Jean-Philippe Catonné

philosophe et psychiatre

Les Cahiers Rationalistes
655

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Cahier Rationaliste N°655 - Juillet-août 2018

Homme augmenté et citoyen abusé

Le concept de transhumanisme date de 1957. Il fut introduit par un généticien, John Huxley, frère aîné de Aldous Huxley, l’auteur du Meilleur des mondes, (édité en 1932)[1]. Depuis, il a pu évoluer dans plusieurs directions. Il regroupe des réalités diverses, aussi bien des prouesses médicales que l’ambition de façonner un homme totalement nouveau, augmenté.

Certains auteurs distinguent trois entités dans le projet transhumaniste : réparer, modifier et augmenter. À première vue, on pourrait considérer offensant de « réparer » un humain ravalé de ce fait au rang d’une machine. Pourtant, depuis la Deuxième Guerre mondiale, la médecine devenue plus efficace, s’est proposée comme mission de « réparer » des malades, recourant au verbe, au moins au titre de métaphore. S’agit-il pour autant de les modifier ? Sans doute et dans une certaine mesure, quand on pratique des interventions chirurgicales pour des prothèses ou des transplantations d’organes. Toutefois, cela pose la question des limites de ces transformations. Dès lors, augmenter consiste à franchir une nouvelle étape. Renforcer un organe défaillant comporte une légitimité, mais pourquoi augmenter un organe sain ? Le projet transhumaniste propose alors de booster, donc de donner de la puissance supplémentaire à ce qui fonctionne déjà, au risque de transformer l’humanité elle-même. Ce n’est donc pas par erreur que cet aspect du transhumanisme de l’homme augmenté peut être qualifiable de posthumanisme.

Pour mieux saisir l’enjeu de  cet  ensemble  multiforme,  je propose de substituer à la trilogie réparer, modifier, augmenter une autre triade transhumanIste. Elle vise à explorer d’abord le technoscientifique (I), puis un aspect mythico-religieux (II) et, enfin, un pouvoir économico-politique (III).

 I- LE TECHOSCIENTIFIQUE

 La mouvance transhumaniste s’appuie sur la conjonction de cinq éléments réunis sous l’acronyme NBIC, à savoir Nanotechnologie, Biotechnologie, Informatique et sciences Cognitives[2].

Prenons l’informatique et centrons-la dans un premier temps sur l’intelligence dite artificielle. Sa puissance actuelle se mesure au moins par deux caractéristiques : la vitesse de calcul et la capacité de stockage. En peu de temps, les progrès sont fulgurants. La rapidité de calcul se manifeste bruyamment en 1997 quand Deep Blue triomphe du champion du monde d’échec Gary Kasparov. Vingt ans plus tard, en 2017, autre succès retentissant, celui de AlphaGo qui bat, contre toute attente, le champion du monde, Ke Jie, du subtil jeu de Go.

Quant aux vertigineuses possibilités de stockage, je donnerai un seul exemple, celui de l’immensité des données amassées par le WEB. Elles se chiffrent en Zettaoctets. Je rappelle les grandeurs. Sachant qu’un octet égale huit unités binaires, un Zettaoctect vaut 1021 octets. Or, en 2015, le WEB stocke 7 Zettaoctets. Soyons concrets : cela correspond à un demi-milliard de fois le catalogue des livres et imprimés de la Bibliothèque nationale de France[3].

Toute la question est de savoir ce que nous faisons de ce pouvoir. Au service de quelle fin le mettons-nous ? Cela renvoie à la question aussi traditionnelle qu’élémentaire du rapport entre l’homme et la machine. Qui gouverne qui ?

