Édouard Brézin

Professeur émérite à l’Ecole Normale  Supérieure.

Les Cahiers Rationalistes
n°658

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Cahier Rationaliste N° 658 Janvier-février 2019

Non Credo

La déclaration du Président de la République au sortir de sa visite au pape : « Nous avons anthropologiquement, ontologiquement, métaphysiquement besoin de la religion », me conduit à tenter de préciser pourquoi, en ce qui me concerne, je n’en ai pas eu besoin, paraphrasant ainsi Laplace dans sa réponse (en réalité apocryphe) à Napoléon « Et Dieu Monsieur le professeur ? Sire, je n’en ai pas eu besoin ». Il y a bien des domaines à considérer pour commenter cette déclaration d’Emmanuel Macron, la laïcité, l’organisation de la société, la coexistence entre religions, etc., mais je ne veux ici m’interroger que sur le fond : avons-nous besoin de religion ? À l’évidence chacun d’entre nous s’efforce d’y répondre pour soi-même et je ne parlerai donc ici que de moi[1].

Pourquoi suis-je athée ? Cette question est en soi un peu étrange, car prise à la lettre elle impliquerait qu’il y aurait des raisons de croire ou de ne pas croire ; s’il y avait de telles raisons, il ne s’agirait plus alors de croyance mais de raisonnement, de démonstration. La philosophie s’y est d’ailleurs employée depuis toujours, développant sans relâche l’énoncé de preuves de l’existence de Dieu, à l’aide d’arguments tantôt cosmologiques (tout ce qui existe a une cause, donc l’univers a une cause), tantôt téléologiques (la nature spontanément ne produit que du désordre), ou moraux (sans Dieu il n’y aurait pas de morale), ou encore ontologiques (concevoir Dieu implique son existence, confondant comme Descartes la formulation d’un concept et sa réalisation concrète, ou bien, comme disait Kant, je suis plus riche avec cent thalers réels qu’avec leur simple concept).

Simultanément se développe le piège de la symétrie, ne pas croire serait de même nature que croire ; en effet l’un et l’autre se déterminent en analysant des concepts qui échappent aux lois de la nature. Croyants comme athées sont confrontés à des énoncés tels que « l’existence d’un dieu créateur omniscient et débarrassé des lois de la physique », « l’homme doté d’une âme immortelle qui subsiste en l’absence de toute molécule ». Les uns y croient, les autres n’y croient pas, et donc tous font ainsi une hypothèse face à l’inconnu (mais l’immortalité est tellement plus rassurante) : ainsi les deux démarches sont en quelque sorte équivalentes, tout aussi arbitraires l’une que l’autre.

Poincaré déjà dans La science et l’hypothèse nous invitait à nous méfier de cette symétrie fictive : en attribuant le même poids à deux termes opposés, il démontrait aisément « la quasi-certitude de l’existence de vaches à cornes bleues sur la Lune ». Nous sommes bien devant une interrogation par nature même indémontrable : croyons-nous en une âme immortelle et immatérielle ? Croyants et incroyants, étant incapables de prouver ou d’infirmer une telle affirmation (comment pourrait-on prouver qu’il n’existe pas d’âme composée de zéro molécule ?), participeraient donc de la même démarche.

Or si, encore une fois, nous ne sommes pas dans un domaine où nous pouvons prouver, je veux tenter d’expliciter les raisons qui me font penser qu’il n’y a aucune symétrie entre les deux termes de cette interrogation.

Enfin pourquoi faudrait-il se situer ? Beaucoup ne voient pas de nécessité à se déterminer ; ils sont simplement agnostiques, et ils trouvent à la rigueur dans les religions des constructions sociales qu’ils jugent nécessaires ou utiles. En ce qui me concerne je ne peux pas, ne veux pas, détourner la tête pour échapper à la question.

