Jean-Pierre Foirry

Les Cahiers Rationalistes
n°640

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Cahier Rationaliste N°640 Janvier-février 2016

La France en quête de raison et d’humanisme : propositions pour une éthique des Lumières renouvelée

( Deuxième partie )

Un nouvel âge de l’humanisme et du rationalisme pour contrer les tendances populistes, régressives et fascistes

-1-

Si le logiciel communautariste « tyrannie des minorités » et le programme économique néolibéral heurtent de front une partie croissante de la population majoritaire, l’adoption de la doctrine fasciste ou réactionnaire devrait être perçue comme un signe d’infantilisme et/ou de facilité pour les citoyens éclairés d’un pays qui a inventé, avec d’autres, les Lumières et qui a eu nombre de problèmes tout aussi importants à résoudre dans son histoire. Il reste la question : comment passer du Refus et/ou de l’Indignation à la Révolte et au Changement sans représentation syndicale ou politique adéquate et sans passer par la case de l’Extrême droite ?

Si les français sont pessimistes, ils croient toujours dans leur modèle. Certes la morosité est à peu près générale[1] : 72 % pensent que leurs enfants vivront moins bien qu’eux au même âge. Ce qui prévaut, c’est une dynamique, un sentiment de déclin, la peur du déclassement et de l’avenir : se retrouver avec un emploi précaire ou au chômage, ne pas pouvoir vieillir dans des conditions dignes, ne plus pouvoir bien se soigner, vivre de plus en plus dans une société de défiance, de violence et de haine.

Pourtant, contre vents et marées, 82% des français restent fiers d’être français[2]. Loin du chemin de la repentance ou de l’autoflagellation, il arrive même subjectivement que certains français fassent preuve d’un chauvinisme peu rationnel et encensent à peu près tout : la langue, les artistes, les écrivains, le statut (spécial) des artistes et des écrivains, le vin, la cuisine et la gastronomie, l’amour, la sexualité, la capitale, les paysages, les monuments, les fêtes, la galanterie, la haute couture, les soins de santé, les grandes écoles, le TGV, la démocratie, la laïcité, le modèle d’intégration, la décolonisation, etc.  Le chauvinisme conduit parfois à l’incompréhension d’autres cultures et à la fâcheuse tendance à vouloir donner des leçons au monde entier. Par ailleurs, ils sont majoritairement attachés au cœur indiscutable du modèle français : Liberté (accroître les libertés réelles et le bien-être global de la population en prenant en compte les générations futures) ; Egalité (accroître les relations entre progrès, partage et mérite en prenant en compte les problèmes des plus défavorisés) ; Fraternité (la protection sociale et les services publics ou biens communs comme facteur de cohésion sociale et d’identité nationale en prenant en compte les relations avec l’extérieur et la situation des personnes défavorisées dans le monde). Le modèle français moderne subit nombre d’attaques au cours de la période néolibérale et postmoderniste (à partir des années 1970) et les français en ont conscience[3] et le déplorent (55% des français pensent qu’ils sont de moins en moins libres, 67% que la société est de moins en moins égalitaire, 60% qu’il y a de moins en  moins de fraternité).

Cependant, pour les observateurs qui se veulent plus objectifs, il apparaît clairement un décalage entre le sentiment majoritaire des français (leur pessimisme) et la réalité : la France reste une grande puissance et tout ne va pas si mal. La France continue d’avoir une position diplomatique et militaire enviée dans le monde : un siège de membre permanent au Conseil de Sécurité de l’ONU, une représentation diplomatique dans tous les pays du monde, une dissuasion nucléaire et des capacités d’interventions militaires exceptionnelles, un espace francophone dynamique…. La France croît démographiquement contrairement aux pays voisins. La France reste l’un des cinq pays dans le monde ayant le plus faible taux de pauvreté. La France innove de plus en plus : le taux de croissance de création de brevets est le plus élevé d’Europe et elle tient une place remarquable sur 193 pays dans le monde (6ème) ainsi qu’une bonne deuxième place en Europe (loin derrière l’Allemagne, mais loin aussi devant la Grande Bretagne), tandis que l’Europe prise dans son entièreté est première du monde. La réussite culturelle, artistique, sportive, scientifique…. est attestée par de nombreux prix (Nobel….) ou victoires. Elle est aussi au premier rang des pays touristiques du monde en raison notamment de son patrimoine multiséculaire et de ses attraits multiformes. Il reste que sur certains points déterminants dont sont conscients les français, mais pour lesquels ils ne voient pas de solutions, les perspectives sont préoccupantes.

Sur les points préoccupants, la situation pour une majorité de français est claire : les décideurs veulent les emmener de force là où ils ne veulent pas aller, c’est-à-dire dans le communautarisme pour les uns, dans la liquidation des services publics et de la protection sociale pour les autres, dans les accommodements de la laïcité et des principes républicains pour tous. Comment faire ? Un avenir moins sombre est un avenir qui parvient à s’appuyer sur une doctrine et une éthique satisfaisantes pour toutes les personnes raisonnables et rationnelles de tous bords.

L’argument de cet article est que nous approchons d’un moment fort de l’histoire de la France et du monde où les forces vives du pays doivent impérativement s’allier pour dire « stop » aux dérives à la manière dont les résistants, les forces populaires et les élites de droite et de gauche se sont unis en 1945 pour promouvoir une éthique et un programme qui signifiaient « plus jamais cela ! » face aux deux guerres mondiales, aux fascismes, à la crise de 1929, aux génocides, à Hiroshima, au chômage, à la pauvreté, aux inégalités injustes. Comme nous allons le voir, les solutions sont, en plus, à portée de main et constituent des compromis acceptables pour combattre les fractures et mettre fin au risque de guerres à tous les niveaux : entre identités, entre classes, entre peuple et élites. 

