Patrice Decormeille

Professeur de philosophie honoraire, président du Cercle Condorcet d’Auxerre

Les Cahiers Rationalistes
n°663

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Cahier Rationaliste N° 663 Novembre-décembre 2019

Quel avenir pour la différence des genres ?

La théorie des genres nous a appris que, même s’ils s’édifient sur une base naturelle, celle de la différence biologique des sexes, les genres sont des constructions historiques et culturelles. Quelquefois qualifiés de « sexe social », ils attribuent à l’homme et à la femme des caractères, statuts,  rôles et places différenciés qui s’expriment dans des clichés bien connus,    les stéréotypes de genre. Si les genres sont historiques, ils sont susceptibles de variations, comme en témoigne notre époque qui justement les met en question et tend à les redéfinir. Se pose alors la question de savoir où on    en est aujourd’hui, en particulier dans les pays où l’emprise de la religion faiblit ?

Nous devons constater un mouvement sociétal puissant qui tend de plus en plus à rapprocher les genres et effacer les différences. Sous le double effet du développement de l’individualisme et des luttes féministes, les femmes ont acquis un statut égalitaire et ont progressivement conquis les rôles, les fonctions, les espaces que les hommes jusqu’alors se réservaient. Même s’il existe encore des bastions de résistance, les progrès accomplis en l’espace de cinquante ans sont spectaculaires. D’un autre côté, les hommes investissent de plus en plus volontiers l’espace privé longtemps réservé aux femmes, se montrent plus ouverts à la sollicitude, à l’attention aux autres et ils abordent la question de la génération de façon partagée à travers le « projet commun de parentalité ».

Ce processus de rapprochement des genres, bien mis en lumière par Camille Froidevaux-Metterie[1], redistribue les rôles et pousse les genres à se redéfinir. À l’évidence, nos codes se brouillent même si, par l’inertie des mentalités, les stéréotypes de genre sont loin d’être abolis. Il est pourtant évident qu’ils ne sont plus en phase ni avec nos valeurs ni même avec la plupart de nos pratiques. En distribuant du côté masculin force, courage, fermeté, maîtrise et domination, et du côté féminin fragilité, douceur, docilité et dévouement, ces stéréotypes laissent apparaître de façon criante en quoi ils sont entièrement ajustés à la justification et à la perpétuation d’une relation    de domination entre les sexes. Ils sont devenus  inacceptables  dans  une  société égalitaire, au point qu’il n’en est pas un seul à retenir sans risquer de tomber dans un schéma d’assujettissement. Ils sont aujourd’hui suffisamment ébranlés pour qu’on puisse présumer qu’ils sont sans avenir sous cette forme.

La question qui se pose alors est de savoir si on se dirige vers un affaiblissement encore plus grand de la distinction des genres et si leur rapprochement peut  aller  jusqu’à  un  genre  unique  susceptible  d’abolir  la dualité de l’humanité. Cette question est, comme on le voit, purement prospective. Elle amène à se demander s’il existe une butée irréductible au- delà de laquelle la confusion des genres ne peut aller, de telle sorte qu’on puisse présumer qu’il ne sera jamais possible de confondre le masculin et le féminin, pas plus qu’on ne confond les hommes et les femmes.

D’un point de vue théorique, il y a plusieurs manières de ruiner la distinction de genre. Les deux principales à s’y employer sont le féminisme universaliste et la Queer theory américaine. L’universalisme qui se situe dans la tradition française des droits de l’homme va fonder l’universalité des droits sur une conception abstraite de l’homme qui reconnaît sa dignité, abstraction faite de toutes ses particularités. La femme y est donc reconnue en tant qu’elle s’intègre à une humanité universelle sexuellement indéterminée. Ce fut sans aucun doute un levier puissant pour permettre aux femmes d’accéder à l’égalité des droits dans la sphère publique. Mais, d’un autre côté, non seulement elles y disparaissent en tant que femmes puisqu’elles renoncent à se prévaloir de leur sexe, mais elles sont censées s’aligner sur une humanité « neutre » qui n’est en réalité rien d’autre que le modèle masculin.