Je vais laisser de côté tout le discours des religions sur « l’histoire » de la création, les 5700 et quelques années du calendrier hébraïque, la côte d’Adam, etc. : les combats de tranchées que les religions ont menés contre ce que la science nous révélait de l’histoire de l’Univers, de la Terre, du vivant, sont présents à tous les esprits éclairés. Mais ces tranchées nous savons bien que les religions ont dû les évacuer, les abandonner l’une après l’autre. Sur ces plans aucun doute, la science a gagné : la Terre n’est pas le centre du monde ; le système solaire, la Terre, ont environ 4,5 milliards d’années (Ga), l’Univers environ 13 Ga, la vie est apparue sur terre il y a plus de 3 Ga, par un mécanisme encore incompris, après une évolution où sont apparus des eucaryotes à côté des procaryotes, et des pluricellulaires à côté des monocellulaires il y a moins d’un Ga ; notre espèce Homo sapiens enfin, toute jeune à cette échelle puisqu’elle ne dépasse guère quelques centaines de milliers d’années (apparue le 31 décembre quelques minutes avant minuit, si on réduisait l’âge de la Terre à une année). Si la nature humaine nous conduit à nous interroger sur notre histoire, sur nos origines, pourquoi se limiter à ces derniers instants de l’année comme le font les historiens au sens usuel de ce terme ?

Certes les combats, tels ceux contre l’héliocentrisme, sont terminés mais il faut revenir à la racine même de ces arguments : un créateur, un être intelligent, seraient nécessaires pour expliquer cette histoire de l’Univers. Or que nous dit la physique de cette « création » éventuelle ? Pourquoi parle- t-elle d’un âge de l’Univers ? Qu’est-ce que ce big bang, naissance de la matière, de l’espace et du temps ? Qu’y avait-il avant ce big bang ?

Georges Lemaître, qui était physicien et ecclésiastique, fut le premier (1927), après les observations de Hubble sur l’expansion de l’Univers, à remonter le temps et à faire ainsi l’hypothèse d’un début temporel. D’une grande rigueur intellectuelle, il ne cessa de s’opposer à l’Église qui, sous Pie XII, voyait dans cette théorie la preuve du fiat lux divin, tant science et religion semblaient à l’abbé Lemaître devoir rester des démarches disjointes. Près d’un siècle plus tard, la cosmologie, c’est-à-dire l’histoire de l’Univers, est devenue une science expérimentale très active. L’observation du rayonnement fossile cosmologique (RFC), dans lequel baigne l’Univers et l’observation de ses fluctuations (à l’échelle 10-5) ont montré combien la théorie du big bang reproduisait d’une manière quantitative précise la distribution mesurée des fluctuations du RFC. Les modèles actuels décrivent le big bang comme une fluctuation quantique du vide suivie d’une phase d’inflation rapide. En ce sens il n’y pas plus de cause à cette apparition que celle qui fait que tel noyau radioactif se désintègre à un moment donné. Mais le début, les « premières »10-27 secondes, sont encore loin d’être comprises. Les fluctuations quantiques de la gravitation, c’est-à-dire de l’espace et du temps, sont encore mal connues et on ne peut aborder la question éventuelle d’un avant big bang que par des spéculations sans base expérimentale. Peut- être cette question n’a t’elle pas de sens, pas plus qu’il n’existe de température inférieure au zéro absolu (-273,16°C). La comparaison entre origine du temps et zéro absolu de température me semble éclairante. Se rapprocher du zéro absolu, où seul subsiste l’état d’énergie minimale, demande des expériences de difficulté croissante[2]. Aujourd’hui les expériences avec les atomes froids s’approchent à environ un milliardième de degré du zéro absolu. Il est expérimentalement fort difficile de s’en approcher davantage, mais surtout cela oblige à s’interroger sur le concept même de température, concept statistique adapté à une assemblée d’un grand nombre de corps. Les fluctuations statistiques ne permettent pas de donner un sens à ce que serait une température de 10-25 degré près du zéro absolu. Je suis tenté d’appliquer la même analyse au problème de l’origine du temps. Non seulement l’analyse des événements proches du big bang demande des énergies croissantes pour s’en approcher, mais lorsque l’on arrive à ce domaine quantique initial, les fluctuations permettent-elles encore de parler de temps ? La mesure du temps repose invariablement sur un comptage d’événements répétitifs, le nombre de battements du balancier d’une horloge, la mesure du nombre de vibrations d’un cristal de quartz piézoélectrique, la fréquence d’une raie électronique. Nul ne sait s’il subsiste de tels événements qui permettent encore de parler de temps dans ce domaine initial. La question de l’avant big bang est donc peut- être tout aussi dépourvue de sens qu’une interrogation sur ce qui pourrait se passer à des températures inférieures au zéro absolu[3].