-2-

Eliminer la fracture religieuse et identitaire

Faut-il prendre au sérieux les sondages : d’un côté, plus de 70% des français considèrent qu’il y a trop d’immigrés en France et ont une mauvaise image de l’islam au contraire de celle de toutes les autres religions ; à l’inverse, plus de 70% des musulmans français (et européens) sont pour la charia et considèrent que leurs règles religieuses sont plus importantes que les lois françaises (ou européennes) : nombre d’entre eux fréquentent des mosquées tenues par des imams proches des frères musulmans (UOIF…) voire par des imams djihadistes au point que pour Boualem Sansal « il n’est plus possible, en l’état, de croire à l’intégration des musulmans en Europe »[4]. Rien n’est inéluctable, mais le passage en trente ans d’un islam majoritairement humaniste et tolérant (populaire, soufi, moderne) à un islam politique et intolérant (frères musulmans et djihadistes) constitue une régression porteuse de conflits un peu partout dans le monde. Est-il encore temps de réagir ? Oui, de deux façons. La première est de ne pas dissocier les problèmes identitaires et les problèmes sociaux. La deuxième est d’affronter idéologiquement la situation actuelle qui vient en grande partie du fait que les français (musulmans et non musulmans) sont contaminés par une ramadanisation et par une zemmourisation qui s’entretiennent mutuellement et qui profitent de l’inaudibilité de la gauche non communautariste et de la droite non maurrassienne[5].  

On peut observer le cercle vicieux majeur de la société française actuelle : la zemmourisation de la population non musulmane encourage la rancœur, le repli, la ramadanisation et la radicalisation de la population musulmane, tandis que la ramadanisation ostentatoire de la population musulmane entretien les peurs, le rejet et la radicalisation zemmourienne de la population non musulmane. Alors que la doctrine communautariste (ramadanienne) et la doctrine réactionnaire anti-Lumières (zemmourienne) offrent deux alternatives solides et attirantes (mais, oh combien, conflictuelles et dangereuses) à des jeunes en déshérence dans leur statut postmoderne d’individus liquides, précaires et numériques, la gauche non communautariste et la droite non maurrassienne font pâle figure et peinent à inventer une éthique collective mobilisatrice au-delà du pâle logiciel libéral-libertaire et du cosmopolitisme postmoderniste que prônent peu ou prou leurs leaders respectifs.       

Ce serait pourtant si simple de changer les regards des uns et des autres et d’agir pour que les uns comme les autres fassent des efforts de courtoisie et de délicatesse, c’est à dire que, au lieu de demander (pour les communautaristes) des sacrifices insensés à la population majoritaire (la dictature des minorités et l’absence de réciprocité) ou bien (pour les réactionnaires) des sacrifices insensés aux populations minoritaires (l’assimilation ou la « remigration »), on adopte définitivement la méthode laïque d’intégration dont l’objectif est de renforcer les droits des minorités dans le cadre d’un Etat fort, capable d’ « ériger le respect des principes républicains en obligation non négociable » (Malika Sorel)[6]. Il s’agit aussi de re-connecter le principe laïc aux autres principes d’une France qui donnerait à nouveau fierté et envie de s’en réclamer : école républicaine, plein-emploi, justice sociale, common decency. R. Glucksmann rappelle avec émotion les derniers mots de Meddeb sur son lit de mort : « il faut imaginer un monde possible qui ne s’engage pas dans un va et vient suicidaire entre la laideur islamiste et la laideur nationaliste ».

Tout se tient : la laïcité sans école républicaine, sans justice et sans possibilité de participation à la vie politique, économique et sociale est évidemment un leurre qui aggrave les désillusions et les rancœurs. Prenez deux exemples. La lutte contre la ghettoïsation des banlieues et pour la mixité sociale : on promeut une forme de charité (on invite les enfants des banlieues à des visites, promenades ou vacances hors zones ou on leur rend visite à travers des associations charitables) ou une forme de multiculturalisme actif (en maintenant ou faisant revenir dans les quartiers des membres de la classe moyenne-pauvre non immigrée) quand le souci légitime des habitants immigrés est évidemment d’obtenir, comme autrefois, les conditions (éducation de haut niveau, emplois décents….) qui permettent de devenir membres de la classe moyenne. Deuxième exemple : l’école républicaine au rabais. Au lieu de favoriser un rattrapage linguistique et un accès à un fonds culturel élevé, on adapte le fonds de connaissances et les exigences à la situation de départ (promotion des langues d’origine, lecture sur la base de prospectus techniques, abandon des épreuves de culture générale…..), réduisant les possibilités d’ascenseur social et creusant un gouffre avec la situation des écoles de la réussite où se retrouvent seuls et surprotégés les enfants de ceux qui ont pris les décisions précédentes. L’école sans rabais (qui n’implique pas les méthodes autoritaires historiques du passé), c’est possible : voir le succès du lycée Maurice Utrillo dans le « 93 ».  

  1. Kintzler rappelle aussi qu’il y a trois choses que le régime de laïcité réussit seul à faire, et qui échappent au modèle de tolérance de type Nussbaim : « 1. Le régime laïque rend impossible toute officialisation du religieux (ou de l’athéisme); les religions sont protégées contre l’Etat et réciproquement. En outre, il y a égalité morale entre les croyants, et aussi entre les croyants et les incroyants. 2. Le régime de laïcité est incompatible avec le communautarisme. Les communautés (religieuses ou autres) peuvent s’organiser librement, elles jouissent d’un statut juridique et ont toute liberté d’expression, mais elles ne peuvent pas prétendre à la reconnaissance politique, réservée aux citoyens et à leurs représentants élus. 3. La laïcité ouvre un espace civique et critique commun. Elle demande à chacun, d’abord à l’école puis comme citoyen, de faire un pas au-delà de son origine, de faire un effort pour ne pas se réduire à une appartenance préalable à laquelle personne n’est tenu de renoncer»[7].

-3-

Réduire la fracture économique et sociale

On met l’accent dans les médias sur les niveaux élevés de déficit public et de dette publique. Est-ce si grave ? La période d’après-guerre a montré que ceux-ci se résorbaient aisément si une politique keynésienne était menée avec cinq composantes : des investissements productifs incompressibles, une croissance durable du PIB, une certaine inflation[8], une contribution méritoire des riches aux efforts fiscaux, des allègements de service de la dette grâce à la Banque centrale. Le problème est qu’on en est loin et qu’à défaut de croissance et d’inflation, on se retrouve avec le cercle vicieux de l’ajustement qui s’est appliqué peu ou prou dans la plupart des pays du monde : moins de dépenses publiques, moins de réglementations, moins d’Etat. Si vous avez un déficit de plus de 3% du PIB, il faut baisser les dépenses : les dépenses les plus faciles à baisser sont les dépenses d’investissement (projets que l’on peut reporter) et il en résulte une baisse de la croissance du PIB, donc mathématiquement une baisse des recettes qui conduit à un nouveau déficit ; on recommence…. et la situation peut même s’aggraver si d’autres pays influents (la Chine, l’Inde….) ou riches (pays pétroliers) refusent de boire la potion de l’ajustement et ont au contraire une politique interventionniste qui promeut à la fois plus d’Etat et plus de privé avec des interventions toujours favorables à leurs entreprises ou banques nationales (subventions, fonds souverains….).        

