Jean-Philippe Catonné

philosophe et psychiatre

Les Cahiers Rationalistes
650

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Cahier Rationaliste N°650 - Septembre-octobre 2017

Le transhumanisme. Pour quoi faire ?

Qu’est-ce que le transhumanisme ? En première approche, je dirai que ce projet se donne comme ambition de remodeler l’espèce humaine telle que nous la connaissons. Pour ce faire, des centres de recherche disséminés dans le monde s’appuient sur des programmes de type NBIC. Qu’est-à- dire ? Cet acronyme désigne une convergence entre des nanotechnologies (N), des biotechnologies (B), des sciences de l’information (I) et des sciences cognitives (C). Mais encore ?

Jean-Michel Besnier écrit que « le fantasme de l’homme remodelé, puis intégralement autofabriqué, fait plus que jamais partie de l’imaginaire d’aujourd’hui. Il est dans la stricte continuité des illusions générées par la Modernité[1] ». Précisons : avec l’homme remodelé et autofabriqué, il s’agit d’en finir avec la trilogie attachée jusqu’alors à la condition humaine : naissance, maladie et mort. Tout d’abord, abolissons la naissance par procréation et enfantement, grâce au clonage reproductif ou à l’utérus artificiel. Ensuite, les transhumanistes considèrent la maladie comme une erreur de la nature. Biotechnologie et nanomédecine sauront la vaincre. Avec des implants, la biotechnologie a déjà pu résoudre de nombreuses difficultés en associant biologie et informatique. De plus, la nanomédecine pourra réparer à l’échelle de la molécule et détruire virus et cellules cancéreuses. Je précise que le nanomètre correspond au milliardième de mètre. Vient enfin la victoire sur la mort par congélation des corps et téléchargement de la conscience sur des matériaux inaltérables ; les puces en silicium en seraient une préfiguration. En 2013, une filiale de Google, Calico, s’est donné comme objectif de « tuer » la mort.

On le constate : le programme transhumaniste a de l’ambition. Quid de son calendrier ? Dans un gros ouvrage intitulé La Mort de la mort, Laurent Alexandre écrit : « En réalité, l’espérance de vie pourrait croître dès les années 2020-2030 de façon exponentielle et la perspective d’une espérance de vie de deux cents ans à la fin du 21e siècle est peut-être une hypothèse conservatrice[2] ». Il convient d’entendre l’hypothèse « conservatrice » comme minimale, car en ce début de 21e siècle, le mythe de l’immortalité serait en passe de devenir une réalité dans une période ultérieure. À terme, la mort deviendrait un choix et non pas un destin. Les maladies seraient maîtrisées. La mort se réduirait à des causes accidentelles ou criminelles et aux suicides. En conséquence, pour la première fois, la lutte entre la médecine et la mort ne serait pas jouée d’avance. L’auteur inscrit cette hypothèse évolutive dans une chronologie en deux périodes. La première, qualifiée de « transhumaniste » proprement dite, viserait à concevoir un « humain amélioré », projet déjà engagé avec les prouesses médicales actuelles. Dès la moitié du 21e siècle, suivrait une deuxième période, dite de « posthumanité ». Il en résulterait un être « augmenté » par l’implantation de dispositifs électroniques dans le cerveau. Ainsi apparaîtrait un être hybride, nouveau, qualifié de « cyborg », humain augmenté d’une intelligence artificielle.

Dans La Révolution transhumaniste, Luc Ferry s’interroge sur cette évolution, ses illusions et ses risques. Il rappelle le titre du premier rapport américain publié en 2003 : « La convergence des techniques destinées à augmenter les performances humaines : nanotechnologies, biotechnologies, sciences de l’information et sciences cognitives[3] ». De l’humain amélioré  à l’humain augmenté, comment garder une bonne mesure ? Pour fixer des limites, Luc Ferry recourt à une légitimité, celle de la thérapeutique. Pour conclure, il opte pour la nécessité d’une régulation politique internationale. Toutefois, la limite entre l’homme amélioré ou réparé et l’homme augmenté ou transformé ne semble pas s’imposer toujours avec clarté. Elle confronte à une question fondamentale de morale, qu’il me faudra aborder. Dans l’immédiat, une autre question se pose.