La théorie des cordes se débat avec des « multivers », univers multiples distincts sans connexion entre eux, munis de lois physiques différentes, tant l’illusion initiale de l’unicité de la solution qui aurait permis de fixer les constantes physiques qui régissent les lois de la nature, est aujourd’hui perdue. Quoiqu’il en soit cela ne change rien à mon propos. En définitive, lorsque l’Univers a atteint l’âge de quelques 10-27 secondes, nous entrons dans la physique usuelle dans laquelle, s’il subsiste certes bien des inconnues, tout semble reposer sur les lois désormais identifiées ; en-deçà s’ouvre un domaine encore inconnu, enjeu des spéculations des chercheurs de notre temps.

Combien est frappante l’observation de l’universalité des lois de la physique : les mêmes lois régissent les atomes, leurs noyaux, le rayonnement quel que soit leur emplacement dans toutes les galaxies, dans tout l’Univers. Les inconnues sont encore considérables et ce n’est pas le lieu de s’étendre sur ces observations qui conduisent à conclure que près de 95% du contenu énergétique de l’Univers sont constitués d’une matière noire et d’une énergie noire dont la constitution nous échappe. Mais attention, gare à la tentation mille fois répétée et mille fois mise à mal par la science, de substituer Dieu à l’inconnu : certes il existe des limites à notre savoir, nous ne comprenons pas tout, mais qui peut prétendre connaître où se situent ces limites ? Si l’on met Dieu chaque fois que nous ne savons pas encore, explique-t-on quoi que ce soit ? De la science encore inconnue, il y en a beaucoup évidemment, mais l’Univers physique a l’air de très bien se passer de créateur.

L’organisation de la vie est une autre source fréquente de recours au divin : l’émerveillement que nous partageons tous devant l’architecture du vivant, devant la symbiose des espèces, la beauté des fleurs, etc., constitue pour beaucoup la preuve de la création et de l’accompagnement par un être magnifiques de Darwin en un arbre phylogénétique où les « animaux » que nous sommes, ne sont perchés que sur une petite branche du tronc des eucaryotes, lui- même rattaché à celui des archées, qui rejoint enfin celui des bactéries pour remonter jusqu’à LUCA, l’hypothétique Last Universal Common Ancester. Y a t-il une molécule initiale unique qui, réussissant à se répliquer, par l’effet combiné de la croissance exponentielle et de la sélection des espèces, a conduit à la diversité qui fait la beauté du monde ? La réponse n’est pas connue, même si des présomptions telles que l’homochiralité de la vie, qui la distingue du monde inanimé, laissent planer l’hypothèse de cette unicité. L’émerveillement contemplatif est alors remplacé par une méditation sur la puissance de l’idée fulgurante de Darwin sur la sélection naturelle… et par des expériences de laboratoire qui mettent en évidence cette sélection évolutive dans des espèces à reproduction rapide. Si l’évolution de la nature est bien régie par une croissance de l’entropie vers les états les plus désordonnés possibles, la réplication de l’ADN et la sélection darwinienne produisent ce qui nous apparaît comme un ordre local, même si le processus global est bien celui qui maximise l’entropie. L’absence de nécessité d’un Intelligent design pour accompagner l’évolution des êtres vivants est bien aujourd’hui une réalité expérimentale.

On entend souvent dire que la science explique le comment, mais pas le pourquoi. En effet nous dit-on, si la science peut déterminer à quelles lois physiques obéit la matière, elle ne dit pas pourquoi il y a de la matière plutôt que rien, pourquoi la nature est régie par des lois répétitives et universelles, pourquoi nous existons, etc. Mais ces pourquoi-là s’apparentent, me semble- t-il, au questionnement indéfini qui se manifeste lors d’une période de la jeune enfance. Rien ne saurait les arrêter car ils ne se satisfont d’aucune réponse. En réalité ce « pourquoi » chez les adultes appelle, présuppose, une transcendance qui va au-delà de toute explication. Aucun raisonnement ne peut répondre à cette attente, car par définition ces questions ne se satisfont d’aucune réponse. Or seules les questions correctement formulées me semblent dignes d’intérêt. Pourquoi est-ce que j’existe ? Au-delà de la réponse biologique évidente, de la série de mes géniteurs de l’espèce Homo, de la longue histoire de l’évolution depuis LUCA, cette question a-t-elle réellement un sens ?