Nous sommes aussi actuellement dans la situation où le riche a gagné son pari, a réussi l’opération de régression (retour à la situation d’avant le capitalisme social) et cherche désormais à maintenir par tous les moyens une situation qui lui est favorable. Dans la plupart des pays du monde, un capitalisme sauvage, une démocratie réduite à des élections et l’existence d’une minorité (parfois d’origine étrangère) qui possède l’essentiel des revenus et de la richesse conduisent au désastre. Les écarts de revenus et de patrimoines sont devenus indécents et injustifiables : à l’intérieur des pays riches, entre pays les plus riches et pays les plus pauvres. Les 1 % les plus fortunés contrôlent 46 % du patrimoine mondial total et 68,7 % de la population mondiale dispose seulement de 3 % de l’ensemble. Les revenus les plus élevés sont indécents (plus de 1 million d’euros par mois), surtout quand ils sont obtenus de façon injuste (par le mensonge, par la spéculation, par l’exploitation, par les plans sociaux, par la liquidation d’entreprises nationales, par la génération de crises financières ou environnementales) et parviennent, qui plus est, à se soustraire aux règles (fiscales…) et aux lois des pays et à influencer les décisions nationales et internationales.

Quand 1% de riches parviennent à récupérer 15% de revenus qui allaient à la classe moyenne, ce n’est pas seulement une question d’indécence, c’est une question de viabilité économique du système capitaliste : cet argent est le plus souvent obtenu en pesant sur les coûts salariaux, en réduisant les dépenses d’investissement, en augmentant parallèlement les bonus et les dividendes et en mettant sur le marché des fonds spéculatifs croissants et le plus souvent défiscalisés. Pendant ce temps, on le voit partout dans le monde, les inégalités génèrent de la violence et de la pauvreté qui multiplient le nombre de réfugiés et d’immigrés clandestins ; des millions d’enfants meurent de malnutrition ou de manque d’eau potable…. A partir d’un certain niveau d’inégalités et d’injustices, on se retrouve avec deux phénomènes majeurs d’ampleur croissante : d’abord, le bonheur et le bien-être du plus grand nombre baissent même si le revenu national augmente, car ils dépendent fondamentalement d’une certaine justice des situations et d’une certaine égalité des chances et des conditions ; d’autre part, la violence des réactions croît proportionnellement à l’ampleur des injustices subies ou ressenties, car « le désir de différence émerge précisément là où l’on vit le plus intensément une expérience d’exclusion et la proclamation de la différence est alors le langage renversé du désir de reconnaissance et d’inclusion »[9] et l’absence de perspectives peut conduire à des identifications rebelles et à des dérives meurtrières : le tueur Richard Durn écrit dans son journal intime qu’il ressent le besoin de « faire du mal pour, au moins une fois dans sa vie, avoir le sentiment d’exister »[10].  

Dans le cas des immigrés musulmans qui sont aussi pour la plupart des exclus économiques, la solution contre la ramadanisation des banlieues est évidemment d’abord de lutter contre les prédicateurs malveillants, les frères musulmans et les djihadistes et de rendre à l’islam son image de bienveillance et d’humanité, mais aussi de contribuer à réaliser ce qui est le rêve d’un immigré ou d’un exclus : entrer par le haut (l’ascenseur social et des emplois décents) dans la grande classe moyenne française (ou ce qu’il en reste).  

Plus globalement, le point de vue des français sur les riches a beaucoup changé en quelques décennies. Dans leur ensemble, les français ne font pas grief aux riches de leurs privilèges[11]. Dans leur condamnation de la taxation de l’héritage (pour eux-mêmes), ils incluent celle des riches et ne reprochent même pas à Liliane Bettencourt de gagner sans travailler autant d’argent que Bill Gates par son travail. Ils aimeraient bien eux-mêmes gagner le jackpot au loto et ont beaucoup d’indulgence pour ceux qui font fortune en escroquant des riches. Ce que condamne l’opinion, c’est de percevoir des sommes énormes en mettant des millions de gens à la rue. Finalement, la population comprend bien que la globalisation financière a changé la donne et que les terrains de jeux (locaux, régionaux) du peuple (99% de la population) n’ont rien à voir avec les terrains de jeux (internationaux) des élites financières, économiques, sportives, médiatiques où l’on brasse des millions de dollars.

Il reste que la régressivité du système fiscal et social, qui tranche avec l’incroyable progressivité des trente glorieuses et qui finit par faire peser un poids trop lourd sur le dos des classes moyennes et des moyennes entreprises, menace la cohésion sociale, rend difficile l’acceptation d’efforts partagés et la mise en œuvre de projets communs[12]. Aujourd’hui, lorsqu’on additionne tous les impôts et cotisations sociales, on s’aperçoit que le ménage pauvre au revenu de 15.000 euros paie 45% de prélèvements obligatoires et que le ménage au revenu moyen de  35.000 euros se situe à 50%, mais que le ménage riche au revenu de 240.000 euros est à moins de 35%.

