compris dans les écoles et jusque dans les piscines sous la forme d’un maillot de bain, le “burkini”, qui couvre entièrement la baigneuse. En Allemagne, une Conférence de l’islam, est chargée de se prononcer sur la meilleure façon de concilier pratique religieuse et vie quotidienne. En Suède où les musulmans sont nombreux, si la loi autorise le port de signes religieux, le gouvernement a jugé, en 2003, que les établissements scolaires pouvaient, s’ils le jugeaient nécessaire, prohiber le port du voile. Au Danemark, qui a été la cible de mouvements intégristes et radicaux, notamment lors de l’affaire des caricatures de Mahomet, une toute récente décision (28 janvier 2010) permet aux établissements scolaires, aux administrations, mais aussi aux entreprises privées, de restreindre le port du voile intégral en leurs murs.

Le modèle communautaire est démuni contre le dogmatisme intégriste qu’il découvre comme antinomique au pacte social fondé sur la tolérance. J.-M. Kintzler écrit : « Depuis l’assassinat de Theo Van Gogh, les Hollandais s’interrogent sur les limites de leur modèle. Les attentats de Londres ont montré que les ‘terroristes islamistes’ sont bien souvent de jeunes musulmans britanniques, scolarisés en Angleterre et supposés bien intégrés au modèle communautaire. Alors qu’en 1989 (première affaire de voile en France) on se moquait volontiers de la France et de son modèle laïque supposé rigide, il arrive aujourd’hui à l’ancien ministre des affaires étrangères de Tony Blair de se demander publiquement si la France n’a pas eu raison… »

C’est donc le modèle républicain français qui se trouve le mieux armé pour barrer la route au nouveau dogmatisme intégriste hégémonique mais cela ne signifie pas qu’il parle d’une seule voix. J.-M. Kintzler distingue deux attitudes à côté de celles du camp totalitaire où s’opposent ceux qui veulent ‘purifier’ l’Occident de toute trace de l’islam et ceux qui veulent l’universalité de la charia : il y a le républicain laïque « qui considère que la disjonction entre le religieux et le politique doit prévaloir dans la sphère publique, alors que dans la sphère privée et civile doit prévaloir le principe de tolérance, garant de la coexistence des libertés et des communautés » ; et le néo-laïque, figure spécifiquement française, à la fois « communautariste et différentialiste face à l’islamisme politique, mais républicain et laïque face aux totalitarismes du Nord ou marqués par le christianisme : aux uns il applique le principe de tolérance et aux autres le principe de laïcité. » Ce néo-laïque fait montre d’une grande indulgence vis-à-vis de l’islam, religion du pauvre, dont il minimise les excès tout en culpabilisant le républicain laïque taxé de racisme et d’islamophobie.

Quant au débat sur l’identité nationale, on voit bien qu’il tourne court. Toute référence à la langue et à la culture française serait trop ambitieuse. Il reste que la France est une République laïque et que les étrangers qui souhaiteraient y trouver un régime communautaire se tromperaient d’adresse. On ne peut souhaiter de meilleure conclusion que ce message signé « Slash » recueilli sur le site du ministère de l’Identité nationale : « Etre français n’est pas forcement le cliché qu’un français ou un étranger pense. A mon avis, être français c’est une personne qui souhaite vivre en France, qui veut s’intégrer, qui est prêt à apprendre les symboles de la nation. Etre français c’est aussi aimer la démocratie, la laïcité, l’égalité et respecter les autres quelque soit leurs origines, croyances, opinions politiques. Donc d’après moi, le débat sur l’identité nationale est inutile, car cela réveillerait les idées extrémistes et diviserait la nation. »

  1. Jean-Marie Kintzler : L’Etat de droit face au dogmatisme intégriste: la crise philosophique du modèle communautaire.Intervention pour l’UFAL à la réunion publique « Le délit de blasphème » organisée le 5 décembre 2006 par le Grand Orient de France. Texte publié dans le n° 39 de la revue Prochoix. [↑]

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