1 – SERIONS-NOUS DÉJÀ  EN  PARTIE  «  TRANSHUMAINS  » ?

 Tout dépend du contenu que nous introduisons dans le concept. Je peux répondre affirmativement si je considère les progrès obtenus par la médecine. Indéniablement, elle a réussi à améliorer l’humain. Dès son origine hippocratique, la médecine visait à parvenir à ce résultat. Au 5e siècle avant notre ère, les médecins hippocratiques ne se contentaient pas d’observer et d’accompagner l’évolution de la Nature. Ils avaient déjà conçu une chirurgie réparatrice, quoique rudimentaire à nos yeux.

Depuis, nous avons franchi des pas de géants pour résoudre des difficultés inhérentes à l’existence : usure des tissus et accidents. Aujourd’hui, nous avons à notre disposition des prothèses de toutes sortes : genoux, hanches, valves cardiaques. Les chirurgiens ont réussi à greffer des doigts, des bras, des cœurs et des visages. De plus, dans un avenir proche, pour la médecine régénératrice, les cellules souches obtenues par clonage thérapeutique offriront la possibilité de former les tissus les plus divers : cœur, pancréas, foie, tissu cérébral. En 2009, des chercheurs ont réussi à produire un épiderme complet.

La biologie se conjugue avec l’informatique sans que l’on ait à brandir le spectre inquiétant de l’homme-machine. Avec un large recul, les chirurgiens savent associer les éléments électroniques et des tissus vivants, par exemple les fréquents pacemakers cardiaques. Dans les années 1990, des implants cochléaires ont redonné une audition à des personnes sourdes, grâce à l’implantation d’un dispositif électronique dans l’oreille interne. Dix ans après, des implants rétiniens sont conçus avec une perspective de restitution d’une vision complète avant 2020. En attendent de nouveaux bienfaits les personnes atteintes de Dégénérescence Maculaire Liée à l’Âge (DMLA). On mesure l’intérêt de cette avancée quand on évalue, dans cette décennie, à 1,3 millions le nombre de personnes concernées, avec un accroissement estimé à 3 millions en 2025.

Un pas de plus a été franchi en associant biologie, informatique et sciences cognitives. Des implants cérébraux électroniques, minuscules puces, ont permis à des tétraplégiques de commander un ordinateur ou une machine (une chaise roulante) par la pensée. La stupéfiante réalisation repose sur la possibilité de convertir une activité cérébrale en signaux délivrés à un ordinateur. En conséquence, dans cet hybride homme-machine tant redouté, la maîtrise appartient à l’humain. Nous restons donc dans le champ médical.

Par ailleurs, ce type de raisonnement peut-il s’étendre aux manipulations génétiques ? Dans ce cas, tout dépend encore de ce à quoi elles s’appliquent. Que proposent-elles de résoudre ? Depuis 2009, on leur doit des résultats médicaux encourageants. Au risque de nous engager sur un chemin semé de données techniques, deux exemples pourront nous en convaincre.

Le premier intéresse l’amaurose congénitale ou maladie de Leber.   Elle conduit à une cécité totale à l’âge de vingt ou trente ans, due à une dégénérescence des récepteurs lumineux. Les essais de thérapie génétique ont manifesté des améliorations significatives. Le deuxième concerne l’adrénoleucodystrophie. Elle se caractérise par une destruction progressive de la myéline, gaine protégeant les neurones du cerveau. Or, une autogreffe de moelle osseuse dont les gènes furent préalablement « réparés » a permis de sauver des enfants au pronostic fatal. Ces deux exemples concrets m’incitent à une mise au point sur la génétique elle-même.

2 – LES GÈNES GOUVERNENT-ILS NOS COMPORTEMENTS ?

 La réponse sera négative : les gènes ne sauraient dicter nos comportements et, plus fondamentalement, nos choix de vie.