Le monde libéral-libertaire convient bien aux riches[13] qui n’ont nul besoin -on s’en doute- de services publics ou de protection sociale. « Les riches ont gagné financièrement, mais aussi politiquement et idéologiquement »[14]. Ils sont propriétaires des médias et financent aussi bien les activités culturelles que les partis politiques. Ils parviennent à inculquer au peuple l’idée selon laquelle il n’y a pas ou plus d’autre monde possible (TINA de M. Thatcher : « There Is No Alternative ») et qu’il n’y a pas de retour possible à une société moins inégalitaire, moins injuste et à des actions publiques plus progressistes. En réalité, une bonne partie d’entre eux sont de plus en plus conscients que cela ne peut pas durer sans montée de violences et ne le veulent pas. Ainsi, tandis qu’aux Etats-Unis, des milliardaires connus ont demandé à payer plus d‘impôts et ont fait don d’une partie de leur fortune, un groupe français d‘industriels, d’entrepreneurs, d’investisseurs, de banquiers, d’économistes a lancé en 2013 un « Appel des 1% » : ces « acteurs de l’économie française » se revendiquent des Lumières et de la révolution française : « nous n’avons pas fait 1789 pour rien »), se veulent à la fois d’une nouvelle droite (favorable à l’esprit d’entreprise et à la réduction des taxes, des cotisations sociales et des réglementations administratives pour tous les revenus du travail et du capital investis pour financer des activités productives) et d’une nouvelle gauche (réduire les inégalités, taxer davantage les richesses non investies, rendre plus efficaces et plus efficients les services publics et la protection sociale à la française). Pour eux, l’Etat doit intervenir pour favoriser « l’investissement créateur de valeur (outils de production, formation….) » au détriment de « l’investissement prédateur de valeur (trading à haute fréquence, marchés locatifs, bulles sur les matières premières, etc.) », pour inverser la tendance à la marginalisation économique des populations défavorisées (habitants des banlieues, chômeurs de longue durée…) et à l’inaccessibilité croissante des enfants de milieux modestes à des études de qualité, pour inciter les acteurs publics et privés à faire preuve d’un minimum d’exemplarité ou de retenue par rapport à ce que l’on a tendance à voir de plus en plus (les cumuls, les bonus….). 

-4-

Stopper la fracture technique et technologique

La révolution technique à venir (numérique, biologique, énergétique…) est parfois considérée comme « l’une des trois grandes inflexions de l’humanité, au même titre que l’invention de l’écriture de la civilisation sumérienne –qui entraîna le développement des villes, routes et remises à grains- et l’invention de l’imprimerie de Gutenberg –qui rendît possible l’émergence des Lumières »[15]. Pour prendre des exemples, la diffusion des informations, la distribution massive du savoir et des techniques de santé et l’émergence de la robotique imposeront une restructuration majeure des techniques et des activités productives ainsi que des services publics. Sans doute sommes-nous arrivés au bord du point où les machines sont si puissantes qu’elles vont agir sur le cours de l’histoire humaine sans retour possible et où les progrès notamment de l’intelligence artificielle sont tellement fulgurants qu’ils commencent à inquiéter les scientifiques eux-mêmes (Appel de 700 personnalités sur les dangers de l’intelligence artificielle, janvier 2015).

On s’habitue progressivement aux nouveaux noms : technologies 3D, impression d’organes, nanotechnologies, OGM, clones, drones, ingénierie génomique, simulation moléculaire, smartphones sécurisés, robots humanoïdes, puces neuromorphiques….. Remplacer les hommes dans de nombreuses activités est une première étape : traduction automatique, pilotage des véhicules,…. Aller plus loin comme le veulent les postmodernistes transhumanistes fait évidemment peur car, pour eux, la convergence Nano-Bio-Info-Cogni servirait alors à augmenter les performances humaines dans tous les domaines : physiques (durée de vie) sexuelles, sportives, intellectuelles et par tous les moyens possibles. « Loin d’envisager un progrès moral ou social de l’humanité grâce aux Lumières de la raison, ils entendent augmenter l’individu et dépasser l’espèce humaine grâce aux technologies »[16]. Pour eux, après Auschwitz et Hiroshima, il n’est pas question que l’avenir ait le visage de l’homme, fût-il des Lumières, mais il faut faire advenir un posthumain se débarrassant de ses pulsions meurtrières, se dématérialisant, se métissant, se spiritualisant. T. Friedman souligne les convergences entre l’économie mondialisée et la technoscience et montre que l’approche par les réseaux doit être complétée par une approche en termes d’érosion des reliefs et barrières qu’instauraient les grands partages structurels et nationaux science/technique, nature/artifice, homme/machine, homme/animaux (juin 2011 : Rosita, premier veau cloné producteur de lait humain), vivant/inerte, matière/information, connaissance/marchandise, etc…. Par exemple, on va se retrouver avec des objets et êtres hybrides de nature et d’artifice : fragments d’ADN recombinés, virus synthétiques, bactéries artificielles, OGM, nanorobots dont certains seront peut-être plus faciles à produire qu’à contrôler ou enfermer.

 « Étant donné le grand potentiel de l’intelligence artificielle, estiment les signataires, il est important d’étudier comment la société peut profiter de ses bienfaits, mais aussi comment éviter ses pièges » (Appel des 700 personnalités) Elles évoquent, entre autres, la possibilité d’un chômage de masse dû à la robotisation, l’apparition d’armes autonomes, ou la délégation de choix moraux à des machines.

Aujourd’hui, la France doit faire un choix ferme si elle ne veut pas rester au bord de la route et voir partir ses chercheurs tout en ne prenant pas de risques incongrus : un mot d’ordre clair et net serait « ni idéologie transhumaniste, ni idéologie écologiste radicale ». L’idéologie transhumaniste radicale, proche du libertarisme et de l’anarcho-capitalisme, prône, comme on vient de le souligner, une approche individualiste à partir de laquelle chacun peut faire les expériences qu’il veut : pour Nick Borstrom, philosophe suédois de la mouvance, l’humain est inadapté au monde à venir et il faut au moins modifier son corps par la technologie, tandis que la nature non humaine peut être produite et modifiée à volonté ; ce serait une troisième phase des relations entre homme et nature (après la soumission, la domination et puis maintenant la production). A l’inverse, l’idéologie écologiste radicale défend le principe de précaution (ne prendre aucun risque), qui s’oppose au principe d’innovation (innover, c’est prendre  des risques). Le principe de précaution est même inscrit dans la constitution et de nombreuses institutions et associations veillent à son application rigoureuse. Cette idéologie promeut la programmation d‘un chemin vers la décroissance et vers une vie plus austère, l’abandon de certaines filières (nucléaire, chimique….) ainsi que des moratoires sur la plupart des recherches d’avenir (OGM, gaz de schiste, cellules souches….) et sur les grands investissements (autoroutes, TGV, réacteurs EPR, incinérateurs, barrages, fermes-usines, expérimentations de type ITER, centrales au gaz…). On peut noter que si la France est très avancée dans les recherches environnementales comme les technologies pour le traitement des pollutions, elle est surtout forte dans les domaines combattus par les écologistes et faible dans ceux qu’ils promeuvent : ainsi, le choix pour les énergies renouvelables conduit non seulement à une perte d’efficience, de rentabilité et de productivité, mais aussi à des déficits commerciaux croissants.et n’amène en proportion que peu d’emplois nationaux.     

