Jean-Paul Jouary

Auteur d’une trentaine d’ouvrages, notamment sur Rousseau, Diderot, Mandela, sur l’enseignement de la philosophie et des sciences et sur l’art paléolithique

Les Cahiers Rationalistes
n°656

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Septembre-octobre 2018

Discours prononcé par le président Barack Obama

à l’occasion des commémorations du centième anniversaire de la naissance de Nelson Mandela, le 17 juillet 2018 à Johannesbourg, Afrique du Sud

Traduction intégrale de la transcription officielle publiée par The New York Times, édition du 17 juillet 2018
https://www.nytimes.com/2018/07/17/world/africa/obama-speech-south-africa-transcript.html

Traduction : C. Berthelot

M. OBAMA :
Merci. Merci infiniment. Merci beaucoup. Merci. Merci infiniment.

LE PUBLIC :
Yes, we can! Yes, we can! Yes, we can!

M. OBAMA :
Merci. À Mama Graça Machel, aux membres de la famille Mandela, à la famille Machel, au président Ramaphosa qui, comme vous pouvez le voir, fait naître un espoir nouveau sur ce grand pays, au professeur, au docteur, aux honorables invités, à Mama Sisulu et à la famille Sisulu, au peuple d’Afrique du Sud, c’est un honneur singulier pour moi d’être ici avec vous tous pour célébrer ensemble la naissance et la vie d’un des véritables géants de l’histoire.

Permettez-moi de commencer par une rectification et quelques confessions. La rectification, c’est que je suis un très bon danseur. Je veux simplement être clair là-dessus. Michelle est un peu meilleure.

Confession numéro 1 : je n’ai pas exactement été invité ici. J’ai été gentiment sommé par Graça Machel d’être présent.

Confession numéro 2 : j’ai oublié mes notions de géographie et le fait que c’est actuellement l’hiver en Afrique du Sud. Je n’ai pas apporté de manteau et, ce matin, j’ai dû envoyer quelqu’un au centre commercial, parce que je porte des caleçons longs. Je suis né à Hawaï.

Confession numéro 3 : Quand mon équipe m’a informé que j’allais devoir donner une conférence, j’ai pensé aux vieux professeurs désuets, en nœud papillon et en tweed, et je me suis demandé si ceci n’était pas un indice supplémentaire de l’âge que j’atteins, allant de pair avec les cheveux gris et la vue qui baisse sensiblement. J’ai pensé à mes filles qui assimilent tout ce que je leur dis à un cours magistral. J’ai pensé à la presse américaine et à leur fréquente frustration lors des conférences de presse, face à mes réponses interminables quand elles ne se conformaient pas aux petites phrases médiatiques de deux minutes.

Mais étant donné les temps étranges et incertains que nous vivons — et ils sont étranges, et ils sont incertains — avec les cycles quotidiens des nouvelles apportant des unes toujours plus vertigineuses et inquiétantes, j’ai pensé qu’il serait peut-être utile de prendre du recul un instant et de tenter une mise en perspective. Ainsi, j’espère que, malgré cette légère fraîcheur, vous m’accorderez la possibilité de m’étendre sur notre cheminement passé, et comment nous sommes arrivés au moment présent, dans l’espoir que cela nous donnera une feuille de route pour le chemin à prendre.

Il y a cent ans, Madiba est né dans le village de M — ah, vous voyez, ça m’arrive tout le temps — je dois prononcer correctement mes M quand je suis en Afrique du Sud. Mvezo –, ça y est, j’y arrive. Pour vous dire la vérité, c’est parce qu’il fait si froid que mes lèvres se sont collées.

Donc, dans son autobiographie, il décrit une enfance heureuse. Il surveille le troupeau, il joue avec les autres garçons, et un jour il va à l’école où son institutrice lui donna le prénom anglais de Nelson. Comme nombre d’entre vous le savent, on rapporte ces paroles : « Pourquoi elle m’a octroyé ce nom en particulier, je n’en ai aucune idée ». Il n’y avait pas de raison de penser qu’un jeune enfant noir, à ce moment-là, en ce lieu particulier, pourrait en aucune façon changer l’histoire. Après tout, l’Afrique du Sud était libérée de l’autorité britannique depuis moins d’une décennie. Et déjà, s’établissaient les lois pour mettre en œuvre la ségrégation raciale et l’assujettissement ; un ensemble de lois qui sera connu sous le nom d’apartheid.

La majeure partie de l’Afrique, y compris le pays de mon père, était sous domination coloniale. Ayant achevé une guerre atroce juste quelques mois après la naissance de Madiba, les puissances européennes dominantes considéraient ce continent et ses habitants comme un butin, dans une course aux territoires, aux ressources abondantes et à la main d’œuvre bon marché. Et l’infériorité de la race noire, l’indifférence envers sa culture, ses intérêts et ses aspirations, tout cela allait de soi.

Et une telle vision du monde — que certaines races, certaines nations, certains groupes étaient intrinsèquement supérieurs, et que la violence et la contrainte sont les bases principales de l’exercice du pouvoir, que le fort exploite nécessairement le faible, que la richesse est déterminée essentiellement par la conquête –, cette vision du monde ne se limitait guère aux relations entre l’Europe et l’Afrique, ou aux relations entre Blancs et Noirs.

Les Blancs étaient heureux d’exploiter d’autres Blancs lorsqu’ils le pouvaient. Et, à ce propos, les Noirs étaient souvent prêts à exploiter d’autres Noirs. Et dans le monde entier, la majorité des gens vivaient au niveau de la simple subsistance, sans avoir leur mot à dire sur les forces politiques ou économiques qui déterminaient leur vie. Ils étaient souvent soumis aux caprices et aux cruautés de lointains dirigeants. L’homme moyen n’avait aucune possibilité de dépasser les conditions dans lesquelles il était né. Les femmes étaient presque uniformément subordonnées aux hommes. Les privilèges et le statut étaient rigoureusement rattachés à la caste, à la couleur de peau, à l’origine ethnique et à la religion. Et même dans mon propre pays, même dans des démocraties comme les États-Unis, fondées sur la déclaration que tous les hommes sont créés égaux, la ségrégation raciale et la discrimination érigées en système étaient inscrites dans la loi dans presque la moitié du pays, et dans la norme dans le reste du pays.

Tel était le monde il y a cent ans. Il y a encore aujourd’hui des personnes vivantes qui ont vécu dans ce monde. Par conséquent, il est difficile d’exagérer les remarquables transformations qui ont eu lieu depuis cette époque. Une deuxième Guerre Mondiale, encore plus épouvantable que la première, en conjugaison avec une cascade de mouvements de libération de l’Afrique à l’Asie, à l’Amérique Latine et au Moyen Orient, allait finalement mettre un terme à la domination coloniale. De plus en plus de peuples, ayant été témoins des horreurs du totalitarisme et des massacres de masse à répétition du XXe siècle, commencèrent à adopter une vision nouvelle pour l’humanité, une idée nouvelle, basée non seulement sur le principe de l’autodétermination des peuples, mais aussi sur les principes de démocratie, d’état de droit, de droits civiques et de dignité inhérente à chaque individu.

Dans ces nations aux économies de marché, soudain, des mouvements syndicaux se développaient ; des réglementations sur la santé, la sécurité et le commerce s’instauraient ; l’accès à l’éducation publique s’étendait ; des systèmes de protection sociale apparaissaient ; tout cela dans le but de limiter les excès du capitalisme et de renforcer sa capacité à offrir des opportunités pas seulement à quelques-uns mais à tous. Et le résultat fut une croissance économique inégalée et le développement de la classe moyenne. Et dans mon propre pays, la force morale des mouvements des droits civiques a non seulement renversé les lois Jim Crow mais elle a aussi ouvert les vannes pour que les femmes et les groupes historiquement marginalisés se réinventent, trouvent leur propre voix, revendiquent à leur tour la pleine citoyenneté.

C’est au service de cette longue marche vers la liberté, la justice et l’égalité des chances que Nelson Mandela a consacré sa vie. Au départ, sa lutte était spécifique à ce lieu, à son pays ; un combat pour mettre un terme à l’apartheid, un combat pour garantir une durable égalité politique, sociale et économique pour les citoyens non-blancs privés de leurs droits civiques. Mais, à travers son sacrifice et son leadership inébranlable, et, peut-être plus que tout, son exemplarité morale, Mandela et son mouvement en sont venus à représenter quelque chose de plus grand. Il en est venu à incarner les aspirations universelles des démunis du monde entier, leurs espoirs pour une vie meilleure, la possibilité d’une transformation morale dans la conduite des affaires humaines.

La lumière de Madiba a brillé si vivement, même de son étroite cellule de Robben Island, qu’ il a pu, vers la fin des années 70, inspirer un jeune étudiant d’université de l’autre bout du monde à revoir ses propres priorités, à lui faire envisager le petit rôle qu’il pourrait jouer en ployant la courbe du monde vers la justice. Et lorsque, plus tard, en tant qu’étudiant en droit, je l’ai vu sortir de prison, rappelez-vous, juste quelques mois après la chute du mur de Berlin, j’ai ressenti la même vague d’espoir qui déferlait sur tous les cœurs du monde.

Vous souvenez-vous de ce sentiment ? Il semblait que les forces du progrès étaient en marche, qu’elles étaient inexorables. À chacun de ses pas, vous sentiez que c’était le moment où les vieux schémas de violence, de répression et de haines ancestrales qui avaient si longtemps bridé la vie des gens et cloîtré l’esprit humain, que tout cela s’écroulait sous nos yeux.

Et puis, alors que Madiba menait à grand peine son pays à travers les négociations, la réconciliation, et ses premières élections libres et régulières, alors que nous assistions tous à la grâce et à la générosité avec lesquelles il embrassait ses ennemis passés, à la sagesse dont il a fait preuve en renonçant au pouvoir dès qu’il eut le sentiment que son travail était achevé, nous avons compris que ce n’était pas seulement ceux qui étaient soumis et opprimés qui étaient libérés du joug du passé. L’oppresseur se voyait offrir un présent : l’occasion de voir autrement et l’opportunité de participer au travail de construction d’un monde meilleur.

Et durant les dernières décennies du XXe siècle, la vision progressiste et démocratique que Nelson Mandela représentait posait les termes du débat politique international à bien des égards. Cela ne voulait pas dire que cette vision l’emportait toujours, mais elle en fixait le cadre et les termes ; elle guidait notre manière de concevoir ce qu’est le progrès et elle continuait à projeter le monde vers l’avant.