Ce schéma trouve sa plus forte illustration chez Simone de Beauvoir dont l’androcentrisme est patent. On lui a beaucoup reproché de n’envisager l’accomplissement féminin que selon les modalités masculines du succès     et du pouvoir,  d’adhérer sans réserve aux valeurs masculines de maîtrise    et d’auto-affirmation, d’avoir considéré l’enfantement comme une forme d’aliénation au nom de l’incompatibilité entre maternité et réussite professionnelle. L’universalisme est ici en réalité l’universalisation du modèle masculin. Il n’est pourtant pas sûr que le masculin avec son idéal de maîtrise, de domination et de possession soit vraiment un bon modèle…

Quant à la Queer theory illustrée par Monique Wittig et Judith Butler,  elle est encore plus radicale dans l’abolition du partage binaire des genres puisqu’elle fait de cette bipolarité une pure construction culturelle requise par la norme de l’hétérosexualité. Loin d’être naturelle, l’identité sexuelle ne serait qu’un effet de langage, une construction performative requise par la relation de pouvoir que l’hétérosexualité établit en assujettissant les femmes. Il faudrait donc pour abolir cette relation de subordination, ruiner la norme hétérosexuelle et les catégories d’homme et de femme qu’elle construit.

« C’est l’oppression qui crée le sexe, non l’inverse » affirme Monique Wittig. L’affirmation selon laquelle le sexe et la dualité des sexes ne sont que le    fait d’énoncés performatifs soutenus par une culture sexiste peut laisser rêveurs les esprits sceptiques. Il reste cette conséquence qui tombe comme un couperet : plus d’hommes, plus de femmes, mais une pluralité de genres en fonction des orientations sexuelles.

On comprend que ces deux théories qui ont en commun de faire disparaître les femmes ne séduisent guère celles qui, soucieuses d’émancipation, ne rêvent pas pour autant soit de dupliquer un modèle masculin, soit d’être noyées dans la dissolution des genres. Beaucoup, telles Catherine Malabou ou Annie Leclerc, s’insurgent contre cette nouvelle violence exercée contre la femme : décréter sa disparition. D’où l’émergence d’un féminisme différentialiste qui se traduit dans l’opinion publique par l’engouement pour la formule « égalité dans la différence ». Militant pour la prise en compte d’une spécificité féminine, la formule égales mais différentes signifie en réalité égales mais féminines. La question n’est plus de savoir si les femmes sont aptes à assurer toutes les fonctions que les hommes se réservaient mais de savoir si elles le font d’une manière différente.

Il y a là une position à la fois cohérente et problématique. Cohérente, parce qu’elle ne confond pas l’égalité – qui est une notion juridique et morale – avec  la « mêmeté ». Il n’est pas besoin en effet d’être semblables pour  être égaux. Problématique, car dès qu’on demande « quelle est donc cette différence ? », il est presque impossible d’y répondre sans retomber dans les stéréotypes de genre. Toutes les différences qu’on pourrait se risquer à énoncer peuvent servir de prétexte au retour à une situation de domination. S’il appartient aux femmes d’être douces, il sera facile pour la force de s’imposer ; si elles ont, plus que les hommes, le sens du dévouement, il sera facile de les exploiter, etc. Par ailleurs, comment savoir si ces différences tiennent à un reliquat des anciennes différences de genre ou au contraire     à une différence irréductible propre aux femmes ? Le piège récurrent dans lequel se trouvent enfermés tous ceux qui veulent mettre en accord l’égalité avec la différence tient à ce que toute différence est suspectée de faire revenir au schéma de subordination auquel on voulait échapper.