Laurent Alexandre a consacré son livre paru en 2017 au rapport, qualifié de « guerre », entre intelligence humaine et artificielle[4]. Le livre abonde d’informations et de recueil de données. Il ne brille pas toujours pour sa cohérence. Tout au long de cet ouvrage tant épais que touffu, l’auteur fait état de ses inquiétudes. Ainsi, le cas de la médecine. Il envisage une menace sur plusieurs professions médicales. Les logiciels pourraient mieux analyser les images des scanners que les radiologues : « la mort des radiologues est une question d’années. La machine va bientôt réaliser leur travail beaucoup mieux qu’eux » (p.170). Les chirurgiens pourraient même être remplacés par des robots.

Certes, il salue les avancées médicales dues à la convergence entre informatique et biotechnologie. Trois exemples d’implants permettent de l’apprécier : une forme incurable de dégénérescence rétinienne peut être corrigée, permettant de pouvoir s’orienter dans l’espace. Des expérimentations en cours misent sur la perspective de combattre la maladie de Parkinson, par une stimulation de circuits neuronaux défectueux. Ou encore, des tétraplégiques ont pu commander des mouvements par la pensée grâce à un ordinateur ou une machine.

Enfin, des recherches visent à comprendre et modifier les connexions entre les neurones à propos d’Alzheimer et, plus généralement, des maladies neuro-végétatives. Toutefois, prévient l’auteur, « Alzheimer sera la porte d’entrée des technologies de la neuro-amélioration : un cheval de Troie commode pour la diffusion massive des technologies d’amélioration du cerveau » (p. 199). En ce point, on perçoit bien toute l’ambiguïté de l’ouvrage : d’une part, une mise en garde contre les techniques invasives et, d’autre part, un franc engagement pour la neuro-augmentation.

L’auteur s’affirme être un fervent défenseur de l’augmentation de puissance du QI. Nos pratiques de solidarité l’ont fragilisé en protégeant les plus faibles : « La civilisation est dans son principe un mécanisme profondément anti-darwinien : elle substitue à l’impitoyable sélection des plus aptes un système d’entraide où les plus faibles peuvent espérer survivre et prospérer » (p. 86). Bref, même si en tant qu’humaniste, il ne peut que s’en réjouir, il constate pourtant une « dégradation de notre patrimoine génétique depuis la fin de la sélection darwinienne » (p. 87, n°1).

Pour corriger cette évolution, le recours aux technologies d’augmentation de nos capacités de cognition s’avérerait légitime : « Lorsque les technologies d’augmentation de nos capacités cognitives commenceront à être disponibles, les différences de QI et les inégalités qu’elles engendreront deviendront de plus en plus visibles » (p. 119). En raison du principe d’égalité sociale, elles deviendront insupportables, d’où le recours indispensable à ces techniques, sachant que les humains non augmentés n’auront plus d’emplois valorisants et seront remplacés à terme par des robots.

L’auteur mise sur une transformation radicale d’une école devenue scientifique : « L’école de demain sera transhumaniste ou ne sera pas » (p. 179). Pour cette école personnalisée, tout l’arsenal des NBIC sera mobilisé. Tous les moyens à disposition sont envisagés : la génétique et le séquençage ADN, les cellules souches capables d’augmenter le QI de 60 points en cinq générations !

Et pourtant, la voie la plus rapide consiste à opter pour l’implant cérébral et l’auteur de citer l’implant Neuralink d’Elon Musk. Cette voie engage dans la transformation de l’humain en une autre espèce, un hybride nommé Cyborg. Il tire son nom de la combinaison entre la cybernétique et le biologique. Précision : cette voie serait « beaucoup plus prometteuse dans un premier temps au moins. Pour une bonne raison : elle sera technologiquement et plus rapidement au point, et plus puissante » (p. 195).

La révolte du robot
L’auteur ne s’arrête pas en si bon chemin. Il franchit un pas de plus. Non seulement, il opte pour une nécessité sociale d’être augmenté face aux autres, pour être au même niveau qu’eux, mais il redoute que le robot l’emporte sur l’humain, même hybridé avec la machine. Autrement dit, l’intelligence artificielle (IA) deviendrait supérieure à l’humanité. Le dénier relèverait de la naïveté : « Nous avons tendance à penser qu’une IA, a fortiori parce qu’elle sera née de nos mains, sera forcément bonne. Il serait particulièrement stupide et présomptueux de le penser » (p. 243). Soyons clairs ; en terme technique, cela signifierait que nous serions passés à un autre stade : de l’intelligence artificielle faible à la dite « forte ».

