Hervé Chneiweiss

Neurobiologiste et neurologue

Les Cahiers Rationalistes
n°664

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17 janvier 2019

Remise du prix de l'UR 2019 - Hervé Chneiweiss

Perspective neuroscientifique : une rationalité biaisée par Hervé Chneiweiss

Présentation de la remise du Prix 2019 de l’Union rationaliste à Hervé Chneiweiss 

ACCUEIL PAR MICHÈLE LEDUC

Je suis physicienne et je travaille dans ces lieux à l’ENS : j’ai ainsi le plaisir de vous accueillir ici pour la remise du Prix de l’Union rationaliste (UR). Je suis membre du Conseil d’administration et membre de l’UR depuis un certain nombre d’années.

Je voudrais juste vous donner rapidement quelques informations à propos de ce prix. Depuis 1967 le Conseil d’administration de l’UR décerne chaque année un prix à une personnalité remarquable pour des travaux ayant concouru au développement de la pensée rationnelle. Ce prix veut honorer des hommes et des femmes, des écrivains, des chercheurs en sciences de la nature ou en sciences humaines et sociales, des philosophes, des journalistes, choisis car ils s’attachent à promouvoir des valeurs partagées par l’association. Je peux vous citer les noms des derniers lauréats, tous d’un niveau exceptionnel. En 2018 nous avons choisi Stéphane HOREL, journaliste d’investigation pour le journal Le Monde, qui a fait des enquêtes très remarquées sur la firme Monsanto et le glyphosate. Elle a écrit de nombreux livres, tels Lobbytomie que je vous recommande vivement. En 2017 nous avons couronné dans cette même salle Chalah CHAFIQ, une sociologue iranienne qui a donné pour l’UR une conférence captivante devant un large public. En 2016 le prix a été décerné à la philosophe Catherine KINTZLER, en 2015 à Sylvestre HUET, ancien journaliste scientifique du journal Libération dont vous connaissez sans doute l’actuel blog du Monde. En 2014 le prix est allé à Valérie DELMOTTE-MASSON, climatologue et co-présidente d’une section du GIEC. Nous avions eu en 2013 Gérald BRONNER, un sociologue que vous devez certainement entendre souvent sur les ondes. L’UR couronne aussi régulièrement des scientifiques : en 2012 le biologiste Guillaume LECOINTRE, en 2011 le physicien Hubert KRIVINE, maintenant l’un des dirigeants de l’AFIS, en 2010 la remarquable historienne Michelle PERROT, en 2009 Maurice GODELIER, anthropologue non moins remarquable et, en 2008, le philosophe Lucien SÈVE. Je dois m’arrêter ici de citer les lauréats car la liste est très longue et remonte jusqu’à 1967.

Le Prix de l’UR cette année est décerné à Hervé CHNEIWEISS ici présent, dont la candidature a été proposée et approuvée au dernier Conseil d’administration de l’UR lors de sa réunion du 21 septembre 2019. Il y avait d’ailleurs d’autres propositions pour ce prix car nous ne manquons pas d’idées, mais cette année c’est Hervé qui a été choisi. De lui je dirai simplement qu’il est neurobiologiste, directeur de recherches à l’INSERM et qu’il a beaucoup de cordes à son arc. Il va être présenté par Antoine TRILLER, nouveau président de l’Union rationaliste qui, comme vous le savez, remplace maintenant le physicien Yves BRÉCHET, lui-même successeur d’Édouard BRÉZIN.

Je voudrais juste ajouter un mot personnel à propos d’Hervé CHNEIWEISS que je connais de longue date. Nous nous sommes croisés il y a près de vingt ans quand nous avons occupé tous deux des fonctions au ministère de la Recherche, avant l’alternance politique de 2002. C’était une époque bénie où il y avait en fait pas mal d’argent pour la recherche ; on n’en est plus tout à fait là aujourd’hui… Donc nous nous sommes côtoyés dans un contexte très stimulant quand nous avons officié ensemble dans ce ministère. Je dois aussi mentionner que je suis maintenant fréquemment en contact avec Hervé parce qu’il est président du comité d’éthique de l’INSERM, auquel il consacre beaucoup de son temps. J’ai été moi-même présidente du comité d’éthique du CNRS pendant cinq ans et j’en suis toujours membre. Hervé et moi sommes convaincus que les valeurs de l’éthique de la science, de plus en plus mises en avant, sont d’une importante fondamentale pour la société, alors que celle-ci en prend graduellement conscience. Nous avons beaucoup discuté et nous avons des ambitions communes pour les comités d’éthique du CNRS et de l’INSERM, ces deux gros organismes de recherche. Nos projets conjoints concernent les relations de la science et de la société et nous allons aborder des questions comme la diplomatie scientifique, ou encore la science, les risques et le principe de précaution.