Bien entendu, il y avait encore des tragédies, des guerres civiles sanglantes des Balkans au Congo. Mais malgré les conflits ethniques et sectaires qui continuaient à éclater avec une régularité déchirante, malgré tout cela, et en conséquence de la poursuite de la détente nucléaire, d’un Japon pacifique et prospère, d’une Europe unifiée ancrée à l’OTAN, et de l’entrée de la Chine dans le système économique mondial, tout cela réduisait fortement toute perspective de guerre entre les grandes puissances mondiales.

Et de l’Europe à l’Afrique, en Amérique Latine, en Asie du Sud-est, les dictatures cédaient le pas aux démocraties. La marche se poursuivait. Le respect des droits de l’homme et de l’état de droit, énoncés dans la déclaration des Nations Unies, devint la norme à suivre de la majorité des nations, même là où la réalité était loin d’atteindre cet idéal. Et même lorsque les droits de l’homme étaient bafoués, ceux qui les bafouaient étaient sur la défensive.

Et avec ces changements géopolitiques sont venus des changements économiques radicaux. L’introduction des principes de l’économie de marché dans des économies précédemment fermées, conjuguée aux forces de la mondialisation qu’alimentaient les nouvelles technologies, a soudain libéré les talents d’entrepreneur de ceux qui avaient auparavant été relégués aux marges de l’économie mondiale et qui n’avaient pas compté. Soudain, ils comptaient. Ils gagnaient du pouvoir ; ils avaient la possibilité de faire des affaires.

Puis sont venues les percées scientifiques, les nouvelles infrastructures et la diminution des conflits armés. Et soudain, un milliard de personnes étaient arrachées de la pauvreté, des pays autrefois affamés pouvaient se nourrir et le taux de mortalité infantile chutait. Et pendant ce temps, la diffusion de l’internet permettait aux gens de se connecter au-delà des océans, des cultures et des continents étaient instantanément réunis et, potentiellement, tout le savoir du monde pouvait se trouver entre les mains d’un petit enfant, même dans le village le plus reculé.

C’est ce qui est arrivé en seulement quelques décennies. Et tout ce progrès est réel. Il a été vaste, et il a été profond, et cela s’est passé en… rien de plus qu’un clin d’œil, à l’échelle de l’histoire humaine. Et à présent, toute une génération a grandi dans un monde qui, selon nombre de critères, est devenu, avec constance, plus libre, plus sain, plus riche, moins violent et plus tolérant durant le cours de sa vie.

Cela devrait nous remplir d’espoir. Mais si nous ne pouvons nier les très réelles avancées de notre monde depuis le moment où Madiba a franchi le seuil de sa prison, nous devons aussi reconnaître tout ce en quoi l’ordre international a échoué dans sa promesse. En fait, c’est en partie à cause des échecs des gouvernements et des élites puissantes à s’attaquer directement aux failles et aux contradictions de cet ordre international que nous voyons maintenant une grande partie du monde menacer de revenir à un système plus ancien, plus dangereux et plus brutal.

Nous devons donc commencer par admettre que quelles que soient les lois qui ont été inscrites dans les livres, les merveilleuses déclarations qui ont existé dans les constitutions, les belles paroles qui ont été prononcées durant les dernières décennies dans les conférences internationales ou dans l’enceinte des Nations Unies, les structures antérieures faites de privilèges, de pouvoir, d’injustice et d’exploitation n’ont jamais complètement disparu. Elles n’ont jamais été complètement chassées. Les différences de caste influencent encore les chances de réussite des gens dans le sous-continent indien. Les différences ethniques et religieuses régissent toujours les opportunités de chacun, de l’Europe Centrale au Golfe. C’est un fait évident que la discrimination raciale existe encore à la fois aux États-Unis et en Afrique du Sud.

Et c’est aussi un fait que les dommages accumulés durant nombre d’années d’oppression institutionnalisée ont créé des disparités béantes en matière de revenus, de richesses, d’éducation, de santé, de sécurité individuelle et d’accès au crédit. Les femmes et les jeunes filles continuent de par le monde à se voir bloquer l’accès aux postes de pouvoir et d’autorité. Elles continuent à être privées d’une éducation élémentaire. Elles sont disproportionnellement victimes de violence et de maltraitance. Elles sont toujours moins payées que les hommes pour le même travail. C’est ce qui est encore en train de se passer. L’opportunité économique… malgré toute l’opulence de l’économie globale, malgré tous les étincelants gratte-ciels qui ont métamorphosé le paysage partout dans le monde, des quartiers entiers, des villes entières, des régions entières et des nations entières ont été laissés de côté.

Autrement dit, pour bien trop de gens, plus les choses changeaient, moins elles changeaient. Et, alors que la mondialisation et la technologie ont créé des opportunités nouvelles, apporté une croissance économique remarquable dans des parties du monde autrefois en difficulté, la mondialisation a aussi bouleversé les secteurs de l’agriculture et de l’industrie dans de nombreux pays. Elle a aussi fortement réduit le besoin en certaines mains-d’œuvre, a aidé à affaiblir le pouvoir de négociation des syndicats et des travailleurs. Elle a facilité l’évasion fiscale des capitaux et le contournement des règles des états-nations ; il est possible de déplacer des milliards de dollars en un clic.

Et le résultat de toutes ces évolutions est l’explosion des inégalités économiques. Cela signifie que quelques douzaines d’individus contrôlent le même montant de richesses que la moitié la plus pauvre de l’humanité. Ce n’est pas une exagération, c’est une statistique. Réfléchissez-y. Dans de nombreux pays à revenus moyens et de pays en voie de développement, la nouvelle richesse a juste repris les mauvais chemins d’antan parce qu’elle a renforcé, voire aggravé, les schémas d’inégalités existants ; la seule différence, c’est qu’elle a démultiplié les potentialités de corruption à grande échelle.

Et pour les familles autrefois solidement ancrées dans la classe moyenne, dans les pays développés comme les États-Unis, ces évolutions ont signifié une plus grande insécurité économique, en particulier pour ceux qui n’ont pas de qualifications particulières, des gens qui travaillaient dans l’industrie, dans les usines, dans les fermes. Dans tous les pays, ou presque, le poids économique disproportionné des individus au sommet leur a procuré une influence excessivement disproportionnée sur la vie politique de leur pays, sur les médias, sur les politiques à adopter et sur les intérêts des individus à délaisser.

Bon, il faut noter que cette nouvelle élite internationale, la classe professionnelle qui les soutient, diffère des puissantes aristocraties d’antan à bien des égards. Elle inclut nombre d’autodidactes. Elle inclut les défenseurs de la méritocratie. Et bien qu’encore majoritairement blanche et masculine, elle reflète, en tant que groupe, une diversité de nationalités et d’origines ethniques qui n’aurait pas existé cent ans auparavant. Une bonne partie d’entre eux se considère comme libéral en politique, moderne et cosmopolite d’esprit.

Débarrassés de tout esprit de clocher, de tout nationalisme, de tout préjugé racial manifeste ou de tout sentiment religieux affirmé, ils se sentent à l’aise autant à New York, Londres, Shanghai, Nairobi qu’à Buenos Aires ou Johannesburg. Beaucoup sont sincères et efficaces dans leur philanthropie. Certains comptent Nelson Mandela parmi leurs héros. Certains ont même soutenu Barack Obama lors des présidentielles américaines et, en vertu de mon statut d’ancien chef d’État, certains me considèrent comme membre d’honneur du club. Et je suis invité à ces trucs huppés, vous voyez ? Ils m’envoient leur avion.

Mais ce qui est néanmoins vrai, c’est que de nombreux géants de l’industrie et de la finance conduisent leurs affaires à l’écart, et ils mènent des vies de plus en plus détachées des luttes de leurs compatriotes. Et leurs décisions — leurs décisions de fermer une usine, de réduire leurs impôts en déplaçant les profits vers un paradis fiscal à l’aide de comptables ou d’avocats hors de prix, ou leur décision de profiter de travailleurs immigrés bon marché, ou leur décision de distribuer des pots-de-vin –, ces décisions sont souvent prises sans malveillance ; ils considèrent que ce n’est qu’une réponse rationnelle aux exigences de leurs bilans, de leurs actionnaires et des pressions de la concurrence.

Mais trop souvent, ces décisions sont prises sans prendre en compte les notions de solidarité humaine, ou une compréhension basique des conséquences de ces décisions sur certaines personnes dans des communautés spécifiques. Et de leurs salles du conseil ou de leur retraite, les décideurs internationaux n’ont pas l’occasion de voir la peine qui se montre parfois sur le visage des travailleurs licenciés. Leurs enfants ne souffrent pas lorsque des coupes dans l’éducation et la santé sont les conséquences d’une base d’imposition réduite résultant de l’évasion fiscale. Ils ne peuvent entendre la rancœur d’un vieux commerçant quand il se plaint qu’un nouveau venu ne parle pas sa langue sur son ancien lieu de travail. Ils sont moins sensibles à la gêne et au déracinement que certains de leurs compatriotes peuvent ressentir lorsque la mondialisation brouille non seulement les dispositions économiques existantes mais aussi les pratiques traditionnelles en matière sociale et religieuse.

C’est la raison pour laquelle, à la fin du XXe siècle, alors que certains commentateurs occidentaux annonçaient la fin de l’histoire, le triomphe inéluctable de la démocratie libérale et les vertus de la chaîne logistique mondiale, ils furent nombreux à rater les signes d’une riposte qui fermentait ; une riposte qui arriva en de multiples formes. Elle s’est annoncée extrêmement violemment avec le 11 Septembre et avec l’émergence des réseaux de terrorisme transnationaux, nourris par une idéologie qui a perverti une des plus grandes religions du monde et qui a imposé un combat non uniquement entre l’Islam et l’Occident mais entre l’Islam et la modernité, une invasion mal avisée de l’Irak n’ayant pas aidé, accélérant un conflit sectaire.

La Russie, déjà humiliée par la diminution de son influence depuis la chute de l’Union Soviétique, se sentant menacée par les mouvements démocratiques le long de ses frontières, s’est soudain mise à réaffirmer un contrôle autoritaire et, dans certains cas, à s’ingérer dans les affaires de ses voisins. La Chine, enhardie par son succès économique, a commencé à s’irriter des critiques sur son bilan en matière des droits de l’homme ; elle a considéré la promotion des valeurs universelles comme rien de plus que de l’ingérence étrangère, de l’impérialisme sous un nouveau nom.