Précisons : l’IA faible fonctionne comme une mécanique exécutant   un programme. La forte se reprogrammerait elle-même. Elle serait alors autonome, dotée d’une conscience de soi et même pourvue de sentiments ! Nous voilà sur le terrain de la science-fiction. D’ailleurs, les prophètes de l’IA forte s’y réfèrent. Ainsi, Sergey Brin, le créateur de Google, cite HAL, l’ordinateur assassin du film de Stanley Kubrick, l’Odyssée de l’espace. Il aurait ajouté ceci : « Ce que Kubrick n’avait pas prévu, c’est que la future Intelligence Artificielle ne sera pas située dans une seul endroit, mais répartie sur tout le globe dans des myriades de terminaux. Pas facile de la débrancher alors… » (p. 265). Quid des suites ? Peu rassurantes : la machine pourrait détruire les humains ou les rendre esclaves.

J’ajoute que, paradoxalement, cela n’a rien de nouveau. Que la créature puisse se révolter et menacer de mort son créateur, nous connaissons cette chanson depuis longtemps. Sans remonter à l’Antiquité, nous nous souvenons de Mary Shelley et de son Frankenstein datant de deux siècles (1818). Avant Stanley Kubrick (1968), Pierre Boule avait écrit en 1963 La Planète des Singes, filmée ensuite, métaphore de robots se révoltant contre les humains[5]. Avec l’IA, la spécificité veut que la fable se recommande de la science actuelle.

Une exigence légitime consiste à interroger la notion d’intelligence elle- même. À ce stade, comparer l’IA à l’intelligence humaine relève de l’abus de langage. Il lui faudrait manifester des qualités jusqu’à ce jour exclusivement humaines que sont, par exemple l’intuition, l’émotion ou l’improvisation. Ainsi AlphaGo serait totalement incapable de répondre à cette simple question : « Aimes-tu jouer aux échecs ou au jeu de Go ? »[6].

Pourtant, le prophète par excellence de l’intelligence artificielle forte, Raymond Kurzweil, responsable de la recherche chez Google, pense que le moment où l’IA dépassera l’intelligence humaine est proche. Il est temps d’apprécier la valeur de cette opinion qui relève pour une large part, non pas de la science, mais du mythe.

II – LE MYTHICO-RELIGIEUX

Ce mythe technologique a un nom : Singularité. D’où vient-il ? Jean- Gabriel Ganascia l’explique. Il a une origine scientifique. « Une Singularité correspond à un objet, un point ou un cas particulier, mal défini et qui, en cela, apparaît critique. »[7]. Concrètement, en physique, la Singularité correspond à un changement brusque, par exemple le passage d’un état liquide à un état gazeux. On peut donc définir plus généralement et simplement la Singularité comme un point critique. Qu’en est-il pour sa reprise transhumaniste, la Singularité dite technologique ? Ce point critique marquerait l’entrée dans l’IA dit forte.

Raymond Kurzweil a ainsi fondé en Californie une University of Singularity. Il dirige l’ingénierie chez Google et a lancé la filiale Calico. Il envisage l’avènement de l’IA forte, dotée d’une conscience, dans un délai court, au plus tard en 2050. Il la retrace dans une évolution en six périodes : le Big Bang et l’avènement de la matière organisée, celui de l’ADN et de la vie, puis du cerveau en y incluant celui de l’humain, l’apparition des technologies engendrées par lui, ensuite la nécessité de l’homme augmenté, bionique et, enfin, une intelligence technologique, apothéose de l’esprit téléchargé.

