Sylvain Laurens

Sociologue, maître de conférences à l’EHESS.

Les Cahiers Rationalistes
n°660-661

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25 août 2019

Militer pour la science.
Les mouvements rationalistes en France
(1930-2005)

Emmanuelle Huisman-Perrin reçoit Sylvain Laurens, sociologue, maître de conférences à l'EHESS,
pour parler des son ouvrage Militer pour la science - Les mouvements rationalistes en France (1930-2005).

Emmanuelle Huisman-Perrin : Sylvain Laurens, bonjour. Je suis très heureuse de vous accueillir à l’antenne de l’Union rationaliste, pour plusieurs raisons. Vous avez été membre de l’Union rationaliste. Vous avez été pour un temps assez court mais prometteur et dynamisant, – 6 mois environ –, administrateur de l’association et, surtout, vous venez de publier aux éditions de l’EHESS, école dans laquelle vous êtes maître de conférence en sociologie, un ouvrage dont nous ne pouvons pas ne pas rendre compte ici, à l’antenne de l’Union rationaliste, puisqu’il s’agit, dans cet ouvrage, très largement, d’une histoire de notre association. Votre ouvrage s’intitule : Militer pour la science. Les mouvements rationalistes en France (1930-2005). Et vous y faites majoritairement l’histoire de l’Union rationaliste et de l’Afis. Pas de meilleure occasion, donc, pour les auditeurs de France Culture, de faire un point sur qui nous sommes, et de les inviter à nous rejoindre, à l’heure où il se passe des choses dans notre association : un CA largement renouvelé, un nouveau président, Antoine Triller, médecin et biologiste, un nouveau bureau.

En même temps, pour rendre compte de ce livre, il me semble qu’il y a une difficulté spécifique, qui sera celle de cette émission car, à l’Union rationaliste, nous sommes des militants rationalistes, avec toute la chaleur et les prises de position que cet engagement militant signifie, et votre travail, d’une certaine façon, nous objective froidement, nous réifie. Alors, comment faire avec cette difficulté, qui est celle même de l’entreprise sociologique, des mouvements sociaux et des groupes d’intérêt, ou de la sociohistoire ? Nous sommes, dans ce livre, souvent réduits soit à une trajectoire politique, soit à des appartenances familiales. Comment faire avec cela ?

Sylvain Laurens : Tout d’abord, merci pour cette invitation. En fait, je ne suis pas du tout, au départ, un historien des sciences ou un sociologue des sciences. En fait, je suis venu à la question du rationalisme à la suite de mon travail sur le lobbying à Bruxelles, notamment parce que de plus en plus de firmes investissent, au niveau européen, les milieux de la médiation scientifique. Et après, au fil des choses et au fil de l’enquête, je me suis intéressé à l’histoire de l’UR (Union rationaliste), et à la philosophie. J’aime beaucoup la philosophie rationaliste, notamment celle de Jacques Bouveresse et puis le rapport assez positif que, je pense, j’ai à l’école. Enfin, tout un tas de choses font que j’ai fini par me dire aussi que cette objectivation sociologique, ce côté froid que vous évoquez, en fait, pourrait être compensé éventuellement par le fait que j’adhère à l’UR et que, finalement, ce travail ne se situe pas à l’extérieur de cette filiation, de cette histoire militante. Mais, effectivement, après, le travail final, le livre, lui, mobilise des méthodes qui peuvent être froides : des archives, des entretiens, tout un tas de trajectoires familiales et biographiques. Je ne sais pas si cela réifie, mais en tout cas ce qui est certain, c’est qu’effectivement, dès qu’on fait des sciences sociales, ça produit des effets de distanciation, des effets d’objectivation. Par rapport à cela, je pense qu’on peut dire deux choses : la première, c’est que ce n’est pas un travail qui clôt le débat, donc, y compris du point de vue historique ou sociologique, des gens pourraient venir derrière et critiquer ce que je dis, critiquer des interprétations, trouver que, sur certaines trajectoires, j’exagère ou que mes interprétations ne sont pas les bonnes en lisant d’autres archives…

E. H.-P. : D’ailleurs, il est prévu, à l’Union rationaliste, un débat autour de votre ouvrage dès le mois de septembre prochain.