Aux États-Unis et dans l’Union européenne, la remise en question de la mondialisation est d’abord venue de la gauche, puis ensuite de la droite, mais de manière plus virulente, avec l’émergence des mouvements populistes qui, soit dit en passant, sont souvent financés cyniquement par des milliardaires de droite dans l’intention d’amenuiser les contraintes gouvernementales sur leurs intérêts commerciaux. Ces mouvements exploitaient le malaise ressenti par nombre de gens qui vivaient hors des centres urbains : la crainte de voir leur sécurité économique se dérober, leur statut social et leurs privilèges s’éroder, leur identité culturelle menacée par des étrangers, quelqu’un qui ne leur ressemblait pas, qui ne parlait pas comme eux ou qui ne priait pas comme eux.

Et peut-être plus que tout, l’impact dévastateur de la crise financière de 2008, qui a révélé le comportement désinvolte des élites financières responsable d’années de souffrances pour des gens ordinaires de par le monde, a rendu mensongères toutes les garanties passées des experts, toutes ces garanties que, d’une manière ou d’une autre, les régulateurs financiers savaient ce qu’ils faisaient, que quelqu’un veillait au grain, que l’intégration des économies mondiales était un bien à l’état pur. Grâce aux actions prises par les gouvernements, pendant et après cette crise, y compris, je dois l’ajouter, les mesures agressives de mon gouvernement, l’économie mondiale est à présent revenue à une croissance saine.

Mais la crédibilité du système international, la foi en les experts de lieux comme Washington ou Bruxelles, tout cela en a pris un coup. Et une politique de la peur, du ressentiment et du retranchement a commencé à voir le jour, et ce type de politique est à présent en mouvement. Elle va à une cadence encore inimaginable il y a quelques années. Je ne suis pas alarmiste, je vous livre simplement les faits.

Regardez autour de vous. La politique de l’homme fort a soudain le vent en poupe. Là où des élections et un semblant de démocratie sont maintenus en apparence, ceux qui sont au pouvoir cherchent à saper chaque institution ou chaque règle qui donne sens au terme démocratie. En Occident, vous avez des partis d’extrême-droite qui souvent se basent non seulement sur des programmes de protectionnisme et de fermeture des frontières, mais aussi sur un nationalisme ethnique à peine dissimulé. De nombreux pays développés regardent désormais le modèle de la Chine mêlant contrôle autoritaire et capitalisme mercantiliste comme préférable au désordre de la démocratie. Qui a besoin de liberté d’expression tant que l’économie se porte bien ?

La liberté de la presse est attaquée. La censure et le contrôle étatique des médias se développent. Les médias sociaux, auparavant considérés comme outil de promotion de la connaissance, de la compréhension et de la solidarité, se sont révélés être tout aussi efficaces pour promouvoir la haine, la paranoïa, la propagande et les théories complotistes.

Ainsi, en ce jour anniversaire du centenaire de Madiba, nous sommes à un moment décisif, un moment dans le temps où deux visions très différentes du futur de l’humanité concourent pour le cœur et l’esprit des citoyens du monde entier. Deux histoires différentes, deux récits différents sur notre identité présente et sur l’identité que nous devrions construire. Comment devrions-nous réagir ?

Devrions-nous considérer que la vague d’espoir que nous avons ressentie lors de la sortie de prison de Madiba, lors de la chute du mur de Berlin, devrions-nous considérer cet espoir comme naïf et fourvoyé ? Devrions-nous comprendre les vingt-cinq dernières années d’intégration mondiale comme rien de plus qu’une déviation du précédent cycle inéluctable de l’histoire, où la force fait loi, et la politique est une compétition malveillante entre les tribus, les races, les religions, et où les nations s’affrontent dans un jeu sans gagnant, étant constamment au bord du conflit dans l’attente de l’éclatement d’une guerre véritable ? Est-ce là ce que nous pensons ?

Laissez-moi vous dire ce que je crois. Je crois en la vision de Nelson Mandela. Je crois en une vision partagée par Gandhi, [Martin Luther] King et Abraham Lincoln. Je crois en une vision d’égalité, de justice, de liberté et de démocratie multiraciale, bâtie sur la prémisse selon laquelle tous les hommes sont créés égaux, et qu’ils sont dotés par notre Créateur de certains droits inaliénables. Et je crois qu’un monde gouverné selon ces principes est possible et qu’il peut apporter plus de paix et de coopération aux fins du bien commun. Voilà ce que je crois. Et je crois que nous n’avons pas d’autre choix que d’avancer, que ceux d’entre nous qui ont foi en la démocratie, les droits civiques et une humanité commune, ont une meilleure histoire à raconter. Et je crois que ceci n’est pas basé simplement sur un sentiment, je crois que c’est basé sur des preuves concrètes.

La preuve en est que les sociétés les plus prospères et performantes du monde, celles qui ont le meilleur niveau de vie et le plus haut degré de satisfaction parmi leur population, se trouvent être celles qui se sont le plus étroitement rapprochées de l’idéal libéral et progressiste dont nous parlons et ont encouragé les talents et contributions de tous leurs citoyens.

La preuve en est que les gouvernements autoritaires ont à maintes reprises appris à user de la corruption — car ils n’ont de compte à rendre à personne –, à réprimer leur peuple, à en arriver à perdre le sens de la réalité, à se livrer à des mensonges de plus en plus gros qui résultent au bout du compte en une stagnation économique, politique, culturelle et scientifique. Regardez l’histoire. Observez les faits.

La preuve en est que les pays qui font du nationalisme enragé, de la xénophobie et des doctrines de supériorité tribale, raciale ou religieuse leur principe majeur d’organisation — l’élément unificateur –, au final, ces pays se trouvent dévorés par la guerre, civile ou internationale. Vérifiez dans vos livres d’histoire.

La preuve en est qu’on ne peut faire marche arrière avec la technologie. Nous sommes donc bloqués avec le fait de devoir vivre proches les uns des autres, les populations vont encore se déplacer, et les défis environnementaux ne vont pas s’effacer d’eux-mêmes. Et donc la seule manière d’aborder efficacement des problèmes tels les changements climatiques, les migrations en masse ou les maladies pandémiques sera de développer les systèmes de coopération internationale, rien de moins.

Nous avons une meilleure histoire à raconter. Mais dire que notre vision du futur est meilleure ne signifie pas qu’elle va inévitablement gagner. Parce que l’histoire montre aussi la puissance de la peur. L’histoire montre l’emprise durable dans l’esprit humain de la cupidité et du désir de dominer les autres. En particulier chez les hommes. L’histoire montre avec quelle facilité les gens peuvent être convaincus de s’en prendre à ceux qui paraissent différents ou qui vénèrent Dieu d’une autre manière. Aussi, si nous voulons vraiment continuer la longue marche de Madiba vers la liberté, il va nous falloir travailler plus durement et être plus malins. Il va nous falloir apprendre des erreurs du passé récent.

Alors, dans le peu de temps qui nous reste, permettez-moi de simplement suggérer quelques fils conducteurs tirés de l’œuvre de Madiba, de ses mots, des leçons de sa vie. En premier, Madiba montre à ceux d’entre nous qui croient en la liberté et la démocratie que nous allons devoir lutter plus âprement pour réduire les inégalités et promouvoir des chances économiques durables pour tous.

Cela dit, je ne crois pas au déterminisme économique. Les êtres humains ne vivent pas seulement de pain. Mais ils ont besoin de pain. Et l’histoire montre que les sociétés qui tolèrent de grandes disparités de richesses nourrissent les rancœurs et amenuisent la solidarité, et ont en réalité une croissance lente. L’histoire montre qu’une fois que les peuples dépassent le stade de la simple subsistance, ils mesurent leur bien-être en se comparant à leurs voisins et en évaluant les possibilités de leurs enfants à avoir une vie meilleure. Et lorsque la puissance économique est concentrée entre les mains de quelques-uns, l’histoire nous montre également qu’infailliblement, s’ensuit le pouvoir politique, et cette dynamique ronge la démocratie. Parfois, c’est de la corruption pure et simple, mais parfois il n’est même pas question d’argent ; c’est simplement que les gens qui sont riches à ce point obtiennent ce qu’ils veulent, et cela sape la liberté humaine.

Et Madiba l’avait compris. Ce n’est pas nouveau. Il nous en avait prévenus. Il avait dit : « Là où la mondialisation signifie, comme souvent, que les riches et les puissants ont désormais de nouveaux moyens de s’enrichir plus et d’être encore plus puissants aux dépens des plus pauvres et des plus faibles, [alors] nous avons la responsabilité de protester au nom de la liberté universelle ». Voilà ce qu’il a dit.

Ainsi, si aujourd’hui, la liberté universelle et la justice sociale nous tiennent sérieusement à cœur, alors nous avons la responsabilité d’agir. Et avec tout mon respect, je vais amender ce que Madiba a dit. Je ne le fais pas souvent, mais je dirais que protester n’est pas suffisant. Nous allons devoir construire, nous allons devoir innover, nous allons devoir chercher les moyens de réduire les écarts de richesses et d’opportunités grandissants, à l’intérieur des pays ou entre les pays.

Et la manière dont nous allons accomplir cela va varier de pays à pays, et je sais que votre nouveau président s’est engagé à remonter ses manches et à essayer de le faire. Mais les soixante-dix dernières années nous apprennent que cela ne passera pas par un capitalisme non-régulé, débridé et sans éthique. Cela ne passera pas non plus par un socialisme de planification à l’ancienne venant d’en haut. Cela a été tenté ; ça n’a pas bien marché.

Pour la quasi-totalité des pays, le progrès va dépendre d’un système économique intégrateur basé sur le marché ; un système qui offre une éducation à chaque enfant, qui protège le dialogue social et sécurise les droits de chaque travailleur, qui détruit les monopoles pour encourager la concurrence entre les petites et moyennes entreprises, qui a des lois pour éradiquer la corruption et garantir une juste conduite des affaires, qui maintient une imposition progressive de sorte que les riches tout en restant riches rendent un peu de leur fortune pour permettre à chacun d’avoir de quoi payer le système de santé et les pensions de retraite, et qui investit dans les infrastructures et la recherche scientifique, source d’innovation.