La génétique occupe une place notable dans notre être et son évolution, à condition de la mettre à sa juste place. Nos gènes sont en interaction permanente avec notre environnement physique et culturel, ce que met en évidence l’« épigénétique » moderne. Ainsi un neurone non soumis à des stimuli disparaît. Pour preuve un exemple cruel : celui des orphelinats roumains réunissant des enfants abandonnés à leur sort. Faute de stimulation sensorielle et intellectuelle, les enfants souffraient de déficiences mentales irrattrapables. De même, des enfants privés de bain linguistique dans leur prime enfance ont les plus grandes difficultés pour accéder ensuite au langage à l’âge de la scolarité.

Notre cerveau se construit à partir de connexions cérébrales pertinentes dans un environnement donné et non pas à partir d’un programme génétique rigide et fixé d’avance. Plus précisément, il faut réunir trois composantes : un mélange de déterminisme génétique, de réponse à l’environnement et de hasard.

Établir un lien déterministe entre gènes et comportement humain relève du non-sens scientifique. Ce serpent de mer refait surface par vagues successives. Nul besoin de remonter à Lombroso et à son criminel-né. Plus récemment, des chercheurs avaient projeté un dépistage systématique de la délinquance chez des enfants de moins de trois ans. D’autres ont envisagé un rapport déterministe entre génétique et homosexualité. Des esprits légers ont même conçu des simplifications assez coupables pour prétendre découvrir le gène de l’infidélité ou de l’altruisme.

En ce qui concerne les humains, l’environnement familial et affectif façonne l’individu plus sûrement que son patrimoine génétique. Les gènes ont certes leur rôle en tant que prédispositions. Caractérisons-les comme des potentialités s’exprimant en relation avec leur environnement. La médecine issue de la convergence NBIC n’échappe pas à cette règle. Loin de se réduire à un déterminisme génétique, elle intègre pleinement la logique environnementale. Point de mésestime à l’égard des gènes pour autant, comme on le constatera ci-après à propos de maladies génétiques graves. Pas plus d’ignorance pour affirmer notre liberté et notre capacité à nous autodéterminer, par delà toutes les formes de déterminisme.

La technomédecine doit se confronter elle aussi à l’existence du libre arbitre. De longue date, on sait que les vrais jumeaux expriment leur volonté libre. Elle varie pour l’un et l’autre en fonction de la différence de leurs expériences vécues. Autrement dit, il convient à la fois de ne pas nier la possibilité d’un certain déterminisme génétique et combattre la dictature du gène[4]. Le tout génétique se fait menaçant aujourd’hui. Répétons-le : le gène inter-réagit avec un environnement aux multiples facettes : physique, familial, affectif, éducationnel, social. Ces ingrédients se déploient en proportion très variable selon chaque individu. Autrement dit, ce que l’on savait depuis longtemps apparaît scientifiquement confirmé : une imbrication entre inné et acquis. Il serait temps de déclarer une fin de bataille entre géno-négationnistes et géno-simplificateurs. Cela précisé, reprenons le fil de notre propos   sur le trans et posthumanisme. Après avoir abordé le transhumanisme de l’homme médicalement « amélioré », envisageons l’homme éventuellement « augmenté », dit posthumain. Posons alors la question suivante.

3 – ALLONS-NOUS DEVENIR POSTHUMAINS ?

 À première vue, la réponse repose sur une question de limite à ne pas franchir. Prenons le cas de l’eugénisme. L’étymologie de εὐ-γενής (eu- génês) apprend que le mot signifie « bien naître », « bien né », de bonne naissance. Toutefois, la notion renvoie à une grande diversité de pratiques. J’en envisagerai plusieurs.

Le diagnostic prénatal permet d’interrompre des grossesses d’embryons porteurs d’anomalies. Les couples y ont recours après un diagnostic intra-utérin de trisomie 21. En Europe de l’Ouest, seules 3 à 5 femmes sur 100 décident dans ce cas de ne pas recourir à l’interruption volontaire de grossesse.

En Israël, l’État a décidé d’éradiquer la maladie de Tay-Sachs, laquelle terrasse les enfants à l’âge de quatre ans. Un dispositif électronique anonyme permet de savoir si un couple peut donner naissance à un enfant porteur du gène. La mesure a été bien reçue de la population sans aucune opposition de l’autorité religieuse.