Dans cette sixième et ultime période, « L’Univers se réveille et s’emplit d’une intelligence d’ordre essentiellement technologique dont le règne succède à celui du vivant » (p. 32). Or, plus loin et d’une manière plus prosaïque, Ganascia ajoute : « En conclusion, rien dans l’état actuel des techniques d’intelligence artificielle n’autorise à affirmer que les ordinateurs seront bientôt en mesure de se perfectionner indéfiniment sans le secours des hommes jusqu’à s’emballer, nous dépasser et acquérir leur autonomie » (p. 54). En conséquence, il convient de bien distinguer ce que peut être une Singularité scientifique, concept utile en physique et une Singularité technologique, à la Kurzweil, hautement improbable.

D’ailleurs, beaucoup plus certainement qu’avec la science, Ganascia voit dans cette dernière conception de la Singularité une parenté avec la gnose. Ceci vaut quelques précisions.

Un détour gnostique
En première intention, je dirai que, dans la tradition religieuse, la gnose promet le salut comme résultat de l’accès à la connaissance ou gnose (γνῶσις). Contemporaine du christianisme naissant, elle se développe tout au long des IIe et IIIe siècles dans une large partie de l’Empire romain. D’expressions multiples, mieux vaudrait parler avec Émile Bréhier de « systèmes gnostiques »[8].

Cette nébuleuse résulte d’une quadruple influence : un christianisme de salut, un platonisme dualiste, un zoroastrisme perse et, pour les rites surtout, l’ésotérisme des cultes à mystères répandus dans l’Empire romain de l’Orient à l’Occident, de Cybèle à Isis, en passant par Éleusis et Hermès. La thématique commune aux nombreuses sectes consistait à viser la délivrance d’une âme d’origine divine, enfermée dans un corps, un monde sensible mauvais. Cette délivrance relève de la connaissance faisant remonter à l’origine divine de l’âme, grâce au Christ. Par la rédemption finale, il laisse son corps sacrifié sur la croix.

Certes, l’University of Singularity ne se recommande pas toujours explicitement de Jésus Christ. Cependant, certains traits peuvent se comparer avec la gnose. Avec Ganascia, j’en retiendrai deux.

Le premier tient à notre corps défaillant. Il faut sans cesse le réparer, jusqu’au moment où l’on pourra s’en séparer pour faire advenir l’esprit pur. La technologie le permettrait, de même que l’accès à la divinité pour la gnose. Dans les deux cas, la connaissance s’avère salvatrice.

Le second se manifeste par un dualisme radical entre le matériel de la biologie à exclure et le spirituel enfin délesté d’un corps encombrant. Pour les partisans de la Singularité, seul l’esprit demeurerait dans le téléchargement de la conscience, capable, le cas échéant, de se glisser dans un corps d’emprunt, comme on change de chemise.

Jean-Michel Besnier montre l’incohérence entre le posthumanisme et le « destin du corps ». En recourant à la phénoménologie de Merleau-Ponty, il rappelle une conception d’un corps humain comme une œuvre d’art, produite par une histoire faite d’expériences singulières inscrites en lui. Il analyse comme réduction mécaniste la prétention des technosiences visant à nous délivrer de nous-mêmes, en remplaçant nos organes biologiques par des nanorobots, donc des machines. Face à cette fantasmagorie futuriste, il écrit sainement que « la tâche s’impose à un humanisme revigoré »[9].

Bien entendu, le rapprochement avec la gnose comporte des limites. J’en retiens deux. D’une part, deux millénaires séparent une croyance d’un monde dominé par le christianisme naissant d’une modernité se recommandant de la technoscience. D’autre part, les modernes séparateurs entre corps et esprit promeuvent une nouvelle religion. Le nouveau dieu ne se revendique pas de l’invisible dieu suprême de la gnose, mais de l’homme lui-même, bien visible, promu à devenir Homo Deus. J’y reviendrai. Toutefois, d’emblée, j’ajoute que cette nouvelle religiosité paradoxale d’une humanité divinisée au prix d’avoir abandonné l’essentiel de son humanité à la machine cache une réalité, de tout autre nature, l’économico-politique.