Je dois ajouter, à ce propos, que je suis réellement surpris de tout l’argent que j’ai, et permettez-moi de vous dire ceci : je n’ai pas la moitié de ce que ces gens possèdent, ni même un dixième ou un centième. Il y a une limite à ce que vous pouvez manger. Il y a une limite à la taille de la maison que vous pouvez avoir. Il y a une limite aux beaux voyages que vous pouvez faire. Je veux dire… c’est suffisant. Vous n’avez pas besoin de faire vœu de pauvreté pour dire simplement : « Eh bien, laissez-moi aider et laissez quelques autres aider. Laissez-moi regarder cet enfant là-bas qui n’a pas assez à manger ou qui a besoin d’argent pour ses frais de scolarité, laissez-moi l’aider. Je paierai un peu plus d’impôts. Ça va, je peux me le permettre ». Je veux dire, c’est manquer d’ambition que de toujours vouloir plus et plus et plus, au lieu de dire : « Oh, j’en ai tellement. Qui puis-je aider ? Comment puis-je donner plus et plus et plus ? ». Ça, c’est de l’ambition. Ça, c’est de l’impact. Ça, c’est de l’influence. Quel meilleur cadeau que celui d’être en mesure d’aider les gens, et non juste vous-même ? Où en étais-je ? J’ai improvisé, vous l’aviez compris.

Cela implique de promouvoir un capitalisme inclusif, à la fois au sein des nations et entre les nations. Et alors que nous poursuivons, par exemple, les objectifs de développement durable, nous devons dépasser cette mentalité de la charité. Nous devons apporter plus de ressources aux poches oubliées du monde par l’investissement et l’esprit d’entreprise, parce que le talent se trouve partout dans le monde si on lui en donne la chance.

Quand on en vient au système international de commerce et d’échanges, il est légitime pour les pays plus pauvres de persévérer pour trouver un accès aux plus riches marchés. Et, à propos, vous, les riches marchés, ce n’est pas votre plus grand problème qu’un petit pays africain vous envoie du thé et des fleurs. Ce n’est pas votre plus grand défi économique. Il est aussi légitime que les économies avancées comme les États-Unis insistent sur la réciprocité de la part de nations comme la Chine, qui ne sont plus seulement des pays pauvres, pour s’assurer qu’ils donnent accès à leurs marchés et qu’ils arrêtent de voler la propriété intellectuelle et de pirater nos serveurs.

Mais même s’il faut avoir ces discussions sur les échanges et le commerce, il est important de reconnaître cette réalité : alors que la délocalisation des emplois du nord au sud, d’est en ouest, alors que tout cela était une tendance dominante du XXe siècle, le plus grand défi pour les travailleurs de pays comme le mien, à l’heure actuelle, c’est la technologie. Et le plus grand défi pour votre nouveau président, lorsque nous réfléchissons aux possibilités de créer plus d’emplois ici, sera aussi la technologie, parce que l’intelligence artificielle est là et son usage s’accélère, et on va avoir des voitures sans chauffeur, et on va avoir de plus en plus de services automatisés, et cela va rendre plus difficile la tâche de procurer un emploi significatif à tout le monde, et on va devoir être plus imaginatif, et le pacte du changement va exiger de nous que nous repensions de manière fondamentale nos modèles sociaux et politiques, pour protéger la sécurité économique et la dignité que suppose un emploi.

Un emploi ne procure pas uniquement de l’argent, il donne aussi dignité et structure, une place dans la société et une direction dans la vie. Et nous allons devoir examiner de nouvelles façons de penser ces questions, comme le revenu universel, le temps de travail hebdomadaire, la réinsertion des jeunes et, à un certain point, la conversion de tous en entrepreneur. Nous allons devoir nous préoccuper de l’économie si nous voulons remettre la démocratie sur les rails.

Deuxièmement, Madiba nous enseigne que certains principes sont vraiment universels ; le principe le plus important étant que nous sommes liés les uns aux autres par une humanité commune et que chaque individu a une dignité et une valeur inhérentes.

Bon, il est surprenant que nous ayons à affirmer cette vérité aujourd’hui. Plus d’un quart de siècle après la sortie de prison de Madiba, je dois encore me tenir ici, à cette conférence et prendre le temps de dire que Noirs, Blancs, Asiatiques, Sud-Américains, femmes, hommes, homosexuels, hétérosexuels, nous sommes tous humains ; que nos différences sont superficielles ; que nous devons nous traiter les uns les autres avec attention et respect. J’aurais pensé que nous aurions compris cela depuis tout ce temps. Je pensais que cette notion élémentaire était bien implantée.

Mais, il se trouve que, alors que nous assistons à cette dérive récente vers une politique réactionnaire, ce combat pour la justice élémentaire n’est jamais réellement terminé. Nous devons donc constamment être sur nos gardes et combattre ceux qui cherchent à s’élever en écrasant les autres. Et, à ce propos, nous devons aussi faire de la résistance active. C’est important, particulièrement dans certains pays d’Afrique comme le pays de mon père. J’avais déjà fait cette remarque : nous devons défier l’idée que les droits élémentaires de l’homme comme le droit à la contestation, ou le droit pour les femmes de participer pleinement à la société, ou le droit des minorités à un traitement égalitaire, ou le droit de ne pas être battu et emprisonné à cause de son orientation sexuelle, nous devons prendre garde de ne pas dire que, d’une certaine façon, eh bien, cela ne s’applique pas à nous, ce sont des idées occidentales plutôt que des impératifs universels.

Encore une fois, Madiba a anticipé sur les choses. Il savait de quoi il parlait. En 1964, avant qu’il ne reçoive sa condamnation à mourir en prison, du quai, il a expliqué que « la Grande Charte, la Pétition des Droits, la Déclaration des Droits sont des documents vénérés par tous les démocrates du monde ». Ce qui signifie qu’il n’a pas dit : « Eh bien, ces textes n’ont pas été écrits par des Sud-Africains donc je… je ne peux les revendiquer ». Non, il a dit : « Cela fait partie de mon héritage. Cela fait partie de l’héritage humain. Ceci s’applique à ce pays, à vous, et à moi ».

Et c’est un des éléments qui lui a conféré l’autorité morale que le régime de l’apartheid ne pouvait jamais revendiquer, car il était plus coutumier de leurs plus nobles valeurs qu’eux-mêmes. Il avait lu leurs documents avec plus de soin qu’eux. Et il a continué en disant : « La division politique basée sur la couleur de peau est complètement artificielle et, lorsqu’elle disparaîtra, il en sera de même de la domination d’une couleur de peau sur une autre ». C’est ainsi que Nelson Mandela a parlé en 1964, quand j’avais trois ans.

Ce qui était vrai alors reste vrai aujourd’hui. Les vérités fondamentales ne changent pas. C’est une vérité qui peut être adoptée par les Anglais, et par les Indiens, et par les Mexicains, et par les Bantu, et par les Luo, et par les Américains. C’est une vérité qui est au cœur de toute religion au monde ; que nous ne devrions pas faire aux autres ce que nous ne ferions à nous-mêmes ; que nous nous voyons dans les autres ; que nous pouvons partager les mêmes espoirs et les mêmes rêves. Et c’est une vérité qui est incompatible avec toute autre forme de discrimination basée sur la race, la religion, le genre ou l’orientation sexuelle. Et c’est une vérité qui, lorsqu’elle est adoptée, donne en fait des avantages concrets, puisqu’elle garantit que la société peut exploiter les talents, l’énergie et l’habileté de tous ses membres. Si vous en doutez, interrogez simplement l’équipe de France de football qui vient de remporter la Coupe du Monde. Car pas tous ces joueurs… il ne me semble pas que tous ces joueurs ressemblent aux Gaulois. Mais ils sont Français. Ils sont Français.

Appréhender notre humanité commune ne signifie pas que nous ayons à laisser de côté nos identités propres en matière d’appartenance ethnique, de nationalité et de religion. Madiba n’avait jamais cessé d’être fier de son héritage tribal. Il n’avait jamais cessé d’être fier d’être un homme noir et un Sud-Africain. Mais il pensait, tout comme je le pense, que l’on peut être fier de son héritage sans rabaisser ceux qui ont un héritage différent. En réalité, l’on déshonore son propre héritage ce faisant. Cela laisse penser que l’on se sent un peu incertain de son héritage si l’on doit dénigrer celui de l’autre. Oui, c’est vrai. N’avez-vous pas parfois la sensation — encore une fois, j’improvise ici — que ces gens si résolus à écraser les autres et qui s’en vantent, sont des froussards, et qu’ils craignent quelque chose ?

Madiba savait que nous ne pouvons revendiquer la justice pour nous- mêmes lorsqu’elle est réservée à quelques-uns. Madiba comprenait que nous ne pouvons dire que nous avons une société équitable simplement parce que nous avons remplacé la couleur de peau de la personne au sommet d’un système injuste : cette personne fait la même chose qu’avant mais elle nous ressemble et, maintenant, nous avons en quelque sorte obtenu justice. Ça ne marche pas.

Ce n’est pas de la justice si maintenant que vous êtes au sommet, [vous dites] : « Je vais donc faire la même chose que ces gens m’avaient fait, maintenant je vais vous le faire ». Ce n’est pas la justice. « Je hais le racisme » disait-il, « que cela vienne d’un homme noir ou d’un homme blanc ».

Bon, nous devons admettre que les changements rapides et la modernisation ont engendré de la désorientation ; le monde a rapetissé et nous devons trouver les moyens d’atténuer les peurs de ceux qui se sentent menacés. Dans le débat actuel en Occident sur l’immigration, par exemple, ce n’est pas un tort d’insister sur l’importance des frontières nationales ; que vous soyez citoyen ou non a son importance pour un gouvernement ; ce n’est pas un tort d’insister pour que les lois soient respectées, pour que, dans le domaine public, les nouveaux arrivants fassent l’effort de s’adapter à la langue et aux coutumes de leur nouvelle terre d’accueil.

Ces questions sont légitimes et nous devons être capables de dialoguer avec les gens qui pensent que les choses ne sont pas comme elles devraient être. Mais cela ne peut être une excuse pour des lois sur l’immigration fondées sur la race, l’origine ethnique ou la religion. Il faut un peu de cohérence. Et nous pouvons appliquer la loi tout en respectant l’humanité essentielle de ceux qui aspirent à une vie meilleure. Une mère avec un enfant dans ses bras, nous pouvons nous dire qu’elle pourrait être de notre famille, que cet enfant pourrait être le nôtre.

Troisièmement, Madiba nous rappelle que la démocratie désigne plus que de simples élections. À sa libération, la popularité de Madiba ; eh bien, l’on ne pouvait même pas la mesurer. Il aurait pu être président à vie. N’ai- je pas raison ? Qui aurait concouru contre lui ? Je veux dire, Ramaphosa était populaire, mais voyons ! De plus, il était jeune ; il était trop jeune. S’il l’avait voulu, Madiba aurait pu gouverner par décrets, sans être contraint par l’équilibre des pouvoirs. Mais au lieu de cela, il a mené l’Afrique du Sud à rédiger une nouvelle constitution, en s’inspirant de pratiques institutionnelles et d’idéaux démocratiques qui avaient fait leurs preuves, tout en gardant en tête qu’aucun individu ne détient le monopole de la sagesse.