Dans le cadre d’un Fécondation In vitro (FIV), on peut utiliser le Diagnostic Pré-Implantatoire (DPI). Il permet de sélectionner et d’éliminer des embryons porteurs d’anomalies graves mettant en jeu la vie de l’enfant à naître : myopathie, mucoviscidose ou chorée de Huntington.

On qualifie cet eugénisme de « négatif ». Quelle serait alors la modalité dite « positive » ? En Grande-Bretagne, avec le DPI, un nouveau pas a été franchi : le DPI utilisé pour supprimer des embryons porteurs d’une mutation génétique pouvant prédisposer à l’âge adulte au cancer du sein. Ce type d’eugénisme probabiliste pourrait alors s’étendre à un nombre illimité de prédispositions : cancer, diabète, hypertension…

Pour parler d’un eugénisme positif, la question reste en débat. On doit aussitôt la mettre en perspective avec l’expérience. L’histoire moderne montre que le réalisable a une forte tendance à vouloir se réaliser, le possible à s’imposer pour devenir le réel. Il ne semble pas que l’attrait pour le pouvoir de la technomédecine fasse exception, bien au contraire !

Deux exemples me suffiront. Pour le premier : que penser des demandes de parents d’enfants génétiquement sur mesure, dotés de telle ou telle capacité  et,  pourquoi  pas,  d’enfants  faisant  l’objet  de  commande sur catalogue ? Sans prendre au sérieux dans l’immédiat le fantasme de l’enfant parfait, le processus s’engage déjà à propos du choix du sexe. Que l’on se tourne vers la Chine et l’on constatera un déséquilibre démographique entre les sexes de plusieurs dizaines de millions dû à l’élimination de futures filles.

Le deuxième exemple intéresse le clonage reproductif. Certains chercheurs l’annoncent à l’horizon 2050. On dénombre déjà de nombreux candidats potentiels : parents ayant perdu un enfant, un proche ou… soi- même ! Ce dernier cas de figure pourrait sans doute intéresser un longue liste de demandeurs : célibataires endurcis, mégalomanes, narcissiques, gourous… Cela pourrait aisément s’accorder à l’hyper-individualisme actuel.

Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier ont publié un livre d’entretiens explorant tout le champ envisagé par le transhumanisme, en incluant sa version posthumaniste[5]. Par delà le bébé à la carte, des chercheurs ont publié dans la revue Science de juin 2016 le projet de création d’embryons sans parents. Ces leaders de la biologie de synthèse proposent de réaliser un génome entièrement nouveau en dix ans. Les auteurs distinguent bien un eugénisme négatif et positif. Le premier vise à réduire les handicaps et à faire naître des individus viables et dotés des atouts communs à l’espèce humaine. Le second fabrique l’humain selon des modèles et des formats inédits pouvant s’imposer comme norme, en faisant naître des êtres bien formés et triés. Ainsi, à terme, la recherche de l’enfant parfait obtenu par clone reproductif rendrait inutile l’eugénisme dit négatif. Nous aurions alors ouvert la porte à un eugénisme totalement positif. En suivant le dialogue entre Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier, leurs échanges à la fois engagés et documentés, j’aborde le point suivant.

4 – LE PIRE SERAIT-IL À VENIR ?

 Il serait question de nous fusionner avec l’intelligence artificielle. Pourquoi ? Laurent Alexandre en distingue deux modalités, qualifiées de faible et de forte. La première s’avère déjà capable de réaliser beaucoup de tâches humaines mieux que nos cerveaux. À preuve, la victoire en 2016 d’alphaGo sur le champion sud-coréen du jeu de go. Cette intelligence fut conçue par une filiale de Google. La seconde, dite « forte », serait capable d’adopter un comportement intelligent, maîtrisant le raisonnement et, même, d’éprouver une impression de conscience de vie et des sentiments. On l’attendrait pour 2050.