La solution : rejeter fermement l’heuristique de la peur et réinsuffler une culture de l’innovation par des politiques publiques efficaces en tenant compte du principe de précaution, en intégrant les objectifs environnementaux et sociaux. La solution est claire : préciser la façon d’harmoniser innovation et précaution, en répondant globalement au défi d’harmonisation de l’acte de foi humaniste et scientifique avec l’objectif écologiste de Jackson[17]. L’acte de foi humaniste et scientifique peut se résumer selon Ehrenberg[18] en six préceptes (à appliquer évidemment avec modération et scepticisme selon les domaines) : tous les problèmes peuvent être résolus ; beaucoup de problèmes peuvent l’être par la technique ; les problèmes qui ne peuvent être résolus par la technique, ou par la technique seule, ont des solutions dans le monde social (de la politique, de l’économie….) ; quand les cartes seront sur la table, nous nous emploierons à travailler à une solution avant qu’il soit trop tard ; certaines ressources sont infinies ; toutes les ressources finies ou limitées ont des substituts ; la civilisation humain survivra. De son côté, l’objectif écologiste de Jackson signifie un découplage absolu et durable entre économie et environnement : en même temps, plus d’activités économiques (dont la plupart concernent désormais des services immatériels) et moins de nuisances environnementales.  Avec l’appui européen, chaque région française dispose déjà d’outils adéquats (une stratégie régionale d’innovation, une stratégie régionale d’environnement et de développement durable) mais ne les utilise pas à bon escient : au lieu de tenter de prolonger sous assistance respiratoire des entreprises en déclin, il s’agit de favoriser les entreprises innovantes et les emplois de demain pour maintenir en vie les zones concernées.      

-5-

Mobiliser contre la fracture morale et éthique

De tout temps, les relations entre l’homme, la nature et la technique ont été au cœur des analyses[19] et l’évolution depuis l’époque des Lumières nous fait entrer dans un monde nouveau caractérisé par quatre facteurs majeurs (l’interdépendance entre tous les êtres humains, la surpopulation humaine, la surexploitation du milieu naturel, la surpuissance des techniques) dont la prise en compte change pour le moins les bases de la réflexion éthique. Alors que la période des Lumières était celle de la découverte de l’humanité et d’un monde certes clos, mais peu habité, on se situe désormais dans le cadre d’un monde parfaitement connu et totalement interdépendant où les problèmes des uns finissent toujours par devenir les problèmes des autres (par les échanges de biens et d’informations, par les partenariats, par les migrations….) et où les quatre éléments, qui se combinent à l’échelle mondiale de façon inévitable, sont devenus incontournables.

Dans un Etat de droit hérité des Lumières, l’Ethique (qui questionne, sensibilise et favorise la réflexion et la délibération pour parvenir soit à un consensus, soit au moins à l’expression éthique justifiée des choix avant la décision publique) et le Droit (qui prescrit, force l’adhésion) ont le même rôle : celui d’éclairer et d’encadrer nos choix individuels et collectifs en vue d’un aménagement pacifique de la vie en société. Dans un monde changeant, incertain et non homogène, le droit est incapable de prévoir toutes les situations et l’éthique ne dispose pas de la force obligatoire du droit, mais les deux domaines ont vocation à se renforcer mutuellement.

Ainsi, le besoin croissant de débats et de choix éthiques dans les sociétés occidentales a évidemment quelque chose à voir avec le monde nouveau en gestation et se situe notamment dans le cadre de la mondialisation des échanges, de la pression de la population sur la nature, du pluralisme moral/culturel et des découvertes scientifiques de sociétés contemporaines libres qui ne se réfèrent plus pour leur Droit à une morale unique et statique (« naturelle », religieuse ou décidée par un dictateur garant des mœurs), mais qui doivent aussi composer avec d’autres sociétés et/ou avec des membres de leurs propres sociétés qui n’admettent pas ou ne respectent pas forcément les mêmes principes et qui, par exemple, ne respectent pas les principes de la parole signée (donc du Droit) ou de la réciprocité (donc de l’égalité des droits de tous)[20].    

Face aux anti-Lumières, il est temps pour les pro-Lumières de redessiner une voie enthousiasmante qui constitue pour des personnes aux cultures et aux projets de vie différents un vivier de projets communs et pas seulement un vivre-ensemble qui se résumerait dans le fait de vivre les uns à côté des autres de façon méfiante et résignée.

Le ressort fondamental des Lumières est la valorisation de l’esprit critique : tout individu est libre de penser par lui-même, de chercher la vérité, d’exprimer des opinions. Les trois chocs imposés par une réflexion ancrée dans les Lumières restent toujours d’actualité : s’apercevoir qu’en pensant par soi-même on peut remettre en question les vérités officielles ; se rendre compte que tous les êtres humains se valent et peuvent faire la même chose : penser par eux-mêmes ; s’apercevoir que tous les êtres humains ne vivent pas de la même façon et que certains vivent mieux que d’autres pour des raisons variées qui n’ont rien de naturel ni de légitime. Les trois chocs débouchent sur une exigence qui s’apparente à une heuristique d’un avenir meilleur pour tous : montrer que la vie vaut la peine d’être vécue parce qu’elle est l’occasion pour tous les êtres humains de participer à une quadruple aventure : scientifique, spirituelle, économique et sociale.

Par rapport aux Lumières des temps modernes, dans le cadre d’un changement de cycle à long terme (la nouvelle révolution technique et la nouvelle division internationale du travail[21]), les Lumières rénovées peuvent être le fondement d’un autre âge d’or. 

