Jacqueline
Costa-Lascoux

Sociologue, directrice de recherche au CNRS,  directrice  de  l’Observatoire des statistiques de l’immigration et de l’intégration.

Les Cahiers Rationalistes
n°664

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Cahier Rationaliste N°664 - Janvier-février 2020

La laïcité au regard des femmes

On lira ici le texte de la conférence prononcée au Cercle Condorcet des Alpes-Maritimes, lundi 18 novembre 2019, par Jacqueline Costa-Lascoux, sociologue, directrice de recherche au CNRS,  directrice  de  l’Observatoire des statistiques de l’immigration et de l’intégration.

« La laïcité au regard des femmes », le titre peut surprendre. Lorsqu’on parle de laïcité, on s’en tient généralement aux règles structurelles de la séparation des Églises et de l’État, à la loi de 1905. C’est oublier les lois sur l’École de 1882-83, qui se réfèrent expressément à la laïcité, et dont Jules Ferry, reprenant Ferdinand Buisson, déclarait que leur fondement était la Déclaration de 1789, c’est-à-dire les libertés de conscience, de culte, de pensée, et le principe de l’égale dignité des personnes. C’est cette alliance de la liberté et de l’égalité que les intégristes refusent, parce qu’ils pensent détenir la Vérité. Ils se réclament évidemment de la liberté – on connaît le slogan « c’est mon choix, c’est ma foi, c’est mon droit » – mais ils refusent d’accepter celle des autres, persuadés qu’ils sont d’être les seuls à détenir le vrai, le bien, le pur… ou du moins font-ils semblant en instrumentalisant la religion.
Les intégrismes veulent imposer à l’ensemble des citoyens leur vision du monde, leurs prescriptions et leurs règles. Les débats actuels sur la procréation, l’évolution du droit de la famille, l’éducation, la condition   des femmes, l’homosexualité, se heurtent à des prises de position qui se targuent d’une légitimité transcendante. Ne faisons donc pas comme si les questions de laïcité ne concernaient que la séparation structurelle des Églises et de l’Etat, alors que le débat philosophique sur les droits et les libertés des personnes est fondamental et a été fondateur.
Alors oui, la laïcité a accompagné de formidables progrès sociaux, a favorisé l’égalité des droits y compris pour combattre les formes traditionnelles de patriarcat, qui maintenaient les femmes sous tutelle. Cela n’a certes pas été aussi rapide que souhaité. Y compris dans les milieux laïques, le machisme a eu une certaine longévité. Et alors que Ferdinand Buisson, en 1909, prônait le vote des femmes, il a fallu attendre la Libération pour qu’une ordonnance soit prise en ce sens par le général De Gaulle. Des laïques avaient craint que les femmes votent comme leur confesseur (ce qui correspondait à une certaine réalité) et qu’elles soient un frein au vote d’autres réformes législatives.
L’actualité du quotidien est toujours marquée par des violences et des inégalités dont les femmes sont victimes. Pourquoi un tel décalage entre les progrès du droit et les comportements ? « C’est la tradition, c’est comme çà depuis toujours, c’est la religion » déclaraient des lycéens de Nanterre. Nombre de nos contemporains essentialisent les identités de genre. Ils reconnaissent visionner des films porno tout en rêvant d’une femme pudique   et pure : « Il y a celles avec qui on s’amuse, celles avec qui on se marie ».
La laïcité se heurte à des stéréotypes qui tirent argument de quelques différences physiques et de clichés reproduits depuis des générations. Le principe de l’égale dignité des personnes est rarement entendu : il n’est pas audible et il n’est pas compris.
Pourtant, ce principe a plus de deux siècles. L’état civil a été créé en 1792, en application de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen. Le « Grand livre des citoyens, tenu par un élu, le maire, enregistre toute personne de la naissance à la mort, en mentionnant les évènements importants de son existence, « sans distinction de rang social, de sexe ou de religion » (dans de nombreux pays, aujourd’hui encore, il n’y a pas d’état civil, les registres sont tenus par des autorités religieuses). C’est grâce au principe d’égale dignité des personnes fondement de l’état civil, que les protestants (1787) et les juifs (1791) ont ainsi acquis la citoyenneté. Pour les femmes, leur condition s’est améliorée quant elles sont sorties de la tutelle juridique de leur père ou de leur mari, mais il a fallu attendre 1938,  en  France,  pour  que  soit  mis  fin à leur incapacité civile et la loi de juin 1970 pour que la notion de chef de famille soit supprimée !
On ne peut pas ignorer que les religions ont des visions de la condition des personnes qui s’accompagne d’une longue liste de pratiques, de prescriptions et d’interdits. Combien de religions acceptent que des femmes aient des fonctions de ministre du culte ? Si chacun est libre de ses croyances et de faire des choix pour lui-même, pourquoi les imposer aux autres, pourquoi menacer de sanctions au cas de manquement à ces choix ? Une jeune fille peut arriver vierge au mariage, libre à elle, mais en aucun cas, la virginité ne peut être une condition du mariage civil. On ne saurait accepter qu’au nom d’une religion (le Tea party américain a exactement les mêmes commandements que les courants religieux les plus orthodoxes), les dogmes deviennent une norme générale inscrite dans la loi. De même, personne n’obligera une femme à pratiquer la contraception ou l’IVG : femmes rabbins en France, quatre musulmanes qui ont enfreint les règles en se déclarant imam, et aucune femme prêtre catholique.
Une société laïque est une société qui met les religions face à leurs responsabilités quand elles veulent imposer des contraintes à l’ensemble de la société. La laïcité respecte la diversité des convictions, des philosophies et des croyances, mais elle est garante de l’exercice des libertés et des droits fondamentaux de chacun, au nom de l’intérêt général.