Peut-on reconnaître la  différence  des  sexes  sans  sexisme  ?  Au-delà  de  la différence purement biologique, celle du XX et du XY, existe-t-il des différences relevant des façons d’être qui pourraient justifier la dualité des genres ? Il faut bien supposer que les femmes ont quelque chose en commun, sans quoi on ne pourrait plus rien comprendre à la construction des formes historiques de servitude dont les femmes ont été très spécifiquement les victimes. N’est-ce pas les femmes comme telles qui ont eu à subir cette forme très particulière d’assujettissement qui est le sexisme ? Si ce n’était pas le cas,  le féminisme lui-même n’aurait aucun sens. En cela, l’existence même du féminisme atteste du féminin.

Reconnaître qu’il y a quelque chose de commun à toutes les femmes, mais aussi quelque chose de commun à tous les hommes, c’est admettre l’existence d’une butée irréductible, permanente et universelle, indépendante de la construction des genres, qui impose de reconnaître la dualité de l’humanité. Faut-il alors parler de nature ? On ne peut ignorer toutes les difficultés qu’il y a à parler de nature et la crispation que le simple usage    de ce mot suscite chez la plupart des féministes. Non sans raisons, puisque l’argument des différences naturelles a toujours servi à légitimer les rapports de subordinations institués entre les deux sexes. Est-il pour autant judicieux d’indexer la ruine des stéréotypes de genre sur la ruine des différences biologiques ? C’est loin d’être sûr.

La deuxième difficulté qu’il y a à parler de nature tient au fait que la nature ne se montre jamais nue : elle est toujours déjà modelée par le social, dirigée par des normes, investie de significations culturelles. Même les besoins les plus naturels comme celui de manger ou de dormir ne se présentent jamais sous leur forme brute, mais sous les formes que la culture leur a données.

Mais la difficulté majeure est d’ordre philosophique puisqu’elle tient à la manière de penser les rapports entre nature et culture et qu’il y a sur ce point bien des ambiguïtés qui faussent la plupart des débats. Il est indéniable que      la culture a le pouvoir de remodeler la nature dans une direction voulue. Les études de Catherine Vidal sur la plasticité cérébrale en donnent une bonne illustration. La plupart des différences observables, aussi bien entre les sexes qu’entre les individus, sont l’effet des interactions avec l’environnement et par conséquent le fait de la culture. Rousseau en avait  déjà posé le principe avec    le concept de perfectibilité et c’est en s’appuyant sur ce principe  que  John  Stuart Mill pourra un siècle plus tard écrire l’une des plus belles critiques de l’assujettissement des femmes, critique qui préfigure la question du genre et que ces quelques lignes résument :« Ce qu’on appelle aujourd’hui la nature des femmes est quelque chose d’éminemment artificiel, résultant d’une répression forcée par certains côtés et d’une stimulation contre nature par d’autres »[2].

Faut-il en déduire que la nature ne compte pour rien ? Sur ce point repose le malentendu qu’il faut dissiper. On connaît la querelle récurrente entre d’un côté les naturalistes qui pensent que les différences naturelles justifient les archétypes de genre et d’un autre côté les constructivistes qui, tétanisés par la hantise d’essentialiser une quelconque identité féminine, récusent toute différence naturelle et attribuent tous les caractères de genre à une construction éducative. Cette querelle est en réalité un faux débat puisque les uns comme les autres se font la même idée, au demeurant indéfendable, de ce qu’est la nature et de son rapport à la culture.

Que ce soit pour suivre la nature ou s’en débarrasser pour ruiner les rapports inégalitaires, les uns comme les autres supposent une nature normative, fixant les règles auxquelles nous devrions obéir. Tout l’argumentaire du sexisme naturaliste s’adosse implicitement à une métaphysique cosmologique ou théologique qui voudrait, soit que l’ordre humain se mette en conformité avec l’ordre cosmique, soit que l’humain se plie à ce que la nature a voulu, la nature étant légitimée dans ses injonctions par son origine divine. Ils parlent donc de « lois naturelles » pour fixer les stéréotypes de genre, ou encore    de conduites « contre-nature » dès qu’il y a déviance par rapport à ce que voudrait la loi divine. D’un autre côté, en voulant à tout prix montrer qu’il n’y a pas de différences naturelles entre les sexes, les constructivistes supposent encore que la nature puisse être normative, puisque leur souci d’effacer toute différence entre sexes trahit leur crainte que d’éventuelles différences naturelles ne viennent légitimer des rapports hiérarchiques. Là encore, la nature serait censée fixer la règle.