III – L’ÉCONOMICO-POLITIQUE

D’emblée, cette réalité masquée par la religiosité s’affiche en indiquant des chiffres. Ainsi, en 2017, la capitalisation boursière des GAFA (Google, Appel, Facebook, Amazon) atteint 2000 milliards de dollars. Que signifie ce montant ? Rien moins que le PIB de l’Inde. De plus, en jouant sur les localisations de siège, ces entreprises échappent largement à l’imposition. Pour la seule Europe, un rapport parlementaire de 2015 montre que l’évasion fiscale se monte à 50, voire 70 milliards par an[10].

Des pompiers pyromanes
Ce hold up financier se double d’une malhonnêteté intellectuelle. Jean- Gabriel Ganascia en expose le mécanisme selon trois points. Les patrons du WEB se présentent fragiles face à leurs consommateurs, tout en se montrant de fins stratèges comme entrepreneurs concurrentiels acharnés. Ils savent habilement vendre la Singularité enrobée dans des déclarations fracassantes s’apparentant à une science fiction inquiétante. Dès lors, pour compenser moralement leurs gains fabuleux, ils mènent des campagnes philanthropiques. Leurs slogans les illustrent. Deux exemples issus de la maison Google : « Making the word a better place », « Faire du monde une endroit meilleur » ou, mieux, pour de prétendus champions combattant le mal, « Don’t be evil », « Ne sois pas malfaisant » ! Enfin et surtout, le trait le plus caractéristique consiste d’une part à promouvoir des transnationales aux innombrables tentacules et, d’autre part, à mettre en garde contre les dangers que la technologie fait peser sur l’humanité. L’auteur a justement résumé la situation en leur appliquant la formule des « pompiers pyromanes ». Elon Musk qui prépare la colonisation de Mars s’inquiète des dangers que l’intelligence artificielle ferait courir à l’humanité. D’un côté, on met aux abois les bonnes gens et, de l’autre, on engrange de gigantesques capitalisations boursières.

Aux USA, ces entrepreneurs transnationaux se réclament du courant libertarien. Je traduis : toute la liberté aux entrepreneurs et aucune entrave de l’État. Si ce dernier n’existait pas, la situation serait idéale : pas d’impôts, pas de redistribution sociale.

L’anarcho-capitalisme
Une des références à ce courant libertarien a pour nom Ayn Rand (1905- 1982), romancière et essayiste d’origine russe. On a pu qualifier ses écrits d’Évangile de l’égoïsme.

À ce propos est apparu le concept d’anarcho-capitalisme. Qu’est-ce à dire ? Capitalistes assurément puisque partisans d’un marché pur et sans entrave, par exemple celui prôné par l’école autrichienne de Friedrich Hayek. En quoi anarchiste ? Les théoriciens de l’anarchisme social réfutent l’intitulé. Ils dénoncent une confusion entre le tout et la partie. Si l’anarchie s’oppose à l’État, le refus de contribuer à la contribution sociale ne fait pas l’anarchiste. Norman Baillargeon qualifie l’anarcho-capitalisme d’imposture, un oxymore semblable à l’énoncé d’un esclave libre. La liberté revendiquée par les anarcho-capitalistes serait celle du renard libre dans un poulailler libre. Leur conception de la liberté s’accorderait avec celle d’un darwinisme social, la survie des plus aptes dans une économie concurrentielle écrasant les plus faibles. Elle exige une inégalité sociale de fait. Elle oblige aussi à renoncer à la solidarité comme à l’entraide. En revanche, on peut y introduire une dose de compensation sous la forme de charité individuelle[11]. En 2010 se constitue The Giving Pledge (La promesse de don), ayant reçu l’accord de Mark Zuckerberg, Elon Musk, Bill Gates et de bien d’autres fortunes. Gates a décidé de consacrer une grande partie de sa fortune, près de 80 milliards, à cette cause. Il a développé une activité massive de prévention en Afrique : 300 millions de personnes vaccinées. Pour cette raison, certains ont pu le qualifier de plus grand héros du 21e siècle. Laurent Alexandre commente :

« Son intervention est deux fois plus importante que celle de l’OMS (Organisation mondiale de la santé). Mais que deviendrait la santé publique si Bill Gates se mettait à collectionner des tableaux au lieu de combattre la misère ? »[12].