Aucun individu — ni Mandela, ni Obama — n’est complètement prémuni contre les influences corruptrices du pouvoir absolu. Si vous pouvez faire tout ce que vous voulez et que tout le monde est trop effrayé pour vous le dire lorsque vous commettez une erreur… Personne n’est immunisé contre cela. Mandela le comprenait. Il disait : « La démocratie est basée sur le principe de majorité. Cela est particulièrement vrai dans un pays tel que le nôtre où la grande majorité s’est vue systématiquement refuser ses droits. En même temps, la démocratie exige aussi que les droits des minorités, politiques ou

autres, soient sauvegardés ». Il comprenait que le nombre de voix remportées n’était pas essentiel, que c’est aussi la culture civique que nous construisons qui fait fonctionner la démocratie. Nous devons donc arrêter de feindre que sont des démocraties ces pays qui organisent des élections dont le gagnant remporte parfois comme par magie 90 % des votes parce que l’opposition est sous les verrous ou n’a pas accès à la télévision.

La démocratie repose sur de solides institutions : les droits des minorités, l’équilibre des pouvoirs, la liberté de parole, la liberté d’expression, la liberté de la presse, le droit de manifester et le droit aux pétitions, un système judiciaire indépendant et l’obéissance à la loi. Eh oui, la démocratie peut être désordonnée, et elle peut être lente et frustrante. Je sais, je promets. Mais l’efficacité promise par un autocrate, c’est une fausse promesse. Vous n’en voulez pas, parce que cela mène invariablement à une plus grande concentration de richesses et de pouvoirs au sommet, et cela facilite la dissimulation de la corruption et des abus. En dépit de ses imperfections, c’est la vraie démocratie qui fait le mieux respecter l’idée que le gouvernement existe pour servir l’individu et non le contraire. Et c’est la seule forme de gouvernement qui ait la possibilité de mettre en œuvre cette idée.

Ainsi, pour ceux d’entre nous qui se soucient de consolider la démocratie, arrêtons-nous … il est temps d’arrêter de porter toute notre attention sur les capitales et les centres de pouvoirs du monde, et de commencer à nous concentrer sur la base, car c’est de là que vient la légitimité démocratique. Pas du sommet, des théories abstraites ou juste des experts, mais du bas vers le haut. Il faut comprendre la vie de ceux qui luttent.

En tant que travailleur social, j’ai autant appris auprès d’un ouvrier sidérurgiste licencié de Chicago ou d’une mère célibataire dans un quartier pauvre que des plus grands économistes du Bureau ovale. La démocratie signifie être en contact et en phase avec la vie telle qu’elle est vécue dans nos communautés, et c’est ce que nous devrions attendre de nos leaders. Elle dépend de la présence à la base de responsables qui peuvent aider à amener des changements, les mettre en œuvre sur le terrain et qui peuvent dire aux leaders dans leurs bâtiments de luxe : « Cela ne marche pas ici ». Et pour faire en sorte que la démocratie fonctionne, Madiba nous montre que nous devons aussi continuer à enseigner à nos enfants, et à nous-mêmes — et ceci est vraiment difficile — à nous ouvrir aux gens qui non seulement paraissent différents mais pensent aussi différemment. C’est difficile.

La plupart d’entre nous préfèrent s’entourer d’opinions qui entérinent ce que nous pensons. Vous remarquez que les personnes que nous pensons intelligentes sont celles qui sont d’accord avec nous. C’est bizarre, comment ça marche. Mais la démocratie exige que nous soyons aussi capables d’appréhender la réalité de personnes étrangères pour comprendre leur point de vue. Peut-être pourrons-nous changer leur avis mais peut-être changeront- ils le nôtre. Et vous ne pourrez le faire si, sans réfléchir, vous balayez dès le départ ce que vos adversaires ont à dire. Et vous ne pourrez le faire si vous pensez que ceux qui ne sont pas comme vous — parce qu’ils sont blancs ou parce qu’ils sont de sexe masculin –, d’une manière ou d’une autre, ils ne vont de toute façon pas comprendre ce que vous ressentez, qu’ils ne sont pas en position de parler de certaines choses.

Madiba, lui, a vécu cette complexité. En prison, il a étudié l’Afrikaans pour mieux comprendre ceux qui l’emprisonnaient. Et quand il est sorti de prison, il a tendu la main à ceux qui l’avaient emprisonné, car il savait qu’ils devaient faire partie de l’Afrique du Sud démocratique qu’il voulait construire. « Pour faire la paix avec l’ennemi » écrivait-il, « l’on doit travailler avec cet ennemi, et cet ennemi devient un partenaire. »

Ainsi, ceux qui naviguent dans les absolus en politique, qu’ils soient de gauche ou de droite, rendent la démocratie impraticable. Vous ne pouvez vous attendre à constamment obtenir 100 % de ce que vous voulez ; parfois, il vous faut faire des compromis. Ce qui ne veut pas dire qu’il vous faut abandonner vos principes, mais au contraire, cela veut dire bien s’accrocher à ses principes et puis avoir l’assurance qu’ils vont résister à un débat démocratique sérieux. C’est ainsi que les Pères de l’Amérique entendaient faire fonctionner notre système. À travers la mise à l’épreuve des idées et l’usage de la raison et de la démonstration, il serait possible d’arriver à la base d’un terrain d’entente.

Et je dois ajouter que pour que cela fonctionne, nous devons vraiment croire en une réalité objective. C’est une autre de ces choses sur lesquelles je ne pensais pas avoir à discourir. Il faut croire les faits. Sans faits, il n’y a pas de base pour une coopération. Si je dis que ceci est un podium et que vous dites que c’est un éléphant, ce sera difficile pour nous de travailler ensemble. Je peux trouver un terrain d’entente avec ceux qui s’opposent aux Accords de Paris car, par exemple, ils pourraient dire, eh bien, cela ne va pas marcher, tout le monde ne va pas coopérer, ou ils pourraient dire, il nous importe plus de fournir de l’énergie bon marché aux pauvres, même si cela veut dire plus de pollution à court terme. Au moins, je peux débattre avec eux et leur montrer pourquoi je pense qu’une énergie propre est le meilleur chemin à prendre, en particulier pour les pays pauvres et qu’on peut dépasser les anciennes technologies. Mais je ne peux trouver de terrain d’entente avec quelqu’un qui dit que le changement climatique n’existe pas, alors que presque tous les scientifiques du monde affirment le contraire. Je ne sais par où commencer pour vous parler de cela ; si vous commencez à dire que c’est une mystification élaborée, je ne sais comment… par où commencer ?

Malheureusement, de nos jours, trop de politiques semblent rejeter l’idée même de vérité objective. Les gens inventent des choses. Ils inventent des choses, tout simplement. Nous le voyons dans les propagandes étatiques ; nous le voyons dans les fabrications propagées sur l’internet ; nous le voyons dans le flou entre information et divertissement, nous le voyons dans le manque complet de vergogne des responsables politiques lorsqu’ils sont pris en train de mentir et qu’ils doublent simplement la mise et mentent encore plus. Les politiciens ont toujours menti, mais, avant, si on les prenait sur le fait, ils disaient : « Ah mince ! » Maintenant, ils continuent juste à mentir.

À propos, c’est à cela que je pense quand Mama Graça faisait allusion en parlant d’un certain sens de l’humilité de Madiba, comme d’une chose basique ; moi ne mentant pas aux gens semble très basique, je ne me pense pas comme un grand leader juste parce que je n’invente pas complètement. Vous auriez pensé que ce serait élémentaire. Bref, nous le voyons dans la promotion de l’anti-intellectualisme et le rejet de la science par des responsables qui jugent la pensée critique et les données comme politiquement gênant. Et, tout comme pour le déni des droits, le déni des faits va à l’encontre de la démocratie, il pourrait faire sa perte. C’est pourquoi nous devons protéger jalousement l’indépendance des médias ; et nous devons nous montrer vigilants face à la tendance des médias sociaux à n’être que des plateaux de spectacle, de scandale et de désinformation ; et nous devons insister pour que nos écoles enseignent la pensée critique à nos enfants, et pas juste de l’obéissance aveugle.

Ce qui, à votre grand soulagement, j’en suis sûr, nous mène à mon dernier point : nous devons suivre l’exemple d’acharnement et d’espoir de Madiba. Il est tentant de céder au cynisme : penser que les récents changements dans les politiques mondiales sont trop considérables pour être refoulés et que le pendule a oscillé pour de bon. Tout comme l’on parlait du triomphe de la démocratie dans les années 90, à présent, l’on entend parler de la fin de la démocratie, du triomphe du tribalisme et de l’homme fort. Nous devons résister à ce cynisme.

Parce que, nous avons vécu des temps plus sombres, nous avons été dans des vallées plus basses et des vallées plus profondes. Oui, à la fin de sa vie, Madiba a incarné la lutte réussie pour les droits de l’homme, mais le cheminement fut ardu, ce n’était pas prédestiné. Cet homme a été en prison durant trois décennies. Il a fendu du calcaire sous la chaleur, il dormait dans une petite cellule et il était constamment envoyé en isolement.

Et je l’entends parlant à ses anciens collègues qui disaient qu’à leur sortie de prison, ils n’avaient pas réalisé à quel point la simple vue d’un enfant, l’idée de le tenir dans les bras leur avait manqué ; cela ne leur avait pas été accessible, des décennies durant.

Et pourtant, son pouvoir s’était accru durant ces années et le pouvoir de ses geôliers avait diminué, parce qu’il savait que si vous restez fidèle à la vérité, si vous savez ce qui est dans votre cœur, et si vous acceptez de vous sacrifier pour la vérité — même face aux obstacles insurmontables –, si vous savez que cela ne va pas arriver de sitôt, ni demain, ni la semaine prochaine, ni même peut-être de votre vivant… alors les choses peuvent reculer pendant un temps, mais, au final, la loi fait force, et non le contraire, la meilleure histoire peut l’emporter. Et aussi fort qu’ait pu être l’esprit de Madiba, il n’aurait pas conservé cet espoir s’il avait été seul dans ce combat. Un des éléments qui l’encourageaient, c’est qu’il savait que chaque année, les rangs des combattants pour la liberté se regarnissaient ; des jeunes hommes et des jeunes femmes, ici en Afrique du Sud, au sein de l’ANC et au-delà ; des Noirs, des Indiens et des Blancs, à travers la campagne, à travers le continent, dans le monde entier, qui, en ces temps les plus difficiles, continueraient à œuvrer au nom de sa vision.