Je voudrais terminer, avant de donner la parole à Antoine Triller, en mentionnant le colloque 2019 de l’Union rationaliste, qui se trouve un peu décalé dans le temps et aura lieu le 29 février 2020. Il se déroulera à l’École normale supérieure dans la salle Dussane au 45 rue d’Ulm. Le thème choisi pour le colloque est Rationalité et éthique en sciences biologiques et médicales, relié à l’évidence à celui de l’exposé d’Hervé CHNEIWEISS que vous allez entendre. Les interventions prévues promettent d’être passionnantes. Après l’introduction d’Antoine TRILLER, Alain FISCHER traitera des Fake-news en médecine, un naturalisme détourné, évoquant la question de la vaccination et des médecines douces (vous n’ignorez pas qu’Alain Fischer a été le rapporteur en 2016 de la concertation citoyenne sur la vaccination). Ensuite André GRIMALDI parlera des maladies chroniques : réflexions sur la non-observance. Catherine DARGEMONT interviendra autour du thème Éthique de l’évaluation et de l’expertise scientifique : impartialité et transparence. Sylvestre HUET, déjà mentionné, donnera quelques exemples de mal-information médiatique sur les sciences du vivant et leurs applications. Puis Robert BAROUKI, ici présent, parlera d’Environnement et santé ; incertitudes et précaution. La conclusion du colloque sera apportée par le philosophe Frédéric WORMS, directeur-adjoint-lettres de l’ENS, avec une réflexion personnelle autour de Rationalité et dogmatisme, le doute raisonnable. Enfin, une table ronde sera animée par Christian LORENZI, directeur des études scientifiques à l’ENS, avec des élèves de l’École et d’autres établissements, qui ont choisi de discuter avec le public autour du thème Éthique de la science, dans et hors des laboratoires. Je vous engage donc vivement à revenir à l’ENS pour le colloque de l’Union rationaliste le 29 février 2020.

INTRODUCTION PAR ANTOINE TRILLER

Je suis neurobiologiste, je travaille ici à l’École normale supérieure et je suis le nouveau président de l’Union rationaliste. Pour un neurobiologiste, faire l’introduction du neurobiologiste que nous accueillons aujourd’hui est un véritable plaisir. Je connais bien Hervé, à quelques années près nous nous sommes suivis de peu comme étudiants puis comme chercheurs. J’ai le sentiment de connaître Hervé depuis toujours, – je vais vous dire quelques mots concernant son CV. C’est une personnalité qui a un engagement civique particulièrement important, à la frontière de son activité scientifique propre. La biologie et la médecine sont confrontées aujourd’hui à des débats sociétaux avec une demande constante de solutions de la part du public. Les sciences du vivant sont le lieu d’interrogations fondamentales sur des sujets d’importance majeure pour les citoyens. À ce niveau, les aspects éthiques, à la fois de communication mais également de pratique scientifique, se posent de manière constante.