Dans l’intervalle, il y aurait donc urgence à se transformer, si l’on veut éviter que le silicium l’emporte sur le neurone, d’être dépassé par des machines pourtant construites par des humains. Les auteurs citent souvent les propos de Ray Kurzweil. Ce pape du transhumanisme dirige la Singularity University. Le terme de Singularity désigne le moment où l’intelligence artificielle dépasse l’esprit humain. Que faire alors, selon ce directeur du développement de Google ? La réponse s’avère simple : implanter des nanorobots électroniques sur nos neurones. Nos performances seraient alors liées à des prothèses cérébrales. Adviendrait un être revendiqué comme hybride. Cet être résultant de la combinaison entre le biologique des neurones et le cybernétique des circuits électroniques revêt justement le nom de « cyborg ». Kurzweil prévoit sa réalisation pour 2035.

En conséquence, si nous voulons pouvoir garder une initiative sur nos existences, il nous faudrait tous devenir cyborgs. Ce serait, toujours dans l’esprit capitaliste de cet entrepreneur, une condition requise pour qui voudrait rester compétitif sur le marché du travail.

Avec le cyborg, Jean-Michel Besnier pense que l’homme prétendument augmenté a basculé dans le non-humain. Il confierait alors son destin à des prothèses autorégulées, perdant ainsi sa maîtrise sur une vie humaine et biologique, faite d’indétermination, d’aléatoire, bref de liberté.

Que resterait-il d’humain chez un posthumain bardé de composants électroniques ? J’ajoute que cela ne relève plus de la science-fiction. Déjà des puces électroniques implantées sous la peau sont commercialisées pour souscrire des abonnements ou donner accès à certains lieux. Le marché fait feu de tout bois. Les auteurs étudient les enjeux économiques attendus par la mondialisation du numérique[6]. Indissociablement se manifestent les avancées technologiques et la recherche du profit. L’accès aux données contrôlées par les multinationales réunies sous le nom de GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) représenterait, au 21e siècle, une puissance financière comparable à celle du charbon au 19e siècle.

Dans les deux derniers chapitres de leur ouvrage, les auteurs traitent de deux autres points fondamentaux. Le premier vise le biototalitarisme. Jean-Michel Besnier souligne que nous sommes confrontés à un imprévu. Nous pensions être délivrés des idéologies totalitaires, vaccinés contre   Le Meilleur des mondes d’Aldous Huxley et le 1984 de George  Orwell. C’était sans compter sur un aveuglement face aux progrès promis par la science et la technique. Sur la base d’un discrédit inquiétant du politique, la technoscience pendrait le relais pour un avenir épanouissant, empli de bonheur. Nous serions assez démunis en regard de cette proposition avec un sentiment de lassitude, prêts à remplacer une espèce ratée, la nôtre. Avec l’eugénisme, nous fabriquerions des êtres formatés, inédits : malléables, dociles, prévisibles. Notre obsession technoprogressiste nous empêcherait de résister aux sirènes prometteuses de toute-puissance et de quasi-immortalité.

Laurent Alexandre parle de « nouvelle religion » avec de bons arguments. Qu’est-ce à dire ? Après le polythéisme et le monothéisme des religions du Livre vient le troisième âge de la religion, celui de l’homme-dieu. On le dote du pouvoir de créer la vie, changer son génome, reprogrammer son cerveau et « euthanasier la mort ». Pour Ray Kurzweil, immortalité de l’homme et toute-puissance humaine sont à prendre pour argent comptant. Les auteurs citent sa déclaration de 2016 : l’être hybride, résultant de nos cerveaux couplés avec des nanocomposants électroniques, disposera « d’un pouvoir démiurgique », capable même de régénérer l’univers. Face à cette neurodictature, une revendication s’imposerait : exiger que la maîtrise de notre cerveau devienne le premier des droits de l’homme.

Que penser de cette démesure, ce que les Grecs appelaient ὒβρις (ubris)? Le thème du transhumanisme introduit à un monde d’exagération, ou bien de peur, ou bien d’attrait, voire de fascination. Dans les deux cas, y règne un sentiment d’excès. Je pose alors la question de la mesure raisonnable dans le point suivant.