Et c’est ce dont nous avons besoin maintenant ; nous n’avons pas seulement besoin d’un leader, nous n’avons pas seulement besoin d’une inspiration ; ce dont nous avons cruellement besoin, c’est de cet esprit collectif. Et je sais que ces jeunes gens, ces porteurs d’espoir sont en train de se rassembler dans le monde. Parce que l’histoire montre que lorsque le progrès est menacé, et que les choses qui nous tiennent à cœur sont remises en question, nous devons prendre en compte ces mots de Robert Kennedy, prononcés ici, en Afrique du Sud : « Notre réponse est l’espoir du monde : c’est de s’appuyer sur la jeunesse. C’est de compter sur l’esprit des jeunes ».

Ainsi, jeunes gens, qui êtes dans le public et qui écoutez, mon message à vous est simple : continuez à croire, continuez la marche, continuez à construire, continuez à élever la voix. Chaque génération a la possibilité de changer le monde. Mandela a dit : « Les jeunes sont capables, lorsqu’ils sont galvanisés, d’abattre les tours de l’oppression et de hisser les bannières de la liberté ». Le moment est venu d’être galvanisé. Le moment est venu de s’enflammer.

Et, pour ceux d’entre nous qui tiennent à l’héritage que nous honorons aujourd’hui — l’égalité, la dignité, la démocratie, la solidarité et la bonté, ceux d’entre nous qui restent jeunes de cœur à défaut de corps –, nous avons l’obligation d’aider nos jeunes à réussir. Certains d’entre vous le savent, ici en Afrique du Sud, ma fondation s’est réunie ces derniers jours ; deux cents jeunes de tout le continent qui travaillent ardemment à transformer leur communauté, qui diffusent les valeurs de Madiba, qui sont prêts à montrer le chemin.

Des personnes comme Abaas Mpindi, un journaliste de l’Ouganda, qui a fondé l’association Media Challenge Initiative, pour aider d’autres jeunes gens à obtenir la formation nécessaire pour narrer les histoires que le monde a besoin de connaître.

Des personnes comme Caren Wakoli, un entrepreneur du Kenya, qui a fondé la plateforme Emerging Leaders Foundation qui amène les jeunes à s’impliquer dans la lutte contre la pauvreté et à promouvoir la dignité humaine.

Des personnes comme Enock Nkulanga, qui dirige la mission African Children, qui aide les enfants de l’Ouganda et du Kenya à recevoir l’éducation dont ils ont besoin et qui, durant son temps libre, se fait le défenseur des droits de l’enfance dans le monde, et a fondé une organisation qui se nomme Lead Minds Africa, qui fait exactement ce que son nom indique.

Vous rencontrez ces gens, vous leur parlez, ils vous donneront de l’espoir. Ils prennent le relais, ils savent qu’ils ne peuvent se reposer sur ce qui a été accompli dans le passé, même des accomplissements aussi mémorables que ceux de Nelson Mandela. Ils se tiennent sur les épaules de ceux qui sont venus avant eux, y compris le jeune garçon noir né il y a cent ans, mais ils savent que c’est désormais à leur tour d’agir.

Madiba nous rappelle ceci : « Aucun homme n’est né haïssant une autre personne à cause de sa couleur de peau, ou de son milieu, ou de sa religion. Pour haïr, les gens doivent l’apprendre, et s’ils peuvent apprendre à haïr, ils peuvent apprendre à aimer, car l’amour vient plus naturellement au cœur humain ». L’amour vient plus naturellement au cœur humain, souvenons- nous de cette vérité. Considérons-la comme notre étoile polaire, réjouissons- nous dans notre combat pour rendre manifeste cette vérité ici sur terre, pour que dans cent ans, les générations futures puissent regarder en arrière et dire :
« Ils ont continué la marche, ainsi pouvons-nous vivre sous les nouvelles bannières de la liberté ». Merci beaucoup, Afrique du Sud, merci.

 


Quand Obama met Mandela en perspective…

Jean-Paul Jouary, philosophe,
auteur de Mandela, une philosophie en actes (Ed. Livre de Poche)

On se souvient de ce 10 décembre 2013 où, cinq jours après la mort de Mandela, dans le stade de Soweto, une foule lui rendait hommage, en présence de nombreux chefs d’États venus du monde entier saluer la mémoire du grand homme. On pouvait s’agacer alors de ces mines hypocrites de personnalités qui avaient longtemps fait des affaires sur le dos des victimes noires de l’apartheid (France comprise). Tous voulaient être sur la photo, sans un mot de repentir, oubliant qu’à Paris, par exemple, les cours de la Bourse chutaient lorsque des Noirs se révoltaient, et s’envolaient lorsqu’ils étaient réprimés à la mitrailleuse, ce qui en disait long sur les profits que les 176 entreprises publiques et privées françaises réalisaient en Afrique du Sud. Dans ce stade pourtant, un chef d’État qui n’était personnellement pour rien dans le rôle exécrable que son pays avait joué dans cette affaire, faisait sentir à la foule sa proximité politique et fraternelle avec Mandela : Barak Obama, alors président des États-Unis, lançait le mot Ubuntu ! Que les Sud-Africains reçurent avec enthousiasme, tandis que les autres personnalités, s’interrogeant sur ce mot, étalaient leur ignorance significative. Ubuntu : c’est le nom qui désigne l’ancestrale tradition sud-africaine d’organisation des communautés noires, et que l’on peut résumer comme une sorte de cogito citoyen : « je suis parce que nous sommes », tout doit être partagé, tout doit être décidé collectivement, toute vengeance est proscrite, toute faute doit faire l’objet d’un face à face verbal devant le groupe afin que par les mots de regrets et de pardon soient reconnus, mémorisés, mais aussi dépassés au profit de l’avenir. Mandela déclarait au juge qui le condamnait au bagne à perpétuité que c’est dans cette tradition qu’il avait puisé l’essentiel de ses conceptions politiques. Et effectivement, c’est l’ubuntu, lié à la philosophie de Gandhi (qui participa au début du XXe siècle à la création de l’ANC), qui inspirera autant son militantisme à l’ANC que sa conduite dans le bagne de Robben Island pendant près de 28 ans, comme à la présidence de la République Sud- Africaine ensuite. C’est donc tout naturellement que les Autorités de ce pays invitèrent le même Obama, qui n’était plus président en exercice, pour un hommage à Mandela à l’occasion du centième anniversaire de sa naissance, le 18 juillet 2018.

Le texte de cet hommage méritait vraiment d’être publié et il est étonnant à plusieurs titres : prise de recul et mise en perspective de l’œuvre de Mandela, haut niveau de problématisation, inscription dans un basculement possible du monde, caractérisation de principes universels qui n’ont de sens que dans leur incarnation pratique dans le monde tel qu’il est objectivement, analyse des besoins de l’époque en termes de citoyenneté active… Et sur toutes ces dimensions de ce qui n’est tout de même qu’un discours commémoratif, Obama s’attache avec des mots simples à cerner des questions essentielles, qui ne sont pas étrangères au patrimoine philosophique de l’humanité.

LE SYMBOLE D’UNE PÉRIODE D’ESPÉRANCE

Ce discours commence par quelques petits rappels qui permettent d’enraciner la vie de Mandela dans son contexte historique précis. Le petit Mandela est né dans le clan Madiba du peuple Xhosa dans le village de Mveso, dans le Transkei. Son père l’avait appelé Rolihlahla, prénom qui signifie « secoueur de branches », c’est-à-dire faiseur de problèmes. Bien vu. Mais comme il était interdit de prononcer un mot de dialecte à l’école, son institutrice donnait un prénom anglais à chaque élève. Pour lui, ce fut Nelson. Son seul lit était fait de terre et de bouse de vache, son seul vêtement une toile avec une épingle à la taille. Il était pauvre mais heureux, ne cessant de jouer et de se bagarrer, admiratif de son père, antiraciste parmi les Noirs et, vis-à-vis des Blancs, digne et juste, peu soucieux d’obéir aux autorités illégitimes, ce qui valu à la famille d’être déportée et plus misérable encore. C’est en grandissant que le jeune Mandela réalisera que ce monde qui lui paraissait aller de soi était l’enfer raciste et violent de l’apartheid.

Obama rappelle que les deux premiers tiers du vingtième siècle virent la domination sur la planète des génocides, des guerres mondiales, des totalitarismes, des colonialismes, de la mise sous tutelles des non-blancs, des femmes, d’une majorité des humains, dans les colonies comme à l’intérieur des pays colonisateurs. Il y eut exploitation des Noirs par les Blancs, des Blancs par les Blancs, des Noirs par les Noirs, y compris aux États-Unis. Puis de puissants mouvements s’élevèrent pour guérir le monde de cette maladie. Des forces anti-coloniales finirent par triompher un peu partout ; on vit l’essor de syndicats, de forces progressistes, de formes de protection sociale. Des dictatures, des totalitarismes s’effondrèrent, le mur de Berlin fut rasé, et c’est dans ce processus de libération humaine que la sortie du bagne de Mandela prit tout son sens. La victoire contre l’apartheid étendit alors sa lumière bien au-delà de l’Afrique du Sud. Sa portée fut perçue comme universelle. Obama : « De plus en plus de peuples, ayant été témoins des horreurs du totalitarisme et des massacres de masse à répétition du XXe siècle, commencèrent à adopter une vision nouvelle pour l’humanité, une idée nouvelle, basée non seulement sur le principe de l’autodétermination des peuples, mais aussi sur les principes de démocratie, d’état de droit, de droits civiques et de dignité inhérente à chaque individu. » Obama se souvient que sa vocation politique est née avec la vision de Mandela franchissant le seuil de sa prison : « j’ai ressenti la même vague d’espoir qui déferlait sur tous les cœurs du monde ».

C’était l’espoir d’une fin de tout régime autoritaire, d’un essor de la démocratie, du recul de la pauvreté et des inégalités. C’est à partir de ce passage que le discours d’Obama devient le plus intéressant, avec un constat lucide : « l’ordre international a échoué dans sa promesse. En fait, c’est en partie à cause des échecs des gouvernements et des élites puissantes à s’attaquer directement aux failles et aux contradictions de cet ordre international que nous voyons maintenant une grande partie du monde menacer de revenir à un système plus ancien, plus dangereux et plus brutal ». Et il est évident que prononçant ces mots, Obama pense aussi à son propre pays et à son expérience du pouvoir.