S. L. : Voilà. Donc, j’imagine bien que des gens vont s’en saisir et puis en discuter, c’est le jeu. Donc ce n’est pas du tout la fin d’une histoire, et quand on fait de l’histoire, on est habitué à ce genre de critiques. Et puis, il y a une autre chose : cette idée de froideur ou de réification, c’est la question de la détermination. Et, là-dessus, je reste assez proche de la phrase de Bourdieu, qui disait que nous naissons déterminés, et que nous avons une petite chance de devenir libres, en ayant pris conscience, justement, de nos déterminations. Alors, pour quelqu’un qui se dit rationaliste, il me semble que là, quand même, c’est une position plus raisonnable que de considérer que nos engagements politiques, ou notre ferveur pour telle ou telle idée, ne seraient pas du tout déterminés par tout un tas de choses, et notamment par l’héritage familial. Surtout quand il est question des militants rationalistes, là, quand on lit dans les archives à quel point les individus sont rattrapés souvent par leur héritage familial, on voit à quel point être lié familialement à la famille Kahane ou même Langevin, par exemple, ce n’est pas neutre, et ça fait que tout un tas de gens vont avoir des attentes à votre égard. Voilà, quand on fait l’histoire de ce type de moments-là, on est obligé de rendre compte de ces faits, et je pense que n’importe quel militant rationaliste peut trouver l’idée tout à fait acceptable et tout à fait raisonnable.

E. H.-P. : Tout à fait d’accord. Il y a de la rationalité à dire que nous sommes à la fois déterminés et libres. Fabienne Bock, dans le numéro 200 de Raison Présente, auquel je renvoie, consacre un bel article aux débuts de l’Union rationaliste, de 1930 à 1940, et raconte cette fondation de l’UR, autour d’Albert Bayet, d’Henri Roger, de David Jahia, et de Paul Langevin. Autant d’hommes qui se connaissent déjà, des associations nées de la suite de l’Affaire Dreyfus – Ligue des droits de l’homme, Ligue de l’enseignement, Associations de libres penseurs –. Pourriez-vous, Sylvain Laurens, raconter les origines de l’Union rationaliste, et surtout, cette question qui m’habite, comment concilier l’engagement pour Dreyfus et le principe d’apolitisme posé au départ par les fondateurs de l’UR. N’y a-t-il pas une espèce de contradiction là-dessous ?

S. L. : Oui, Fabienne Bock a, la première, repéré que beaucoup des fondateurs de l’UR sont liés à l’affaire Dreyfus et à l’histoire de la Ligue des droits de l’homme. Et ce qu’il faut bien avoir en tête pour comprendre l’histoire des mouvements rationalistes et de l’UR, c’est que l’affaire Dreyfus, ça se passe entre 1894 et 1906, mais que la création de l’Union rationaliste, arrive en 1930. Et entre les deux, il s’est quand même écoulé 24 ans : il y a eu la Première guerre mondiale, il y a eu la Révolution de 1917 en Russie, le Congrès de Tours en 1920, avec la création du Parti communiste français, et ces évolutions pouvaient potentiellement diviser ce petit groupe, justement, issu de l’affaire Dreyfus. Un petit groupe de savants progressistes qui s’oppose depuis de longues années aux franges réactionnaires du monde académique français, notamment la Faculté de droit, mais aussi les physiciens plus proches du pôle catholique, et donc l’orientation que prend le mouvement social dans les années 30 est un peu incertaine. Et c’est à ce moment-là, finalement, dans ce contexte des années 30, où les attaques, notamment, du clan conservateur sont de plus en plus fortes, que le terme de rationalisme et la référence à la science va redevenir à la mode. Parce que ce terme de rationalisme, permet de sublimer, dans l’espace intellectuel, les divisions politiques que l’on voit poindre, et notamment la division entre socialistes et communistes. Cela va permettre, finalement, une sorte d’alliance entre différentes sensibilités de savants de gauche, qui considèrent que la science, c’est le progrès, et cela malgré les horreurs de la Première guerre mondiale. C’est aussi des savants qui considèrent que la science peut aider à résoudre la question sociale et, en fait, il y a cette idée que, finalement, à travers la science, on va peut-être arriver à dépasser les divisions politiques du moment. Finalement, qu’on soit communiste ou socialiste, ce n’est pas forcément très grave, si la science nous aide à résoudre les famines, à améliorer la santé, tout un tas de problèmes qui sont des problèmes qui se présentent aujourd’hui uniquement sous une forme politique. Ces problèmes, on pourra peut-être les dépasser demain grâce à la science. Donc, en quelque sorte, c’est une forme de Front populaire avant la lettre, mais dans l’espace « savant », et c’est cela qui est un peu au fondement de l’UR.

Et l’autre chose qu’on peut dire, c’est que, par rapport au mouvement de la Libre pensée, qui existe bien avant, la particularité du mouvement rationaliste à partir des années 30, c’est la formulation d’un projet positif qui se fait jour par rapport à certains réflexes anticléricaux. Ils ne sont pas « anti », ils sont « pour » quelque chose. Ils sont pour la science, en disant, finalement, que faire reculer les superstitions, ou faire reculer les croyances, cela suppose la construction positive d’un espace autonome qu’est la science, et de lui-même, si cet espace-là progresse, il fera reculer les religions. Donc, il ne sert à rien de heurter les religions de front. Ce qu’il faut faire, c’est progresser, structurer l’espace scientifique, le faire progresser et, pour cela, il faut une structure administrative. Et l’on retrouve aussi dans le noyau des fondateurs de l’UR, ceux qui vont pousser pour la création du CNRS, une mutuelle des savants. Pour que l’idée de raison progresse, il faut que la science ait une administration qui lui soit propre, et qui soit au service du progrès.