5 – COMMENT RAISON GARDER ?

 Une première condition consiste à faire la lumière par un effort de distinction. Le « transhumanisme » apparaît comme un concept balayant un champ sémantique trop large et hétérogène. On y trouve à la fois des réalisions bénéfiques pour la santé et des projets engageant l’humanité dans une nouvelle aliénation.

Tout d’abord, il me paraît utile de sortir du diptyque transhumain et posthumain, aux limites floues, en pointant un risque majeur : la tendance chez nombre de chercheurs à difficilement s’empêcher de convertir le possible en réel. Je recours à un autre registre et je remplacerai l’homme dit « amélioré » et celui dit « augmenté » par des catégories volontairement banales et compréhensibles par tout un chacun : l’acceptable et l’inacceptable.

Récapitulons : me paraît acceptable ce qui vise à traiter et à éviter les maladies. De même, je considère souhaitable la possibilité de suppléer une faculté défaillante et de permettre de concevoir des prothèses, par exemple pour un membre absent. Tout cela s’inscrit dans un projet thérapeutique louable. Je ne peux qu’admirer les avancées procurées par la biomédecine moderne. Humainement, qui oserait s’opposer aux essais thérapeutiques honnêtes, menés en ce moment pour guérir les enfants atteints de myopathie, en recourant aux manipulations génétiques ? Ces dernières pourraient aussi s’avérer fécondes pour guérir de nombreuses maladies neurodégénératives invalidantes : maladie de Parkinson, Sclérose Latérale Amyotrophique (SLA) ou maladie de Charcot, Sclérose En Plaques (SEP)… Plus généralement, sans recourir nécessairement à une technomédecine aussi audacieuse (cellules souches ou manipulations génétiques), qui ne soutiendrait pas les efforts mesurés pour faire vivre une vieillesse sereine et exempte de douleurs ? Dans le même sens, comment ne pas souhaiter la prolongation d’une vie en bonne santé liée à des projets créatifs et affectifs à accomplir ? Certes ! À la condition impérative de rester soi-même, sans devenir dépendant d’une machine décidant en notre nom.

En revanche, l’inacceptable se manifesterait dans un eugénisme semblable à celui envisagé par Francis Galton. Je rappelle que ce neveu de Darwin avait une interprétation personnelle de la sélection naturelle, consistant à favoriser la seule reproduction des plus aptes. De même, je récuse le projet de cyborgs, porteurs d’une incertitude sur l’identité entre humain et machine, une intelligence humaine maîtrisée par une intelligence artificielle.

Je donnerai brièvement deux raisons à ce refus. La première relève  de l’économique. Tout ce technoprogressisme a parti lié avec la marchandisation de l’humain. Par exemple, je relève que Ray Kurzweil, chef de projet chez Google, conçoit son homme hybride comme équipé de nanorobots branchés sur nos neurones pour nous connecter directement sur internet et son réseau de consommation. La seconde raison relève du politique, menacé aujourd’hui par l’omniprésence de la technique et de la gestion. La logique comptable impose sa loi à la relation humaine. Les start- ups croissent avec un mot d’ordre : l’innovation tous azimuts. Sans même parler du fantasme de toute-puissance prônée par le prophète américain, ce courant transhumaniste se trouve en adéquation avec le culte de la performance promu par le néomanagement en cours depuis une génération à l’échelle de la planète.

Platon nous rappelle l’importance du politique dans la Cité, en particulier dans son Protagoras. Prométhée a dérobé aux dieux le feu et l’habileté technique ; il leur manque la possibilité de vivre collectivement. Zeus dépêche alors Hermès pour la donner aux humains, tout en précisant qu’il la considère comme devant être répartie entre tous. La politique apporte,

toujours selon Platon, « de l’harmonie et des liens créateurs d’amitié »[7] dans les villes.