Dans la grille de lecture qui est celle de la modernité, cette conception est insoutenable. Ce ne sont pas les différences qu’il faut nier, mais l’idée même que la nature puisse être notre guide. La nature dit ce qui est, seule la culture dit ce qui doit-être. Il n’y a pas de hiérarchie dans la nature, toute hiérarchie est sociale. La nature ne connaît que les rapports de force alors que toute hiérarchie implique un devoir d’obéissance qu’il faut faire reconnaître par ceux qui y sont soumis : c’est seulement par là qu’un droit peut durer quand la force cesse, pour le dire dans les termes de Rousseau. Or, la nature ignore tout du devoir et de l’obligation, lesquels relèvent de la morale. La nature n’oblige pas au sens moral et kantien du terme. Elle est axiologiquement neutre, et si elle a ses raisons, comme par exemple la perpétuation de l’espèce, ses raisons ne sont pas les nôtres. Naturalistes et constructivistes qui commettent la même erreur sont donc à renvoyer dos à dos.

Mais si la culture ne subit pas les injonctions de la nature – pas plus qu’elle ne se plie à un déterminisme naturel -, elle n’ignore pas pour autant la nature, il lui suffit en réalité de l’utiliser à ses propres fins. Que ce soit pour produire des œuvres (matérielles ou artistiques) ou orienter des comportements humains, la culture n’est rien d’autre que l’opération qui consiste à se ressaisir de la nature pour lui donner une orientation particulière, conforme aux buts et aux valeurs qu’elle a voulu se donner.  On voit donc, appliqué à   la différence sexuelle, que le biologique n’a rien d’inexorable. Mieux vaut parler de « prédispositions naturelles » à tel ou tel comportement, dire qu’au mieux la nature peut nous incliner à agir dans tel ou tel sens et qu’il revient à la culture du groupe de se ressaisir de ces prédispositions pour les remodeler et les orienter vers ses fins propres.

Si la nature a produit des différences aussi bien entre les sexes qu’entre les individus  à l’intérieur d’un même genre, elle ne nous dit rien du sort   que nous devons leur réserver. La nature n’est pas notre code. Il s’est trouvé historiquement que les sociétés qui ont voulu se structurer selon un ordre hiérarchique et subordonner un sexe à l’autre ont transmué ces différences en inégalités et, pour s’en justifier, ont accordé indûment un pouvoir normatif à la nature. Mais rien n’empêche une culture égalitaire de donner à cette différence une autre orientation qui ne prête pas à la construction de rapports de pouvoir. Il n’est donc pas nécessaire de nier l’existence de différences, mêmes importantes, pour établir des relations égalitaires entre les êtres humains.

Observons par exemple ce simple fait que les femmes produisent un ovule par cycle et les hommes des millions de spermatozoïdes par jour. La conséquence immédiate de cette dissymétrie va faire que, chez les humains comme chez la plupart des mammifères, les mâles vont se trouver entre  eux dans un rapport de compétition face à la femelle convoitée, et chaque femelle dans une position de sélection vis-à-vis des nombreux candidats       à l’accouplement[3]. Il est clair qu’il n’y a là aucune justification à ce que        les hommes se comportent en prédateurs sexuels. Tout au plus, cela peut expliquer  que  la  proposition  sexuelle  soit  plus  souvent  portée  par  les hommes que par les femmes et qu’il y ait davantage de harceleurs que de harceleuses. Mais cela indique surtout que, dans une culture qui a le respect de la personne humaine, il importe d’éduquer les garçons pour qu’ils sachent rester dans les limites de la civilité quand ils sont porteurs de propositions et, par ailleurs, éduquer les filles pour leur apprendre à repousser sans ménagement les propositions qu’elles ne jugent pas opportunes. La loi peut y contribuer en sanctionnant les conduites de harcèlement (comme c’est le cas en France, depuis peu) mais c’est surtout une question d’éducation. La nature est là, elle sera toujours bien là, mais elle ne dicte pas sa loi, c’est l’affaire  de la culture d’imposer sa norme et de rediriger la nature dans le sens voulu.