E. H.-P. : Justement, cette contradiction, qui me semble quand même perdurer entre le principe d’apolitisme et la foi qu’on peut avoir dans la raison à dépasser des contradictions politiques, elle fait parfois que l’on ne dit rien en 1945 sur ce qu’a été le fascisme hitlérien, on ne dit pas grand-chose en 1958, voire rien du tout sur le retour de De Gaulle, on ne dit rien sur la Guerre d’Algérie, on ne dit rien sur Mai 68…

S. L. : Il faut différencier, je pense, la partie des années 30 et la partie de l’après-guerre. Dans les années 30, l’apolitisme, c’est le sous-produit de quelque chose de très politique, qui est cette idée que la science, elle est au service du progrès. Après la Seconde guerre mondiale, la référence critique au fascisme, quand même, est présente dès 1933 : l’UR est l’une des premières associations qui dénoncent le fait qu’on brûle des livres, que les chercheurs juifs sont persécutés en Allemagne. Donc, il y a quand même cette vigilance qui est là, et, après-guerre, en vérité, cela va tellement de soi que cette question du rapport au nazisme n’est plus exprimée. Et, très rapidement, je pense que l’UR va être rattrapée par le contexte de la Guerre froide. Et donc, dans ce contexte-là, la neutralité politique existe toujours, mais elle a un peu changé de sens. C’est-à-dire qu’avant-guerre, on se dit apolitique pour taire la division entre socialistes et communistes ; après-guerre, pendant la Guerre froide, on va se dire apolitique parce que finalement l’UR sert de passerelle entre le monde qui a basculé à l’Est, et les vieux réseaux de la Ligue des droits de l’homme et des humanistes d’avant-guerre qui, eux, sont restés sur des lignes type SFIO ou autres et qui sont dans le monde non communiste. Et donc là, l’UR va changer un peu de fonction. Elle devient une espèce de « téléphone rouge » entre les deux pôles, les deux camps du mouvement social en France, et là, l’apolitisme sert principalement à garder cette connexion.

E. H.-P. : L’intérêt, justement, de votre livre, Sylvain Laurens, c’est que vous proposez toujours une analyse des rapports mouvants entre science et société. Vous essayez d’analyser de très près les différents régimes d’historicité et, comme vous le rappelez ici, c’est en découpant en moments différents l’histoire de l’Union rationaliste, c’est en réfléchissant de près sur le rapport à la technologie, aux groupes de pression, au monde industriel privé ou public, que vous essayez de mener l’analyse. Je pense, par exemple, à la question de l’Union rationaliste et du nucléaire, ou à la question de l’écologie, à la question du climat, du principe de précaution.

S. L. : Alors, sans être totalement déterministe, ce qu’on voit bien, c’est que la position d’une association comme l’Union rationaliste, sur les questions notamment d’intérêts industriels ou de groupes de pression, va bouger dans le temps, et elle bouge, mais c’est assez logique, en fonction aussi de la sociologie de ses militants. C’est-à-dire en fonction du fait que, à un moment donné, au sein de l’Union rationaliste ce sont plutôt des physiciens, et plutôt des physiciens communistes qui sont dominants, ou à d’autres moments, des ingénieurs, qui sont un peu moins politisés, au sens où ils n’ont pas leur carte et, dans un parti politique, ils sont plutôt dans un investissement de type de défense de la science, de médiation scientifique, le rapport à la question industrielle ne va pas être tout à fait le même. Et je pense que l’on aurait intérêt à intégrer ce que permet de faire la sociologie ou l’histoire, c’est-à-dire de prendre du recul par rapport aux positions du moment, en montrant qu’il y a des liens entre des cultures professionnelles, des cultures savantes, notamment, et des prises de position au nom de la science dans l’espace public. Je pense qu’on a intérêt à utiliser la sociologie et l’histoire, y compris quand on est un militant rationaliste, pour penser, et pour prendre de la distance par rapport à ce que Laurent Loison appelle « le dogmatisme de la science du présent » : c’est-à-dire, non pas tomber dans un relativisme, mais se dire qu’il y a eu de tout temps des gens qui intervenaient dans l’espace public au nom de la vérité scientifique et que, à un certain moment, au nom de cela, ils ont aussi défendu des choses qui ont été après critiquées scientifiquement, qui se sont avérées fausses, etc. Je pense donc que l’intérêt des sciences sociales, c’est de pouvoir opérer ce détour un peu réflexif, de prendre du recul par rapport à ce qu’on pense être la vérité scientifique. Est-ce que être militant rationaliste, c’est asséner la vérité scientifique du moment, qu’on pense être la bonne, ou est-ce que c’est aussi faire exister dans l’espace public l’idée que la science, c’est un espace de débat, c’est un espace où les gens critiquent, où des énoncés – certains ont été vérifiés mille fois et ne sont plus discutés, et constituent, si l’on peut dire, un noyau de vérité indiscutable –, mais, par contre, c’est un espace continu de critiques sur lequel il y a des controverses, et que, comme dans certains sujets – par exemple, cela peut être le nucléaire, mais cela peut être aussi, aujourd’hui, plus récemment, le glyphosate ou d’autres choses comme ça –, si des savants eux-mêmes n’ont pas atteint des points de consensus parfaitement homogènes, alors, être militant rationaliste, c’est aussi avoir cette prudence lorsque l’on intervient dans l’espace public…