Dans le mixte utilitariste/rawlien de la période moderne 1945-1975, il y avait trois principes incontournables qu’on combinait de façon différente selon que l’on était plus ou moins utilitariste, plus ou moins marxiste ou plus ou moins libertarien : accroître le bien-être global et les libertés réelles de la population ; réduire les inégalités et s’occuper du sort des personnes les plus défavorisées de la société ; veiller à ce que les principes qui s’appliquent à la sphère économique (égoïsme) ne s’appliquent pas dans les autres sphères de la société et réciproquement.     

Alors que la période 1945-1975 est fondamentalement dans tous les pays du monde un âge d’or des interventions publiques et que l’accent est mis sur les défaillances du marché et sur le besoin d’un Etat fort (avec souvent des excès liés à des interventions inefficaces sur les marchés), la période néolibérale suivante est celle du remplacement de l’Etat par le marché et de la croyance en l’efficacité de la main invisible du marché. Le bilan de cette période a montré le danger de dérèglementations inconsidérées et de l’affaiblissement des Etats face à des grandes entreprises de plus en plus soucieuses de profits à court terme. En réalité, il ne peut y avoir de marché fonctionnant dans le sens de l’intérêt général sans un Etat fort comme régulateur et contre-pouvoir. Le nouvel âge d’or ne peut être que celui d’un Etat fort distinct d’un marché fort, ce qui pose le problème non traité dans cet article de la fracture politique et du renouvellement de la démocratie représentative et de la gouvernance actuelle.    

Pour que le bien-être global et que les libertés réelles augmentent à nouveau, il faut retrouver le chemin d’un marché avec fraternité et d’une démocratie non réduite aux élections ainsi que, peu ou prou, les cinq composantes d’un quasi âge d’or (école républicaine avec possibilité d’ascenseur social, retour à une préférence pour le plein-emploi, justice sociale sous toutes ses formes, common decency ou capital social, laïcité d’intégration). Rappelons qu’à la suite de Sen[22], il est admis au plan international que le développement signifie l’expansion du bien-être et des libertés réelles pour tous les êtres humains et pour les générations futures, impliquant de promouvoir des combinaisons originales et durables de capitalisme social et de démocratie participative. Bref, il s’agit de revivifier le modèle « liberté, égalité, fraternité » comme base du consensus et de corriger les anciennes Lumières dans la mesure où par certains côtés elles sont apparues défaillantes ou insuffisantes et par d’autres côtés inadaptées au monde nouveau.   

Lumières

Lumières rénovées

A) «  Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent »

 

B) «  Agis et choisis des actions publiques de telle sorte que le bien-être global et les libertés réelles de la population augmentent » 

 

C) «  Choisis des actions publiques comme si tu pouvais être la personne la plus défavorisée de la société »

 

D) «  Veille à ce que les principes de justice et d’égalité soient bien adaptées aux sphères de la vie en société »

 

E) «  Fais tout pour que les quatre maximes précédentes s’appliquent aussi dans l’espace supranational et au monde entier ».

          I) « Ne fais pas aux autres ce que tu ne voudrais pas qu’ils te fassent[23] »

         II) « Agis et choisis des actions publiques de telle sorte que le bien-être global et les libertés réelles de la population augmentent » 

         III) « Choisis des actions publiques comme si tu pouvais être la personne la plus défavorisée de la société »

         IV) « Agis et choisi des actions publiques telles que les individus qui savent profiter du hasard (leur naissance, leurs talents) et faire des choix profitables à la société en bénéficient de façon raisonnable (principe de responsabilité), au contraire des passagers clandestins »      

         V) « Veille à ce que les principes de justice et d’égalité soient adaptés aux différentes sphères de la vie en société et comprennent en filigrane le principe de séparation de la société publique institutionnelle et de la société religieuse (laïcité) »      

         VI) « Veille à ce que les injustices spécifiques de certains groupes soient combattues par des ensembles cohérents de politiques de redistribution, de politiques de reconnaissance et de politiques de représentation »       

         VII) « Agis et choisis des actions publiques pour promouvoir comme valeur universelle la diversité des espèces et des cultures »       

         VIII) « Agis et choisis des actions publiques en cohérence avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur terre ».

         IX) «  Fais tout pour que les huit maximes précédentes s’appliquent à tous les niveaux : local, national, supranational et planétaire ».

Lorsqu’on fait le bilan de la période 1945-1975, on s’aperçoit que les responsables et les populations n’attachent pas de grande valeur à la diversité des espèces et des cultures. D’un côté, l’économique et le social sont largement privilégiés aux dépens de l’environnement. De l’autre côté, à cette période, l’unification culturelle (ou assimilation) à l’intérieur et à l’extérieur des pays semble aussi un mouvement naturel en faveur d’individus éduqués de la même façon, supposés être devenus rationnels et raisonnables au sens des éthiques des Lumières et appartenant tous à une grande classe moyenne aux valeurs, préférences et comportements de plus en plus semblables. Suite à la période néolibérale qui fait l’idéal des Lumières s’effondrer et les inégalités, injustices et différences croître en même temps que le problème de rareté des ressources naturelles et de la biodiversité s’amplifier, on considère à juste titre aujourd’hui que la diversité des espèces et des cultures est une richesse du monde à défendre et à valoriser sans pour autant vouloir maintenir certaines populations dans des conditions de sous-développement non voulues.

Par ailleurs, viser un avenir meilleur pour tous n’implique pas de se focaliser sur l’objectif de croissance du PIB par habitant, mais de disposer d’un tableau de bord diversifié sur la base de concepts élargis de développement durable et de bien-être et d’aller notamment dans plusieurs directions complémentaires : traiter conjointement les injustices sociales et environnementales, adopter l’objectif primordial de décrochage absolu comme base de la croissance et de l’emploi, tenir compte des générations futures en entretenant correctement toutes les formes de capital (aussi bien naturel et social que physique et humain).  