Jean-Gabriel Ganascia pense que le projet des patrons du WEB vise une finalité plus politique encore qu’économique. Comme preuve, il donne de nombreuses illustrations montrant que ces transnationales sont capables d’exercer des fonctions régaliennes : biométrie, état-civil, chiffrement, monnaie alternative, cadastre, éducation. Il analyse subtilement comment les transhumanistes savent détourner l’attention de leurs actions. Le 1984 de Orwell serait dépassé puisque la souveraineté des États eux-mêmes s’avérerait remise en cause. Le grand récit de la Singularité tend à occulter la tentative de prise de pouvoir par la fable d’un avenir dans un temps continuellement suspendu par des humains devenus immortels. Enfin, la technique présentée comme émancipatrice remplace la rationalité par un mythe fumeux. Elle transforme le doute critique en une certitude de fabrication d’un futur imaginaire dépourvu de liberté. Et pour terminer : « L’humanisme, à savoir l’épanouissement de l’humain cède le pas au posthumanisme technologique. Le doute est supplanté par des remèdes de bonne femme. La liberté abdique. Le futur se dissipe » (p. 126).

Homo deus
Je voudrais continuer cette exploration en compagnie de Yuval Noah Harari et de son Homo Deus[13]. Dans ce gros livre, fourmillant de détails historiques et indéniable succès de librairie, je retrouve les trois volets du triptyque que j’ai retenu. L’auteur note les avancées de la technologie moderne, analyse l’avènement d’une nouvelle religion et envisage sa traduction politique.

Pour le troisième volet du triptyque, Harari se montre lucide sur le   rôle d’occultation  religieuse  de  l’économico-politique.  Qu’en  est-il  de  la religiosité nouvelle ? Kurzweil annonce la mort de la mort dès 2050, à condition de posséder un corps sain et un solide compte en banque. Parmi d’autres hypothèses catastrophistes, Harari envisage la suivante : « Tandis que les algorithmes chassent les hommes du marché du travail, la richesse et le pouvoir pourraient bien se concentrer entre les mains de la minuscule élite qui possède les algorithmes tout puissants, ce qui créerait une inégalité sociale et politique sans précédent […] au 21e siècle, nous pourrions bien assister à la formation d’une nouvelle classe non laborieuse massive :   des gens sans aucune valeur économique, politique ou artistique qui ne contribueraient en rien à la prospérité, à la puissance et au rayonnement de la société. Cette « classe inutile » ne sera pas simplement inemployée, elle sera inemployable » (p. 347-350).

Reste que l’auteur est assez bon historien pour savoir que les prédictions s’avèrent le plus souvent démenties. De plus, il fait remarquer qu’au 20e siècle, la technoscience a réalisé une multitude d’innovations ayant transformé la vie quotidienne : électricité, radio, téléphone, train… Or, la politique les a mises aussi bien au service de la démocratie que du totalitarisme. Elle a pu servir tant à l’humanisme qu’à la barbarie.

Pour ma part, je conclurai ce propos sur le transhumanisme, centré sur l’homme augmenté et la Singularité, en ajoutant que cette fable et ses manifestations cachent une toute autre réalité pour un citoyen ordinaire trompé.