LE RETOUR DES PIRES MENACES

Derrière l’échec de ces promesses il y a la conscience des limites de l’égalité juridique, la difficulté de faire triompher le droit contre la force des grands intérêts financiers. « Quelles que soient les lois qui ont été inscrites dans les livres, les merveilleuses déclarations qui ont existé dans les constitutions, les belles paroles qui ont été prononcées durant les dernières décennies dans les conférences internationales ou dans l’enceinte des Nations Unies, les structures antérieures faites de privilèges, de pouvoir, d’injustice et d’exploitation n’ont jamais complètement disparu ». Obama aurait pu rappeler que tel fut le grand problème que rencontra Mandela devenu président : l’objectif prioritaire, celui qui conditionnait l’atteinte de tous les autres objectifs, était d’inscrire dans le marbre constitutionnel l’égalité universelle des droits, et la souveraineté démocratique à tous les niveaux. C’est pourquoi devenait impossible toute mesure discriminatoire en défaveur des Blancs pour rétablir un peu de justice et rendre un peu de ce qui avait été violemment volé aux Noirs, donner à ceux-ci une priorité explicite en matière scolaire, sociale et agricole. La réussite d’une Afrique du Sud « arc-en-ciel », sans guerre civile, sans exode des Blancs et sans dictature, était à ce prix. Des contre-exemples étaient assez nombreux en Afrique pour choisir cette voie d’un droit universel lequel, comme toute proclamation juridique nationale ou internationale, ne peut jamais suffire à engendrer une justice réelle, matérielle, vécue. Mandela le savait : il faudrait bien des luttes et du temps pour rétablir une égalité réelle en Afrique du Sud. Obama le sait aussi, qui vient le rappeler pour l’Afrique du Sud mais aussi pour les États- Unis et l’ensemble de la planète.

En ce sens, ce discours d’Obama révèle une teneur politique et philosophique de haut niveau et de grande portée. Le droit de vote universel, les libertés individuelles, les garanties constitutionnelles n’épuisent pas le sens de ce qu’on peut appeler une démocratie. Encore faut-il que des forces matérielles objectives n’imposent pas leur logique à des peuples entiers, forces face auxquelles la proclamation des droits demeure impuissante. Dans ce cas, faute d’établir une égalité effective, la démocratie peut paraître dérisoire et l’on voit alors des forces s’élever pour la détruire. En 1986, dans ses Essais sur le politique, le philosophe Claude Lefort avait clairement décrit ce processus, tirant les leçons des totalitarismes. Il rappelait que le principe même de la démocratie, c’est la fin de toute vérité, de toute certitude préétablies. Là où Dieu, la nature, la race, le sang de naissance, la connaissance absolue de ce qui est bon pour le peuple étaient proclamés et imposés comme fondement de l’ordre politique et social, la démocratie vient faire du peuple, de la parole, du vote, l’instance de décision qui fixe provisoirement une vérité sans fondement absolu. Cette démocratie à l’ordre toujours éphémère convient au peuple lorsque celui-ci y trouve son compte dans sa vie quotidienne. En revanche, écrit Claude Lefort en des termes très actuels, « quand l’insécurité des individus s’accroît, en conséquence d’une crise économique ou des ravages d’une guerre, quand les conflits entre les classes et les groupes s’exaspèrent et ne trouvent plus sa résolution symbolique dans la sphère politique, quand le pouvoir […] en vient à apparaître comme quelque chose de particulier au service des intérêts et des appétits de vulgaires ambitieux », alors les victimes du système en viennent à rechercher « le phantasme du peuple-un », une « identité substantielle », un « pouvoir incarnateur ». Beau texte qui nous parle, et dont on retrouve pour l’essentiel le contenu dans l’hommage d’Obama à Mandela.

Que dit-il en effet ? « De nombreux géants de l’industrie et de la finance conduisent leurs affaires à l’écart, et ils mènent des vies de plus en plus détachées des luttes de leurs compatriotes. Et leurs décisions — leurs décisions de fermer une usine, de réduire leurs impôts en déplaçant les profits vers un paradis fiscal à l’aide de comptables ou d’avocats hors de prix, ou leur décision de profiter de travailleurs immigrés bon marché, ou leur décision de distribuer des pots-de-vin –, ces décisions sont souvent prises sans malveillance ; ils considèrent que ce n’est qu’une réponse rationnelle aux exigences de leurs bilans, de leurs actionnaires et des pressions de la concurrence ». Il y ajoute les dégâts de l’intervention en Irak, comme ceux de la crise financière de 2008. Et il poursuit en liant tout cela à l’essor d’un culte de « l’homme fort », des sentiments d’identité nationale liés à de la haine xénophobe, de la « puissance de la peur », de restrictions aux libertés et de la montée de l’extrême droite. On pense aux États-Unis de Trump bien sûr, mais plus encore à l’Europe.

AGIR POUR LE « BIEN COMMUN »

Obama va y opposer la recherche du « bien commun », reprenant par là l’expression courante de Mandela, qui se référait indistinctement aux idéaux chrétiens, aux principes qu’il a étudié dans l’œuvre de Marx et, plus fondamentalement, aux principes dont il conserve les traces vives de son enfance à Mvezo : partage, solidarité, décisions collectives, communauté, communion, communisme.

« Cela dit, – ajoute Obama – je ne crois pas au déterminisme économique. Les êtres humains ne vivent pas seulement de pain. Mais ils ont besoin de pain. Et l’histoire montre que les sociétés qui tolèrent de grandes disparités de richesses nourrissent les rancœurs et amenuisent la solidarité […]. Et lorsque la puissance économique est concentrée entre les mains de quelques-uns, l’histoire nous montre également qu’infailliblement, s’ensuit le pouvoir politique — et cette dynamique ronge la démocratie ». Pas de démocratie sans justice sociale. Et Obama a fait l’expérience des obstacles auxquels se heurte toute démarche juste, même minime, lorsque la société est dominée par des puissances financières géantes.

Et, puisque l’histoire a prouvé que ni le capitalisme débridé ni le socialisme autoritaire ne peuvent construire une société à la fois démocratique et juste, à quoi il ajoute l’insuffisance notoire de la « charité », il reste à inventer une voie qui unisse solidarité et liberté. Obama reprend les mots de Mandela : « Là où la mondialisation signifie, comme souvent, que les riches et les puissants ont désormais de nouveaux moyens de s’enrichir plus et d’être encore plus puissants aux dépens des plus pauvres et des plus faibles, nous avons la responsabilité de protester au nom de la liberté universelle ».

Obama poursuit dans sa fidélité à Mandela. D’une part, pour « remettre la démocratie sur les rails », les grands principes ne suffisent pas : il faut modifier l’économie elle-même. Et dans une même démarche, cette transformation économique ne peut être efficace et juste que dans le cadre d’une démarche proprement politique fondée sur des valeurs universelles. En 1993, Mandela avait d’ailleurs fait établir avec consensus de toutes les parties une liste de 34 valeurs universelles qu’une Cour constitutionnelle avait pour mission de faire respecter dans tout article de la Constitution et de toute loi adoptée. Obama :
« Madiba nous enseigne que certains principes sont vraiment universels — le principe le plus important étant que nous sommes liés les uns aux autres par une humanité commune et que chaque individu a une dignité et une valeur inhérentes ».

La suite montra que cette idée de « principes universels » n’avait rien d’une abstraction, et qu’elle rendait irréversible les avancées considérables que supposait la sortie de l’apartheid, mais aussi la mise en place de principes démocratiques ayant peu d’équivalents dans le monde. Obama salue en ce domaine l’exemple sud-africain, lorsque bien des pays libérés du colonialisme ont considéré que la démocratie était une invention proprement impérialiste, à ne pas imiter, et sont retombés dans des régimes autoritaires incapables d’extraire leurs peuples de la pauvreté et du sous développement. L’idée de valeurs et de principes « universels » est certes une idée très générale et abstraite en elle-même, mais aux effets on ne peut plus pratiques, concrets, émancipateurs.

Mais sans doute l’une des leçons de Mandela est d’avoir incarné l’unité essentielle de la politique et de l’éthique, de l’action politique collective et de la lutte permanente de chaque individu pour se transformer aussi intérieurement.

L’entreprise de « vérité et réconciliation » a pu réussir à « soigner » la société de beaucoup des haines héritées de l’apartheid et de ses sanglants méfaits. Ce fut l’extension à l’échelle d’une grande société des pratiques de l’ubuntu dans chaque village : substituer la parole à la punition et le regret sincère à la logique de vengeance. Mais pour en venir là, il a bien fallu que tous – y compris Mandela – effectuent délibérément ce travail sur soi qui n’est pas sans rappeler les plus élevées sagesses de la philosophie antique.

LE TRAVAIL SUR SOI

La démocratie en effet ne suppose pas seulement des lois et des dispositifs sociaux. Il n’est pas de démocratie solide et vivante concevable sans des citoyens actifs animés par le souci de ce qui est commun, la sortie de l’égocentrisme au profit d’autrui, quel que soit cet autrui. Il est toujours différent de moi, comme je ne cesse de différer de moi-même, autrement dit il est différent comme moi. Ce fut le souci des philosophes depuis l’Antiquité et ce fut celui de Mandela, mis en œuvre depuis son adhésion à l’ANC, les décennies de bagne et les années de présidence. Obama rappelle que de tels principes sont précieux parce qu’ils ne peuvent changer. « Ce qui était vrai alors reste vrai aujourd’hui. Les vérités fondamentales ne changent pas. C’est une vérité qui peut être adoptée par les Anglais, et par les Indiens, et par les Mexicains, et par les Bantu, et par les Luo, et par les Américains. C’est une vérité qui est au cœur de toute religion au monde — que nous ne devrions pas faire aux autres ce que nous ne ferions pas à nous-mêmes ; que nous nous voyons dans les autres ; que nous pouvons partager les mêmes espoirs et les mêmes rêves ».

C’est le principe même de l’Amitié chez Aristote, qui en faisait à la fois le principe suprême de la politique et une voie nécessaire pour atteindre son propre bonheur : vouloir pour l’autre ce que l’on veut pour soi. Et ce fut l’idée maîtresse de la « réconciliation » selon Mandela, opposée à toute idée de vengeance, fût-elle parée de tous les attributs du droit et de la justice. Nul n’est besoin de s’en prendre à l’autre pour être soi-même. Au contraire. Obama : « on peut être fier de son héritage sans rabaisser ceux qui ont un héritage différent ».