Pourquoi la nature obéit-elle à quelques lois simples et universelles ? Cette question a-t-elle un sens ? S’il n’y avait pas une telle régularité, une si constante reproductibilité des phénomènes, nous, l’espèce Homo, ne serions pas là pour les observer. Mais si la variété des structures observées dans l’Univers est si considérable, des étoiles à neutrons qui renferment des masses énormes comme celles du Soleil dans quelques kilomètres de diamètre, aux trous noirs comme celui qui loge au centre de la Voie Lactée avec plus de deux millions de fois la masse du Soleil, des quasars aux naines blanches, etc., ce sont les mêmes quelques lois de la physique qui permettent d’en comprendre l’existence et la nature. Les cosmologistes actuels tentent parfois de comprendre les ajustements fins sans lesquels l’Univers n’aurait pas eu une stabilité suffisante pour laisser à la vie le temps d’apparaître ; cela s’appelle le principe anthropique. Principe est un grand mot, car c’est une sorte de tautologie : ces cosmologistes s’efforcent de comprendre la valeur observée des paramètres qui entrent dans les lois de la nature, en montrant que s’ils n’étaient pas ce qu’ils sont, nous ne serions pas là pour l’observer. D’autres Univers seraient donc concevables, mais avec des lois qui ne permettraient pas à notre existence d’apparaître. C’est une réduction de l’ambition scientifique d’il y a quelques décennies qui caressait l’espoir d’une solution unique dans laquelle toutes les lois seraient fixées et dont notre Univers, dans toute sa diversité, découlerait. L’histoire n’est pas finie.

Que penser enfin des religions comme sources de la morale ? Peu d’idéologies ont produit autant de violences que les religions ; après ceux du monde chrétien, les Saint-Barthélémy de l’Islam sont aujourd’hui quotidiens. La Shoah était-elle une guerre de religion ? Peut-être pas, même si elle ne visait à massacrer que les tenants et descendants d’un groupe religieux. Néanmoins, même si les religions se sont adonnées parfois à la violence de masse, il est incontestable que les préceptes religieux enseignent souvent la paix entre les hommes, le respect de la vie et les grandes règles morales qui nous régissent. Sans ces interdits sacrés nos sociétés ne seraient-elles que meurtres et rapines ? Là encore je ne vois pas pourquoi faire ce crédit aux dogmes religieux : l’organisation sociale garantie par des préceptes moraux inscrits dans la loi, présente tant d’avantages pratiques que je doute qu’il existe des sociétés qui puissent s’en affranchir. Il me faudrait des connaissances en anthropologie, que je n’ai pas, pour affirmer que les préceptes moraux religieux ne font que suivre la nécessité de la paix sociale, mais là encore je ne vois pas qu’il faille rendre grâce au divin de nous avoir fourni les « Tables de la Loi ».

Que l’on me pardonne ce résumé simpliste et schématique, il y a tant de choses à dire. Mais la religion, la spiritualité, la transcendance, la métaphysique et tutti quanti ne m’expliquent rien de ce que je souhaiterais anthropologiquement comprendre. Notre appartenance à l’espèce humaine nous permet, privilège incomparable, de nous interroger. Pour ma part je ne vois aucune autre méthode que l’exercice de la raison, aussi limitée soit-elle, pour distinguer les questions bien posées de celles dont le sens est douteux, et pour parvenir parfois à obtenir une réponse.

Édouard Brézin

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[1] … une conviction m’est venue, de plus en plus forte : tout ce que je suis (…) est marqué du sceau d’un principe fondamental que je tiens de mon éducation républicaine, la laïcité.(…) Or de cette liberté-là, il semble que l’usage soit essentiellement réservé aujourd’hui à l’expression de ses convictions religieuses. Et chichement concédé à celle
d’une incroyance sereine, vigoureuse et argumentée, reposant sur le refus philosophique de tout dogme et croyance en une surnature et une révélation divines. Danièle Sallenave, L’églantine et le muguet.
[2] Autrement dit, en coordonnées logarithmiques le zéro absolu est à moins l’infini.
[3] Ce que je dis là n’a aucune base scientifique : il ne s’agit que de mes questionnements personnels.

 

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