En conséquence, la performance et l’habileté technique ne suffisent pas. Manque une politique harmonieuse entre les humains et une morale. En étudiant de près les projets de ceux qui prétendent améliorer l’espèce humaine, je constate qu’ils restent muets sur un éventuel apport de bonté. Une amélioration rendant les humains moralement meilleurs leur échappe totalement. De plus, ces éminents techniciens prétendent non seulement améliorer l’humanité mais l’augmenter. On pourrait s’attendre à ce qu’ils s’efforcent de l’élever. À cet égard, une première priorité consisterait à annuler ou, a minima, réduire impérativement ce mal millénaire appelé guerre. A contrario, il est permis de redouter que leur intention de développement à l’infini des capacités engendre de l’agressivité conduisant au résultat guerrier inverse. L’enjeu géopolitique s’avère de taille entre États engagés dans une course de vitesse pour posséder les technologies les plus performantes.

Raison garder consiste ainsi à ne pas confondre la fin et les moyens. Pour le transhumanisme, ces derniers promettent un dépassement des limites humaines actuelles, qu’elles soient physiques, intellectuelles ou psychiques. À quelle fin autre que l’encouragement d’une volonté de puissance ? Pour Nick Bostrom, les technosciences pourraient engager une libération de l’humanité comparable à celle ayant résulté du mouvement des Lumières. Je précise que ce philosophe suédois a été nommé directeur de l’Institut pour le Futur de l’Humanité à l’Université d’Oxford. En paraphrasant Lénine, il aurait déclaré : « Le transhumanisme, c’est l’humanisme des Lumières plus les technologies »[8]. En me tournant vers les encyclopédistes, je constate que le « dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers » a su associer le progrès intellectuel et moral. Tant d’Alembert que Diderot affirment clairement cette indissociabilité, absente chez nos transhumanistes. Voici ce qu’écrit Denis Diderot en 1755 dans son article  Encyclopédie  : « Comme  il est au moins aussi important de rendre les hommes meilleurs que de les rendre moins ignorants, je ne serais pas fâché qu’on recueillit tous les traits frappants des vertus morales »[9]. Voilà un projet d’émancipation humaine d’une tout autre envergure !

Alors, le « transhumanisme », pour quoi faire ?

 Aucune raison de ne pas l’accompagner pour guérir les maladies et réduire efficacement les handicaps, mais certainement pas pour nous déshumaniser. La légitimité de lutter contre la cruauté de la maladie ne justifie pas de l’engager dans une voie nous transformant en une nouvelle espèce. Distinguons bien les deux plans ! Le refus du cyborg, homme- machine à l’identité indistincte entre humain et robot, ne constitue en rien une sacralisation de la Nature. Quand cette dernière en nous se présente sous la forme destructrice d’une maladie grave, mobiliser des moyens pour s’y opposer se conçoit comme un cas de légitime défense. Valeurs sanitaires et morales se confondent alors. De plus, il faudrait s’assurer que les recherches pour combattre ces maladies et handicaps soient contrôlées par le budget public des États. Il faudrait veiller à ce qu’elles ne s’avèrent pas une porte supplémentaire ouverte pour le profit des multinationales, GAFA ou autre.

Quant au projet d’immortalité, il appartient à un fantasme de l’humanité, probablement aussi vieille qu’elle. On le rencontre dans la première œuvre littéraire connue, écrite au 2e millénaire avant notre ère. Elle retrace la quête d’immortalité d’un héros de Mésopotamie du nom de Gilgamesh. Inutile de préciser que cette quête a conduit à un échec. Aujourd’hui, la massivité des budgets investis et la technicité des chercheurs engagés ne doivent pas nous empêcher d’exercer notre libre examen critique. On peut traiter ce projet comme Jacques Bouveresse. À propos du « mythe moderne du progrès », il écrit : « Et il peut également susciter et entretenir l’illusion que tous les maux qui affectent pour son malheur la condition humaine sont en fin de compte guérissables et seront un jour guéris, ce qui doit être vrai non seulement pour la souffrance mais également pour la mort elle-même »[10].