Il est possible aussi que le fonctionnement hormonal différencié chez les hommes et chez les femmes induise des prédispositions comportementales différentes. C’est ce que différentes expérimentations sur les effets de la testostérone tendraient à prouver, mais rien n’empêche là encore l’éducation d’y apporter les correctifs souhaités. S’il devait y avoir, chez les garçons plus que chez les filles, une prédisposition à la combativité et à la compétition,     il reviendrait à la culture de l’orienter vers des buts socialement valorisés comme la compétition scolaire, sportive ou professionnelle. Il en ressort que s’il existe des différences naturelles, elles ne sont pas déterminantes et que, par conséquent, il nous appartient de recomposer autrement les rapports de genre sans avoir à nier les différences naturelles.

C’est au niveau du corps, non du corps anatomique mais du « corps vivant », que les différences entre les sexes sont les plus manifestes. Il faut, pour en prendre toute la mesure, bien se représenter que le corps n’est pas matérialité, mais puissance de vie. « L’être vivant des corps » c’est, pour reprendre les mots de Sylviane Agacinski, « leur pouvoir de sentir, de jouir, de souffrir, d’agir et de pâtir. »[4]. La célèbre sentence de Simone de Beauvoir

« On ne naît pas femme, on le devient » fait trop bon marché du corps. Trop bon marché de ce que Descartes appelait « les passions de l’âme », à savoir ce que l’esprit subit et qui résulte de l’action du corps. Sous un forme plus contemporaine, Merleau-Ponty dira : « mon existence comme subjectivité ne fait qu’un avec mon existence comme corps ». Notre existence est incarnée et c’est à travers le corps que nous accédons à la conscience du monde, d’autrui et de nous-mêmes. Si le corps est une façon de vivre, de sentir, d’avoir relation au monde et à l’autre, en bref, une façon d’exister, il est difficile de croire que l’expérience vécue dans et par un corps de femme puisse être semblable au vécu d’un corps masculin.

Il en est du féminisme universaliste comme du jeunisme, ils témoignent l’un et l’autre de la même négation du corps. Chacun admettra facilement que c’est un processus imputable au seul corps qui nous fait prendre de l’âge. Mais qui osera prétendre qu’un corps jeune et un corps âgé ont les mêmes sensations, les mêmes désirs, les mêmes jouissances, les mêmes souffrances et les mêmes modes d’action ? Il en est de même lorsqu’on compare le corps vivant d’une femme à celui d’un homme. C’est la même négation     de l’enracinement corporel de nos expériences qui veut que les femmes soient des « hommes comme les autres » et qui soumet le vieillard à cette implacable injonction de rester toujours jeune. La même illusion de toute puissance de la volonté humaine – délivrée par les sciences et les techniques de toute contrainte naturelle – va prescrire aux femmes d’être des hommes, aux jeunes de ne pas vieillir et aux vivants de ne plus mourir.

Sans doute Simone de Beauvoir n’ignore-t-elle pas cette dimension incarnée de la femme, mais elle y voit surtout ce qui va prêter à son aliénation : n’être qu’un corps pour l’homme, un corps objet de désir, d’appropriation et d’exploitation. La dimension incarnée et sexuée de l’existence féminine n’est plus aliénante dès lors qu’on considère le corps vivant dans toute l’étendue de ses expériences. C’est ce qu’un certain nombre de féministes, telle Annie Leclerc, vont mettre en lumière en exprimant avec force cette « parole de femme » qui souligne les jouissances spécifiques qui leur  appartiennent dans leur façon de désirer, d’aimer, de vivre la grossesse, l’accouchement ou l’allaitement. Une parole qui exhorte les femmes à ne pas avoir honte de leur corps, à l’aimer, à affirmer sa puissance, à faire valoir toutes ses potentialités, et, à travers lui, à aimer la vie[5].