Hervé est neurobiologiste, neurologue, directeur de recherches au CNRS. Il dirige un laboratoire de neurosciences important à Paris à l’Université Pierre et Marie Curie. Il a fait un travail très important en neuropharmacologie du mouvement et en génétique des maladies des mouvements anormaux. Ces dernières années, il a surtout concentré son travail sur des cellules du système nerveux autres que les neurones, les astrocytes, qui sont aussi nombreux que les neurones et très importants pour leurs fonctions. Cela l’a conduit naturellement à travailler sur les pathologies de ces cellules que sont les tumeurs cérébrales et, de là, sur le rôle des cellules souches dans la genèse de ces tumeurs. C’est un travail central, un point de départ, qui n’a pas encore abouti, mais qui, du point de vue thérapeutique, donne de grands espoirs. À côté de cette brillante activité de recherche dont je ne vous ai brossé qu’un bref tableau, il a été rédacteur en chef pendant dix ans de Médecine/sciences. Il a également eu un rôle à l’Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (l’OPECST) entre 2003 et 2016. Ce lieu, l’OPECST regroupe des scientifiques de haut niveau et des parlementaires, pour animer un débat éclairé autour de la politique des choix scientifiques. Il a également eu un rôle actif à la Fondation pour la Recherche Médicale, dont vous avez sûrement entendu parler et dont j’ai été d’ailleurs président du conseil scientifique. Il a également travaillé à la Ligue nationale contre le cancer et, comme mentionné par Michèle tout à l’heure, il a, de 2000 à 2002 eu un rôle de conseiller auprès du ministre de la Recherche de l’époque, Roger-Gérard Schwartzenberg, en particulier sur les questions de bioéthique. Il est actuellement président du comité d’éthique de l’INSERM et du comité international de bioéthique de l’UNESCO. Il est membre expert de l’OMS pour la gouvernance et l’édition du génome humain. On voit que c’est quelqu’un vraiment au cœur de toutes ces problématiques, ce qu’il a exprimé au travers d’un certain nombre d’ouvrages.

Je voudrais insister sur le fait qu’il y a un lien entre intégrité, éthique et rationalité. Nous sommes ici à l’Union rationaliste, et ce lien existe non seulement dans les sciences dites dures, mais également dans les sciences humaines et sociales. Ce lien entre intégrité, éthique et rationalité fonde en réalité, d’un certain point de vue, la rationalité, mais cela mérite d’être débattu plus avant. Les notions d’éthique et de rationalité sont aujourd’hui interpelées dans les grands débats qui sont ceux de notre époque, au-delà de la biologie, en écologie, en économie ou dans les sciences sociales. C’est un axe important qui doit être au cœur de nos réflexions et de nos actions, l’éthique en est une dimension centrale et de ce point de vue, la présence d’Hervé ce soir pour recevoir le prix de l’UR est particulièrement justifiée. Je vais lui donner la parole puis nous aurons du temps pour un débat avec la salle.

 

PRÉSENTATION DE LA CONFÉRENCE D’HERVÉ CHNEIWEISS « LIRE DANS LES PENSÉES »

Michèle Leduc

Cette conférence passionnante a dévoilé des mécanismes très intrigants relatifs au fonctionnement du cerveau. À la lumière des découvertes récentes des neurosciences, de très anciens débats philosophiques sur les fondements de la liberté de l’individu sont revisités. Le décryptage du code neuronal, qui vise la manière dont notre cerveau analyse certaines tâches, permet de commencer à comprendre comment se forment certains éléments essentiels à la construction de nos pensées. Ainsi le cerveau est un détecteur d’intentions de la pensée de l’autre, dont pourtant le contrôle par une volonté extérieure reste un pur fantasme. Si l’essentiel de notre activité cérébrale se développe dans un espace inconscient, cette observation ne contredit en rien le rôle de la conscience dans certains de nos choix, ni la liberté de ces choix, tant a priori pour leur évaluation qu’a posteriori pour leur éventuelle correction. L’imagerie cérébrale indique que chaque fonction met en branle de façon complexe tout l’ensemble du cerveau, qui travaille comme un tout coordonné et possède une plasticité remarquable. Par ailleurs le cerveau ne pourrait fonctionner sans l’émotion. Les expériences de neuroscience apportent des surprises quant au vieux dilemme de l’inné et de l’acquis. Le déterminisme de la destinée de chacun par son code neuronal résulte d’enchainements statistiques, mais il est modelé par le « bruit » des hasards de la vie et par la volonté : le cerveau est bien finalement ce que l’on en fait…

NDLR : L’enregistrement vidéo de la cérémonie de remise du Prix 2019 de l’Union rationaliste, avec l’intégralité de la conférence d’Hervé Chneiweiss, « Lire dans les pensées », est accessible en ligne sur le site YouTube : https:// youtu.be/IxVAs0e0hCE

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