Un citoyen abusé
Si la créativité humaine a pu se manifester dans la technoscience, il revient aux humains d’en faire un usage adéquat à leur libre humanité. Avec le numérique, les multinationales (GAFA en Occident ou BATX en Asie) imposent leur loi au risque de faire disparaître les États-nations au profit d’Entreprises-États. D’ores et déjà, elles contraignent une grande partie des citoyens du monde à une dépendance croissante aux smartphones ou équivalents de l’invasion numérique. Les idéologues de la Singularité ne visent pas tant la neuro-augmentation, que l’augmentation de leur pouvoir politico-économique, l’affirmation de leur volonté de puissance. Pour ce faire, ils mettent en place une nouvelle religion de l’immortalité pour mieux duper ceux qui auraient la naïveté de les croire et de se laisser tromper.

Cette nouvelle religion, scientiste, masquant une réalité économico-politique du tout marché planétaire se déroule dans un contexte historique caractérisable : un désarroi profond résultant de l’abandon des grands récits de transformation égalitaire et émancipatrice de la société. D’où : absence d’utopie pour l’homme et horizon d’une dystopie pour le robot.

Selon une formule connue, la religion accomplit de nouveau sa fonction d’opium du peuple. Les écrits du jeune Marx conservent toute leur actualité : « La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même que l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple ». Plus loin, il écrit : « Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Or, pour l’homme, la racine, c’est l’homme lui-même»[14]. L’homme et non pas la machine !

Marx distinguait l’exploitation et l’aliénation. Les deux se trouvent confondus dans l’invasion du numérique, porteur de la marchandisation planétaire. Exploités les utilisateurs du WEB, leurs données produisant   la richesse même de leurs fournisseurs ; aliénés aussi, du moins dans une certaine mesure, nos contemporains ayant une conscience quoique confuse de ce processus.

Que faire alors ? Se tourner vers l’homme et son essence, à savoir la liberté. Par exemple, regarder du côté d’un auteur cher à Michel de Montaigne, ayant montré la voie de la libre résistance. À propos des tyrans, Étienne de la Boétie écrit : « Si on ne leur obéit point, sans combattre, sans frapper, ils demeurent nus et défaits et ne sont plus rien […] Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres »[15].

Ainsi, le projet de l’homme augmenté, mis à nu, apparaît bien en fin de compte comme celui conduisant à un citoyen manifestement abusé.   A contrario, il nous impose donc de mobiliser tout ce que l’humanisme comporte de mieux pour faire advenir un citoyen doté de sa pleine liberté de pensée.

Pour l’humanisme
En définitive, empruntons les chemins de la liberté pour parcourir les trois éléments de notre triptyque. D’abord, saluons les progrès de la science et de la technique pour l’amélioration des conditions de vie et de santé. Encore faudrait-il subordonner ce progrès au respect d’un être humain, fait de fragilité, conçu dans la finitude et partie de la nature. Ensuite, dénonçons une religion de l’homme-dieu, d’une illusoire immortalité16 promise. Cette dystopie individualiste ne promet même pas la fin de la mort, mais avant tout la fin de ma mort. Enfin, combattons l’imposture d’une religiosité faisant avaliser une réalité de super puissance aux mains d’entrepreneurs multinationaux. Ils incarnent la pointe la plus avancée d’un capitalisme contemporain qualifié par certains d’addictif, façonnant continuellement une société dépendante du virtuel des écrans.

Rien ne prouve que cette évolution soit inéluctable et que nous devions nous préparer à une dictature des robots. Nous avons des ressources pleinement humaines pour nous y opposer. Bien des modèles nous permettent de faire face et, par exemple, Jaurès, Gandhi, Luther-King, Mandela ; quoi de commun entre eux ? Ils incarnent les idéaux humanistes des Lumières dans le prolongement de l’Antiquité gréco-romaine et de la Renaissance.