E. H.-P. : Vous parlez très bien de la force de l’Union rationaliste, et de ce que vous appelez, dans votre livre, également, son déclin continu. Alors, Sylvain Laurens, à quoi attribuez-vous la force de l’Union rationaliste, et que faire pour contre-carrer ce déclin ?

S. L. : L’Union rationaliste a connu des débuts assez triomphants dans les années 30 car, comme je le précise dans le livre, l’association affiche assez rapidement 3000 adhérents, ce qui est d’ailleurs bien plus que le nombre de savants qui sont fonctionnarisés dans le Supérieur à l’époque ! Et le pic d’adhésions se situe probablement dans les années 60 aux alentours de 6000 adhérents, avec une large part de militants qui sont alors plutôt des militants communistes français, alors on a sa carte à l’Union rationaliste comme on a aussi sa carte au Parti. Depuis effectivement les années 70, on a une association qui connaît un déclin continu, et quand on lit les archives on voit à chaque fois des plans de relance, des remous, mais ces plans ne marchent pas.

On peut analyser ce déclin de deux façons. Une façon optimiste, ce serait finalement de dire : si l’UR est en déclin, c’est parce qu’une partie de la bataille a été gagnée, c’est-à-dire la bataille qu’on évoquait tout à l’heure. L’UR militait pour la construction d’un espace scientifique autonome, et il a fini par se structurer, il existe un CNRS, des instituts de recherche. Chaque université dispose des services de communication qui vont valoriser auprès du grand public les résultats scientifiques, faire de la médiation scientifique, il y a tout un tas d’initiatives qui existent dans le monde académique, ou même dans le secondaire. Il y a des lieux, le Palais de la découverte, la Cité des sciences. Mais en fait, finalement, le projet qui est porté au départ, de l’UR, il a pris corps dans des institutions, dans des lieux, et tous ces lieux, finalement, peuvent être lus comme l’institutionnalisation de cet espoir de médiation scientifique qui était au lancement de l’UR.

Après, il y a une façon un peu plus pessimiste de voir les choses qui serait de considérer que l’UR serait aussi un moyen, pour les savants, de s’enraciner dans le mouvement social, ou d’avoir une passerelle vers le mouvement social. Les savants avaient une connexion, à travers l’UR, vers l’enseignement libre, le mouvement laïque, le mouvement syndical, socialiste et communiste, et que là, pour ces savants, l’idée de progrès scientifique était aussi un vecteur d’émancipation sociale. Les fondateurs de l’UR défendaient la médiation scientifique, mais défendaient aussi, explicitement, l’idée que l’émancipation sociale ne pourrait pas se faire sans les perspectives extraordinaires qu’offre la science, et aussi le rapport contrôlé à la vérité qu’offre la science. Sur ce point, c’est vrai que là, pour le coup, il y a un déclin de l’UR qui me semble aussi symptomatique d’une coupure des savants avec le reste de la société. Et je pense qu’il manque quelque chose dans l’espace actuel. Il y a des syndicats qui défendent les savants, dont le nombre d’adhérents n’est pas non plus extraordinaire. Il y a un mouvement syndical, mais il manque ce discours dans l’engagement des savants aux côtés du reste du mouvement social. Et ce déclin-là, il est continu, au moins depuis les années 1970.

E. H.-P. : Mais ce rôle de lien entre les scientifiques, le rapport à la vérité et les citoyens, il me semble toujours d’actualité. C’est pourquoi j’invite les auditeurs de France Culture à nous rejoindre à l’Union rationaliste ! Sylvain Laurens je vous remercie.

Transcription : Françoise Langevin-Mijangos

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