Plusieurs autres modalités se présentent pour qualifier cette illusion, par exemple celle d’un interminable ennui. On prête à Talleyrand ce mot repris par Woody Allen : « L’éternité, c’est long, surtout vers la fin ». Plus gravement, Montaigne cite Chiron le plus sage des Centaures, né immortel, qui s’est fait offrir avec gratitude la mortalité par Héraclès : « Chiron refusa l’immortalité, informé des conditions d’icelle par le Dieu mesme du temps et de la durée, Saturne, son père. Imaginez de vray combien seroit une vie perdurable [éternelle], moins supportable à l’homme et plus pénible, que n’est la vie que je luy ay donnée »[11]. Michel de Montaigne a donc su répondre par avance à certains de nos contemporains animés d’une frénésie à vouloir durer. En son temps, il avait médité sur les propos de Sénèque. Cela vaut aussi pour le nôtre. Voici ce qu’écrivait le stoïcien de l’empire romain à son ami Lucilius : « Cette vie, il ne faut pas toujours chercher à la retenir, tu le sais : ce qui est bien, ce n’est pas de vivre, mais de vivre bien […] J’ajoute que, s’il n’est pas vrai que la vie la plus longue soit toujours la meilleure, il est bien vrai que la pire des morts est toujours celle qui se prolonge »[12].

En    définitive,    il    m’apparaît    indispensable    de    rappeler  aux « transhumanistes » modernes, les leçons de l’humanisme. Il sait mettre en valeur les ressources innombrables de l’Antiquité. À l’instar de Chiron, Ulysse avait su refuser l’immortalité. Mille ans avant Homère, le héros Gilgamesh nous a laissé une leçon semblable. Je ne manifeste aucune attirance pour « la vie sans fin ». On peut l’entendre dans un double sens : ou bien sans finalité autre que celle réduite au moyen de la performance, ou bien celle de l’abolition de la condition humaine de finitude. Dans les deux cas, le rêve risque de se transformer en cauchemar. Je ne voudrais encourager ni le fantasme de toute-puissance, ni l’illusion de l’immortalité. Par contre, je me sens de la même humanité que celles de Gilgamesh, Ulysse, Sénèque, Montaigne ou Diderot.

 

[1] Jean-Michel Besnier, Demain les posthumains. Le futur a-t-il encore besoin de nous ?, (2009), Paris, Librairie Arthème Fayard/Pluriel, 2012, p. 68.

 

[2] Dr Laurent Alexandre, La Mort de la mort. Comment la technomédecine va bouleverser l’humanité, Paris, Jean-Claude Lattès, 2011, 346.

[3] Luc Ferry, La Révolution transhumaniste. Comment la technomédecine et l’ubérisation du monde vous bouleverser nos vies, Paris, Éditions Plon.

[4] Cette analyse revient comme un leitmotiv dans le livre du Dr Laurent Alexandre, cit., p. 76-410.

[5] Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier, Les Robots font-ils l’amour ? Le transhumanisme en 12 questions, Paris, Dunod, 2016.

[6] Luc Ferry, lui aussi, n’a pas manqué d’associer cet aspect économique au transhumanisme lui-même (voir, op.cit., p.157-265).

[7] Platon, Protagoras, 322 c, Alfred Croiset, Paris, Les Belles Lettres, 1984, p. 37.

[8] Cité par le Dr Laurent Alexandre, La Mort  de  la    Comment  la  technomédecine  va bouleverser l’humanité, op.cit., p. 93. Rappel de la déclaration prononcée par Lénine : « Le communisme c’est les soviets plus l’électricité ».

[9] Denis Diderot, Encyclopédie, présenté et annoté par Jean-Marc Mandosio, Paris, Éditions de l’Éclat, 2013, 124.

[10] Jacques Bouveresse, Le mythe moderne du progrès, Marseille, Éditions Agone, 2017, p.

[11] Michel de Montaigne, Les Essais, I, ch. XX, Édition Villey-Saulnier, Préface de Marcel Conche, Paris, quadrige/PUF, 2004, p. 96.

[12] Sénèque, Lettres à Lucilius, Livre 70, 4 et 12, Édition établie par Paul Veyne, Société d’Édition Les Belles Lettres pour la traduction, Paris, Robert Laffont (1981), 1994, p. 780 et 782.

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