Francis Wolf caractérise le posthumanisme comme une « machinisation de l’humain » : naissance dévolue à un utérus artificiel, maladie éradiquée par la nanomédecine, abolition de la mort par uploading, téléchargement de la conscience sur des matériaux inaltérables. La pensée d’Aristote lui vient à l’esprit : pour un humain, vouloir se grandir jusqu’au ciel des dieux porte un nom, la démesure, l’ὓβρις, le hors-limite17. De son côté, Jean-Michel Besnier analyse la démesure du posthumanisme comme un culte de la concurrence, d’une continuelle course à la puissance. Peu de mots lui suffisent pour résumer la situation. Avec l’homme augmenté, « On est toujours dans l’ordre du ”plus”, jamais du ”mieux” à proprement parler18 ». Pour ma part, j’ajouterai que la nécessité de s’opposer à la volonté de puissance et d’enrichissement des patrons de la Silicon Valley et de leurs concurrents chinois, leur machinisme, leur cupidité globalisée et leur inhumanité, consiste à mobiliser toute la libre fraternité de l’humanisme.

Jean-Philippe Catonné

[1] Joseph-Marie Verlinde, La fabrique du Post-humain, Éd. Le livre ouvert, 17140 Lagonet, 2015, p18.

[2] Je renvoie à un article précédent : Jean-Philippe Catonné, Le transhumanisme. Pour quoi faire ?, in Les Cahiers Rationalistes, n° 650, 2017, p. 15-27.

[3] Jean-Gabriel Ganascia, Le mythe de la Singularité. Faut-il craindre l’intelligence artificielle ?, Éd. du Seuil, 2017, p. 47.

[4] Laurent Alexandre, La guerre des Intelligence artificielle versus intelligence humaine, Éd. Jean-Claude Lattès, 2017.

[5] Pascal Picq, Qui va prendre le pouvoir ? Les grands singes, les hommes politiques ou les robots ?, Éd. Odile Jacob, 2017, 237-322.

[6] Jean-Philippe Braly avec Jean-Gabriel Ganascia, Le temps des robots est-il venu ? Découvrez comment ils transforment déjà notre quotidien, Éd. Quae, 2017, 95.

[7] Jean-Gabriel Ganascia, cit, p. 19.

[8] Émile Bréhier, Histoire de la philosophie, I. Antiquité et  Moyen-Âge, (1931 & 1938),  Éd. revue et mise à jour par Pierre-Maxime Schuhl et Maurice de Gandillac, avec la collaboration de H. Jeanneau, Michaud-Quentin, H. Védrine et J. Schanger, Paris, PUF, 1981, p. 442-447.

[9] Jean-Michel Besnier, De l’humanisme au Le destin du corps, in Raison présente, n° 205, 2018, p. 75-83.

[10] Laurent Calixte, « L’École d’Athènes 2.0 », dossier GAFA, Les Nouveaux Maîtres penseurs, in Le nouveau magazine littéraire, avril 2018, n° 4, p. 46

[11] Norman Baillargeon, L’ordre moins le pouvoir. Histoire & actualité de l’anarchisme, (2001), Éd. Agone, Marseille, 2008, p. 181-191. Cf. aussi Pierre Lemieux, Anarcho- capitalisme, PUF, « Que sais-je ? », Paris,

[12] Laurent Alexandre, La guerre des Intelligence artificielle versus intelligence humaine, op cit. p. 308.

[13] Yuval Noah Harari, Homo Deus. Une brève histoire de l’avenir, (2016), Traduction de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat, Éd. Albin Michel,

[13] Karl Marx, Contribution à la critique de la philosophie du droit de Hegel, (1844), Éd. Allia, 2018, p. 8 et 24.

[14] Étienne de la Boétie, Discours de la servitude volontaire, (1548), Librio, 2013, 13 et 15.

[15] Sur ce désir d’immortalité, sans doute aussi ancien que l’existence humaine, l’épopée de Gilgamesh, conçue il y a cinq millénaires : Jean-Philippe Catonné, « Gilgamesh et le transhumanisme », in Raison présente, n° 205, 2018, p. 63-74.

 

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