Les expériences vécues par un corps d’homme et par un corps de femme ne sont pas interchangeables. Chacun de nous sait bien par expérience que les hommes et les femmes, quand ils se désirent, ne se désirent pas de la même manière, ne sont pas sensibles aux mêmes éléments de séduction et ne jouissent pas de la même manière, au point que la notion même d’union sexuelle – déjà contestée par Lacan – désigne plus un idéal qu’une réalité. Hommes et femmes ne vivent pas la même dynamique amoureuse et la nature y fait insister sa différence.

Admettre que nous vivons nos désirs, nos sentiments, nos émotions avec notre corps, c’est s’attendre à ce qu’ils ne soient pas vécus sur le même mode avec des corps différents. Il y a même un grand danger à nier la charge de sens dont le corps vivant est porteur car, réduit à sa matérialité insignifiante, le corps de la femme retombe dans cette aliénation qui le limite au corps utile, fonctionnel, accessible à toutes les formes de marchandisation, de la prostitution à la gestation pour autrui.

Il est impossible que la culture ne prenne pas en compte ces différences entre le vécu des expériences incarnées des hommes et des femmes. Il faut donc s’attendre à ce qu’elle reconstruise une différence de genre qui donne sens à la bipolarité de l’humanité. Seules deux choses importent. D’abord que la culture sache donner à cette différence de genre une orientation qui satisfasse aux valeurs d’égalité et de respect de la personne que nos sociétés ont voulu se donner. Ensuite que les genres ne soient ni des assignations ni des prisons. Il en est de notre identité de genre comme de chacune de nos appartenances, chacun se les réapproprie à sa manière pour les infléchir dans un sens personnel. En ce sens, il y aura toujours des masculinités et des féminités.

Au plan collectif, personne ne peut dire aujourd’hui, alors que les genres sont en passe de se redéfinir, quelle figure la distinction des genres va prendre. On peut seulement gager que la distinction du masculin et du féminin est loin de s’effacer car, si la nature ne dicte pas nos normes, elle ne peut pour autant être ignorée. Il faudra toujours compter avec elle. À nous de savoir mieux la diriger. Le défi qui nous est lancé par la déstabilisation des genres est de savoir réinventer une différence de genre qui ne soit pas discriminante.

L’insistance de la différence à l’intérieur de rapports égalitaires n’a rien de maléfique. Qui aurait envie de vivre parmi des sexes indifférenciés et interchangeables, dans un monde unisexe où il n’y aurait plus que la signalétique des toilettes publiques pour différencier hommes et femmes ?

La nature a ses raisons qui ne sont pas les nôtres, mais elles peuvent parfois se conjoindre. En construisant la bipolarité des sexes, la nature nous tend une perche, elle nous donne l’occasion d’être confrontés à la figure de l’autre et d’être sommés de relever ce défi permanent d’apprendre à vivre en harmonie avec l’altérité sous toutes ses formes. Elle nous oblige à nous civiliser. Ne nous faisons cependant aucune illusion, hommes et femmes auront sans doute toujours du mal à bien se comprendre – il y a trop de choses qu’ils ne vivent pas sur le même mode – mais ça ne les empêchera jamais de tenter de construire ce que Mona Ozouf appelle joliment « un commerce heureux entre les sexes ».

Patrice Decormeille

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  1. Camille Froidevaux-Metterie, La Révolution du féminin, éd. Gallimard, 2015.
  2. John Stuart Mill, The subjection of women, 1869.Traduit par L’asservissement des femmes, Petite Biblio. Payot, 2005, p.
  3. Voir les travaux de la neurobiologiste Lucy Vincent, repris par Olivia Gazalé dans Je t’aime à la philo, éd. Robert Laffont, 2012, p. 23-25.
  4. Sylviane Agacinski, Femmes entre sexe et genre, éd. du Seuil, 2012, p.
  5. Annie Leclerc, Parole de femme, éd. Grasset,

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