En fait, Obama va traiter de « froussards » ceux qui dénigrent les autres. Belle idée : c’est bien celui qui ressent une haine de soi, celui qui doute de soi, qui croit à une identité et craint de la perdre. Pour aimer le prochain comme soi-même, comme le demande la Bible, encore faut-il s’aimer soi- même. Obama : « En réalité, […] on se sent un peu incertain de son héritage si l’on doit dénigrer celui de l’autre. Oui, c’est vrai. N’avez-vous pas parfois la sensation — encore une fois, j’improvise ici — que ces gens si résolus à écraser les autres et qui s’en vantent, sont des froussards, et qu’ils craignent quelque chose ? ».

Mandela a bien raconté comment l’isolement interminable dans sa petite cellule du bagne l’a contraint à chercher au plus profond de lui de quoi extirper la haine, le sentiment de vengeance contre ceux qui torturaient son peuple et lui infligeaient ce supplice. Il a fallu qu’il entretienne sa haine contre le système raciste, tout en détruisant toute haine contre ceux qui en assuraient le fonctionnement. Cette conquête de soi est la clé de compréhension de toute l’œuvre de Mandela, le secret de sa force et de sa victoire. Il en va de même pour le goût du pouvoir, de la domination, de la quête infinie des richesses, que nous intériorisons dès l’enfance dans les sociétés qui en font leur logique permanente. On peut fort bien combattre cette logique dans des organisations où nous continuons de l’entretenir.

Pendant près de 28 ans dans son bagne, Mandela a confié avoir scruté toute occasion de saisir au vol un instant de plaisir et de bonheur ; un coin de ciel bleu, la culture des tomates dans un coin de la cour, une conversation avec un gardien, la mise en scène d’Antigone de Sophocle pour les autres prisonniers, une lettre… On peut dire qu’il a vécu comme personne le principe de Blaise Pascal qui, dans les Pensées, faisait du fait de rester seul dans une chambre l’indice certain du bonheur. Obama remarque à ce sujet que la prison a aussi protégé Mandela contre les influences et tentations extérieures.

LE POUVOIR DU BAS VERS LE HAUT

Dernier point essentiel à mes yeux de ce discours de Barak Obama : son analyse de ce qu’est et n’est pas la démocratie. L’idée de démocratie est si fortement associée au fait de voter, que tous les dictateurs se flattent de faire voter de temps en temps pour se proclamer authentique démocrates. Obama : « Madiba nous rappelle que la démocratie désigne plus que de simples élections ». Et de rappeler que s’il l’avait voulu, Mandela aurait pu diriger son pays par décrets et décider ce qu’il voulait, tant sa popularité était grande dans son pays et dans le monde entier. Mais il se faisait une autre idée de la démocratie, faisant du peuple le socle de toute légitimité.

« En dépit de ses imperfections, c’est la vraie démocratie qui fait le mieux respecter l’idée que le gouvernement existe pour servir l’individu et non le contraire. Et c’est la seule forme de gouvernement qui ait la possibilité de mettre en œuvre cette idée. Ainsi, pour ceux d’entre nous qui se soucient de consolider la démocratie, arrêtons- nous […] il est temps d’arrêter de porter toute notre attention sur les capitales et les centres de pouvoirs du monde, et de commencer à nous concentrer sur la base, car c’est de là que vient la légitimité démocratique. Pas du sommet, des théories abstraites ou juste des experts, mais du bas vers le haut. Il faut comprendre la vie de ceux qui luttent ».

En lisant ces quelques phrases d’Obama, directement inspirées de la pensée et des pratiques de Mandela, on ne peut pas ne pas penser à Rousseau, à La Boétie, à Michel Foucault. Pour ce dernier, l’exercice du pouvoir, loin d’être la mise en œuvre d’une force située au-dessus et extérieurement aux sujets qui le subissent, est en réalité organiquement lié à eux. « L’exercice du pouvoir consiste à conduire des conduites ». Il n’est pas la dictée menaçante de ce que chacun doit faire : « le pouvoir ne s’exerce que sur des sujets libres, et en tant qu’ils sont libres ». Autrement dit, selon sa métaphore éclairante de 1977 dans la revue Ornicar, « pour qu’il y ait mouvement de haut en bas, il faut qu’il y ait en même temps une capillarité de bas en haut ». Capillarité : concept clé pour qui veut saisir en profondeur ce que signifie le mot politique, par-delà les illusions qu’engendre en nous le vécu quotidien. Selon ce vécu par exemple, l’eau tombe vers le centre de gravité de la Terre, du haut vers le bas (pour aller vite), de par ses propriétés physiques. Pourtant, si l’on trempe une face d’un morceau de sucre, ou bien un morceau de tissu, à la surface de cette même eau qui a pourtant les mêmes propriétés physiques, on la verra monter du bas vers le haut. Cette ascension capillaire prend le sens commun à contre-pied, comme elle peut dérouter quiconque cultive une vision simplificatrice, donc impuissante, de la politique.

L’imagerie enfantine d’un pouvoir absolu détenu par un État, un chef, un parti, auxquels des peuples entiers n’obéiraient que par crainte de la force, ne repose pas sur rien, bien entendu. Mais les détenteurs des pouvoirs étatiques n’ont pu régner sur des peuples entiers (qui demeurent toujours, en réalité, les plus forts) qu’en distribuant des pouvoirs autour et en-dessous d’eux, dans toute la société, jusqu’au plus modeste et prétentieux responsable de la surveillance de trois ouvriers, trois paysans, ou d’un immeuble, d’une gare, d’une école, d’un atelier d’usine et… de sa propre famille. Raison pour laquelle le nazisme par exemple s’est autant soucié de la logique du couple, de la famille, de la sexualité, de l’hygiène, etc. Cette imbrication complexe de pouvoirs dans tout le champ social, largement intériorisés en chaque individu, n’est aussi possible qu’à l’intérieur d’espace très structurés de vie et de travail. Michel Foucault, dans toute son œuvre, a exploré ces réseaux au maillage très fin, les comportements qui s’y déploient, les façons de les penser et de les faire fonctionner.

Dans l’Afrique du Sud de l’apartheid, une vaste campagne d’insoumission avait permis de faire sentir que la désobéissance aux règles illégitimes était possible, ébranlant les bases mêmes du système. Preuve que le pouvoir d’État se nourrit toujours de la passivité des citoyens. Tout ce qui limite la démocratie repose sur l’idée que le peuple est incapable de se diriger. C’est le présupposé des autocraties, mais c’est aussi celui des « experts » pour qui le peuple n’est pas d’accord parce qu’il ne comprend pas, et c’est aussi le principe de la « démocratie représentative ». En effet, celle-ci repose sur l’idée que les citoyens doivent périodiquement transférer leur souveraineté à des « représentants » qui ont le pouvoir de décider de tout sans eux et contre eux. On entend ainsi traiter de « populistes » ceux qui manifestent le mécontentement et exiger qu’une décision impopulaire soit annulée. C’est ainsi que, comme Rousseau l’a définitivement démontré, ceux dont il est besoin pour gouverner ont fini par s’arroger le pouvoir de diriger. Comme si sur un bateau celui qui a le devoir de tenir le gouvernail avait le pouvoir de fixer le cap.

C’est d’ailleurs pour cette raison que dans les périodes démocratiques de l’Antiquité grecque et romaine, comme dans les Cités italiennes du nord de l’Italie, comme chez Montesquieu, comme chez Rousseau, élire des gouvernants était revendiqué par les aristocrates, les démocrates préférant tirer au sort ceux à qui on ne désirait pas transférer de pouvoir. Seul le peuple pouvait décider. Depuis la fin du XVIIIe siècle seulement on s’est mis à considérer que la politique était une chose trop importante pour la confier au peuple.

Sans remettre en question cette régression de la démocratie, Obama rappelle tout de même qu’ « en tant que travailleur social, j’ai autant appris auprès d’un ouvrier sidérurgiste licencié de Chicago ou d’une mère célibataire dans un quartier pauvre que des plus grands économistes du Bureau Ovale. La démocratie signifie être en contact et en phase avec la vie telle qu’elle est vécue dans nos communautés, et c’est ce que nous devrions attendre de nos leaders ».

LE PRINCIPE DE RÉALITÉ

Le discours d’Obama évoque enfin un principe de réalité, dont il établit l’articulation avec l’idée même de démocratie d’une façon philosophiquement intéressante. « Et je dois ajouter que pour que cela fonctionne, nous devons vraiment croire en une réalité objective. […] Sans faits, il n’y a pas de base pour une coopération. Si je dis que ceci est un podium et que vous dites que c’est un éléphant, ce sera difficile pour nous de travailler ». Effectivement, on sait depuis Socrate et Platon qu’on ne peut confondre les croyances et les savoirs. Les croyances, pour reprendre les termes d’Emmanuel Kant bien des siècles plus tard, sont vécues comme fortes par chaque sujet, même si rien du côté de l’objet ne peut les conforter (soit parce que ce sont des erreurs ou superstitions, soit parce que leur objet est invérifiable : Dieu par exemple, ou la foi en soi, en l’autre, etc.). Les croyances et opinions personnelles doivent ainsi demeurer intimes et ne peuvent fonder ni dialogue ni coopération ni société.

Sans qu’il le précise ni le développe, Obama évoque, sans doute sans y penser, le principe même de laïcité : seul ce qui est commun doit être mis en commun, les connaissances éprouvées à enseigner, les outils économiques et sociaux dont nous avons tous besoin, les « services publics », la protection sociale, etc. Quant au reste, ce qui découle de croyances et convictions particulières, elles doivent être protégées dans leur liberté personnelle, et exclues de tout ce qui est commun. « Malheureusement, de nos jours, – ajoute- t-il – trop de politiques semblent rejeter l’idée même de vérité objective ».

Si l’on articule toutes les idées de ce discours d’hommage à Mandela, on discerne bien ce qui les rassemble : une idée du gouvernement qui fait, ou tente de faire, du peuple le principe de toute pensée et de toute pratique politiques. C’est d’ailleurs ainsi que s’achève le discours : « Et c’est ce dont nous avons besoin maintenant ; nous n’avons pas seulement besoin d’un leader, nous n’avons pas seulement besoin d’une inspiration, ce dont nous avons cruellement besoin, c’est de cet esprit collectif. Et je sais que ces jeunes gens, ces porteurs d’espoir sont en train de se rassembler dans le monde ». Tout juste peut-on ajouter que Mandela a davantage qu’Obama mis ce principe en pratique, dans des conditions historiques et institutionnelles bien sûr fort différentes.

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