Ensuite, il faut prendre ne compte les différentes  critiques faites à la période moderne. Viser un avenir meilleur pour tous suppose de mieux traiter les questions identitaires, de mieux comprendre les causes d’injustice (économiques, culturelles, politiques) et de différencier les situations réelles des individus dans un monde multipolaire, multiculturel et individualiste en élaborant des programmes cohérents de redistribution, reconnaissance et de représentation adaptés aux individus et aux groupes. C’est aussi admettre les critiques faites par les libéraux et admettre avec les auteurs de la « troisième voie »[24] qu’il est essentiel que « les preneurs de risques responsables » (les entrepreneurs, les innovateurs, ceux qui s’assurent ou qui mettent de côté pour leur retraite…) ne soient pas pénalisés par les « comportements sans risques » (les adhérents passifs de la protection sociale) ou par les passagers clandestins.

Enfin, sortir du néolibéralisme ne revient pas seulement à revaloriser les interventions publiques keynésiennes, mais aussi à appliquer les théories du capital social (ou common decency) et de la valorisation de principes moraux autres que ceux liés à l’argent et à l’égoïsme dans les sphères non marchandes de la vie en société. A chacun de nous, il revient de militer et d’agir pour réduire le pouvoir de l’argent et de l’égoïsme dans les autres sphères et y promouvoir ardemment d’autre valeurs (talents dans les mondes de la recherche, des sports ou de la culture ; besoins pour les droits sociaux et les services publics ; ressources des réseaux et dévouement dans les sphères familiales et associatives ; honnêteté et sens de l’intérêt général dans la sphère publique), c’est aussi permettre à chacun de cultiver ses capacités et de les transformer en projet de vie qui lui convienne, qui lui permette d’associer enthousiasme, plaisir, joie et bonheur dans un monde moins violent et symbolisant à nouveau la possibilité d’un avenir meilleur pour tous. 

-6-

En guise de conclusion

« La disparition de la raison n’est jamais une bonne nouvelle », écrit Onfray[25] qui y voir un signe parmi d’autres du déclin de la civilisation. Rien n’est moins sûr et il faut justement militer pour son retour en politique. De même, battons-nous avec Bellamy pour que « le débat politique et intellectuel oppose moins des liquidateurs de faillite et plus des décideurs capables de tracer des perspectives ». Devant le vide sidéral et l’état de délabrement de la gauche et de la droite dans leur ensemble ainsi que devant le mépris ou la méfiance des français vis-à-vis des élus politiques[26], la gauche non communautariste et la droite non maurrassienne ont l’occasion de réagir face aux français et n’ont aucune raison (non stratégique) de ne pas s’entendre sur les modes de résolution des différentes fractures et sur les perspectives éthiques de type Lumières rénovées. Qu’ils s’associent dans un gouvernement d’union nationale ou qu’ils défendent séparément leurs propres concrétisations des Lumières rénovées, face à un grand parti populiste, nationaliste, xénophobe, sécuritaire et anti-Lumières et à une mouvance communautariste très active (sur le plan associatif ou religieux et au sein de la gauche), est un autre problème.

La variété des principes éthiques nouveaux conduit naturellement à favoriser des analyses multicritères[27], mais il reste toujours le problème de la hiérarchie entre les critères. L’ordre lexicographique doit correspondre aux hiérarchies appliquées par le Conseil constitutionnel : c’est toujours la liberté qui prime. Il y a un fil conducteur dans l’histoire occidentale depuis les Lumières, et même dans l’histoire universelle : c’est « l’effort permanent… vers toujours plus de liberté »[28]. Les écrivains philosophes des Lumières prônent l’idée révolutionnaire de bonheur sur terre pour tous et défendent « un projet de société qui prône un large espace de liberté personnelle, économique, religieuse, d’expression, etc. ; un espace de liberté beaucoup plus étendu que celui qui avait été revendiqué dans le passé immédiat »[29], non pas une ou deux libertés en plus, mais un éventail assez large de libertés reliées entre elles au sein d’un système nouveau, revendiquées non pour un groupe précis d’homme mais progressivement pour l’humanité toute entière. Ils prônent un renversement inouï de l’ordre des choses, contre tous ceux qui ont un « titre » à gouverner (force, ancienneté, naissance, richesses, vertu, savoir) au profit de ceux qui ne comptent pas, qui n’ont pas de titre à être comptés »[30]. Est-ce à dire que tout doit être permis selon l’éthique libertarienne minimaliste[31] qui veut empêcher toute intrusion de l’Etat dans les choix moraux des individus (tout est permis s’il y a consentement et non nuisance à autrui) ? Non, car il ne doit pas y avoir de fétichisme de la liberté : il faut d’abord s’assurer que la liberté est réelle et ensuite on peut admettre avec Renaut[32] que le consentement ne doit pas aboutir à une perte de dignité humaine.

Des perspectives nationales aux perspectives supranationales, il n’y a qu’un pas. Tout se tient, car on ne peut continuer à accepter que l’Occident, surtout celui d’Europe de l’ouest, communauté de privilégiés transformée en communauté de peurs, regarde de plus en plus le reste du monde comme une communauté de gens menaçants, car communauté aux désirs inassouvis et réciproquement (deux communautés qui se font face et qui ne s’aiment pas). Au plan européen, continent des Lumières par excellence, sans doute faut-il avoir le courage de changer de braquet et décider collectivement d’un « saut quantique » pour reprendre l’expression de M. Draghi. Un saut quantique sur plusieurs points majeurs que l’on doit mener de front dans les principaux pays européens (ou dans quelques-uns) et parachever, pour faire face aux tentations nationalistes voire sécessionnistes régressives, par « un saut quantique de la convergence institutionnelle » : « passer d’un système de règles et de directives pour les politiques économiques nationales à un  système s’appuyant sur davantage de souveraineté partagée au sein d’institutions communes ». Au plan international, est venu le temps des biens publics mondiaux qui n’ont de sens que s’ils concernent des actions « gagnant-gagnant » face aux passagers clandestins ou immoraux et contrecarrent ainsi les tendances nationalistes et protectionnistes, toujours latentes, qui seraient la preuve que l’on est encore dans la phase intermédiaire des monstres et que le nouveau monde tarde à éclore.

Jean Pierre Foirry

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[1]  Enquête Ipsos, avril 2013

[2] Enquête Sciences PO 2015

[3] Sondage TNS Sofres/Logica, mars 2010 (disponible sur Internet). Note : dans les chiffres présentés, les totaux ne font pas 100% à cause des « sans réponse » ou « ne sait pas ».