  1. LE MIROIR DÉFORMANT DE LA DIFFÉRENCE

 Delphine Horvilleur, dans son ouvrage En tenue d’Eve(1), montre comment des théologiens ont infléchi l’interprétation de la Genèse vers une lecture sexiste(2). Les réflexions critiques, aussi savantes soient-elles, se heurtent à des croyances fermement ancrées dans les esprits. La partition des êtres humains en deux genres correspond à une conception binaire de l’humanité, qui légitime la domination masculine par respect de la volonté divine.
Conjointement, la ligne de démarcation entre le pur et l’impur s’accompagne d’une série d’interdits assortis de sanctions. La liste de ce qui est licite et de ce qui est illicite prend appui sur la distinction entre les sexes… Aujourd’hui, pour des jeunes, on la retrouve sur des applications de smart-phone : « serrer la main d’une femme est pour un homme un acte de fornication et fait perdre des points sur le chemin du Paradis » ! 
La relation dissymétrique entre l’homme et la femme engendre un ensemble d’inégalités qui assure la pérennité de « l’ordre du monde ». Les intégrismes redonnent vie à cette vision archaïque de l’humanité. Les tenants de théories différentialistes apportent leur appui avec cette espèce de fébrilité identitaire qui privilégie le masque au détriment de la personne. En critiquant l’universalité des droits, assimilée à l’impérialisme occidental, les décoloniaux, les indigénistes, les identitaristes développent une logique de la différence qui a pour effet de contrer l’accès à l’égalité et de rejeter l’idée même de l’universalité des droits de l’Homme. Les archétypes sont repeints à la couleur du jour. Faut-il rappeler quelques revendications récentes présentées pour tester les institutions de la République : après le voile comme symbole identitaire, les cantines hallal, le burkini, puis les piscines à horaires séparés et maintenant les listes communautaires promises pour les Municipales de 2020 ?