[4] B. Sansal « Gouverner au nom d’Allah. Islamisation et soif de pouvoir dans le monde arabe », Gallimard, 2013

[5] Voir la première partie de notre article qui traitait abondamment de l’influence des pensées communautariste et réactionnaire, symbolisées respectivement par Tarik Ramadan et Eric Zemmour

[6] Sinon « la France s’autodétruit sans rendre service aux immigrés » (M. Sorel « Le Puzzle de l’intégration ; les Pièces qui vous manquent », Mille et une nuits, (2007)

[7] C. Kintzler, « Penser la laïcité », Minerve, 2014

[8] Rappelons, pour les lecteurs les plus jeunes, qu’il existe fondamentalement un arbitrage entre préférence pour la stabilité des prix et préférence pour le plein-emploi, c’est-à-dire entre inflation et chômage : une situation déflationniste (inflation à moins de 3%, voire nulle) est synonyme de hausse du chômage, tandis qu’une situation faiblement, mais durablement inflationniste (autour de 5%) correspond à une baisse du chômage 

[9] A. Mbembé « Critique de la raison nègre », La Découverte, 2013

[10] B. Stiegler « Aimer, s’aimer, nous aimer », Galilée, 2003

[11] 89% des français pensent que les riches sont utiles à la société (sondage Enjeux-Les Echos 2012)

[12]  C. Landais, T. Piketty et E. Saez « Pour une révolution fiscale. Un impôt sur le revenu pour le XIème siècle », La République des idées, 2011

[13] Il faut aussi se méfier de la rhétorique néolibérale qui prétend défendre l’émancipation de l’individu contre l’oppression de l’Etat. Il s’agit surtout de « libérer les puissances privées : entreprises, fondations, grandes fortunes… des régulations étatiques » (Marzano), mais a priori, tout contrôle, toute publicité ou toute manipulation sur les individus, par exemple pour les empêcher de protester contre un système devenu de plus en plus inégalitaire et oppressant, sont au contraire les bienvenus.

[14] J.L. Servan-Schreiber « Pourquoi les riches ont gagné », Albin Michel, 2014

[15] G. Babinet « L’ère numérique, un nouvel âge de l’humanité », Le Passeur, 2014

[16] T. Friedman « The world is flat  A Brief History of the Twenty-first Century »,  Farrar, Straus & Giroux, 2005

[17] T. Jackson « Prospérité sans croissance. La transition vers une économie durable », De Boeck, 2010

[18] D. Ehrenberg « The arrogance of Humanism », Oxford University Press, 1978

[19] H. Juvin « Produire le Monde », Gallimard, 2008

[20] Tous les pays donnent malheureusement des exemples de non-application  du principe de réciprocité qui serait pourtant la base de la confiance et d’une avancée vers un monde plus convivial : parmi les exemples les plus visibles, on peut citer les comportements des pays occidentaux qui protègent et subventionnent leurs producteurs (notamment agricoles) en exigeant une libéralisation totale des marchés des pays en développement, les actions internationales des grands pays émergents comme la Chine qui jouent de leur avantage stratégique (la combinaison d’un Etat fort et non libéral et de marchés économiques libéralisés), les comportements des pays musulmans qui revendiquent pour leurs immigrés dans les pays occidentaux des droits croissants, mais qui refusent d’accorder la même égalité de droit à leurs propres minorités    

[21] Pour la France, il faut accélérer, et non retarder, son arrivée : développement de la recherche dans les secteurs de pointe, réindustrialisation sur la base de la robotisation, multiplication des entreprises innovantes, culture des niches d’exception, adaptation des services au numérique…… 

[22] A. Sen « L’idée de justice », Flammarion, 2012

[23] « Agis uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle » (Emmanuel Kant)

[24] A. Giddens et T. Blair « La troisième voie », Seuil, 2002

[25] Débat entre F-X. Bellamy et M. Onfray « Vivons-nous la fin de notre civilisation ? », Le Figaro, 24 mars 2015

[26] Rappelons que la méfiance des français concerne aussi et surtout les élus politiques. La France est championne du monde toutes catégories (trois à quatre fois plus qu’ailleurs) pour le nombre et les rémunérations des élus (pour lesquels faire des réformes serait profitable à la France, mais ce serait aussi se faire hara-kiri entre eux) : 618.384 élus, 36.769 communes, 15.903 syndicats intercommunaux, 101 départements, 27 régions (sans compter les massifs, les parcs, les rivières et toutes les réunions externes donnant lieu à des jetons de présence ou des primes…..).  Les postes nationaux et les cumuls de postes locaux permettent à tous les professionnels de la politique de dépasser la barre jugée minimale de 8000 euros par mois (compter le double au moins pour nombre de professionnels). 1 euro de retraite cotisé rapporte 1,5 à 2 euros de retraite pour un salarié privé ou public et 6 euros pour un élu. Tout le monde cumule, fais ce que je dis, mais pas ce que je fais, y compris ceux qui disent qu’ils ne cumulent pas et dont les statuts de partis interdisent de cumuler (suivez mon regard : les écologistes). 

[27] Dans l’approche utilitariste stricto sensu, on préconise au contraire une analyse coûts-bénéfices monétaire au sein de laquelle tous les coûts et tous les bénéfices (économiques, sociaux, environnementaux….) sont mesurés en termes monétaires et qui a pour objet de maximiser une seule fin : le PIB global

[28] M. Lacroix « Ma philosophie de l’homme », Robert Laffont, 2015

[29] F. Vergara « Les fondements philosophiques du libéralisme », La Découverte, 2002

[30] H. Meschonnic et S. Hasumi « La modernité après le post-moderne », Maisonneuve et Larose, 2002

[31] Ainsi, pour R. Ogien (« L’éthique aujourd’hui. Maximalistes et minimalistes », Gallimard, 2007), l’Etat n’a pas à intervenir sur des crimes ou “fautes morales” sans victimes, sur des rapports à des entités abstraites (Dieu, État, patrie…), sur des relations consenties et sur le rapport à soi-même.

[32] A. Renaut « Quelle éthique pour nos démocraties ? », Buchet Chastel, 2011

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