  1. L’OBSESSION DE LA SEXUALITÉ

 Pourquoi, tant de religieux abordent-ils si peu les questions philosophiques et spirituelles, ou les créations artistiques inspirées par la foi, préférant se consacrer à des rituels alimentaires et vestimentaires ou à des pratiques centrées sur le corps et la sexualité ? De l’excision et la circoncision aux différentes étapes initiatiques pour atteindre l’âge adulte, celui du mariage et de la procréation, les interdits contraignent la liberté sexuelle. On se souvient du beau film israëlien Kaddosh, du film malien Timbuktu ou du film franco- algérien récent, Papicha.
Les prescriptions sur le voile, la virginité, l’abstinence, les interdits de mariage, la contraception, la procréation, l’adultère, l’homosexualité… inspirent une police de la pensée et des mœurs, qui tend à réglementer strictement la vie familiale jusqu’à la transmission des biens et, plus prosaïquement, à limiter la présence et la libre circulation des femmes dans l’espace public. Les interdictions de mariage entre personnes de confessions différentes, ou avec une personne athée ou divorcée, la phobie de l’homosexualité, s’accompagnent, il est vrai, d’une hypocrisie qui est à la dimension des souffrances engendrées par un excès de règles et de sanctions.
La passion avec laquelle certains dénoncent l’interdiction du port de signes  religieux  ostensibles  à  l’École,  qualifiant  la  loi  de  mars  2004    de « liberticide », semble d’autant plus surprenante chez tant de parangons de vertu ! La protection des mineurs accueillis dans le service public de l’éducation, le respect de leur droit à l’expression contre le prosélytisme, la prise en compte de leur diversité et, pour certains, des persécutions religieuses que leur famille a pu subir dans un pays d’origine, le souci de la conciliation des libertés, sont manifestement incompris de ceux qui, eux-mêmes soumis à des tabous, projettent sur la laïcité un mode de raisonnement hérité des injonctions intégristes. La question omniprésente du voile traduit bien la sexualisation obsessionnelle des signes religieux, plus particulièrement, ceux marquant le corps des femmes.
Dans la commission La liberté d’expression religieuse dans une société laïque que j’animais dans les années 90 à la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH), les dignitaires des différentes religions ont discuté pendant plusieurs mois sur le thème de leurs libertés. J’ai proposé la méthode laïque, c’est-à-dire celle qui consiste à partir de leurs revendications pour examiner comment la laïcité pouvait y faire droit et les satisfaire.
Un tableau de leurs demandes a été dressé en quatre colonnes : le temps du religieux, l’espace du religieux, le corps et le religieux, le statut des personnes et le religieux. Dans l’examen des deux premières « colonnes », ce fut à qui vanterait les mérites de la laïcité, qui apporte des réponses précises sur les temps et les lieux de prière, les fêtes, les carrés dans les cimetières, les pèlerinages, les lieux de culte construits grâce à des baux emphytéotiques… En France, il n’y a pas de système de « religions reconnues » ni de religion d’État, tous les cultes sont traités à égalité. Cela fut maintes fois réaffirmé et approuvé.
Lorsqu’on a abordé la question du corps et du religieux, c’est-à-dire, la nourriture, le vêtement, la sexualité, les premières tensions sont apparues. Dans un premier temps, le cardinal Lustiger qui avait salué une société laïque comme étant celle où on pouvait naître juif polonais et devenir l’un des premiers prélats catholiques de France, a rendu hommage à Vatican II et à la laïcité : Nous ne croyons plus  qu’être  un  bon  catholique  c’est  manger  du poisson le vendredi. Grâce à la laïcité on ne croit plus que Dieu regarde ce qu’il y a dans notre assiette. Le recteur de la Grande mosquée de Paris a précisé que l’islam est une relation intime entre soi et Dieu. Si l’on veut prier   il ne faut pas le faire en public, parce qu’on a une meilleure relation à Dieu et, comme il est dit dans la Bible, « prier à l’ombre d’un buisson ». C’est une façon de se recentrer, de méditer, d’avoir un lien direct à Dieu. En matière     de nourriture, cependant, deux religions étaient particulièrement rigides dans leurs prescriptions : l’islam et le judaïsme qui avaient des demandes similaires. Parmi les croyants laïques et les libres penseurs qui participaient aux réunions, personne ne réclamait de prescriptions  spécifiques.  En  revanche, ils critiquaient le particularisme de certains comportements et de tabous qui s’inscrivaient à l’encontre de l’égalité. Le communautarisme commençait à émerger et ils en prédisaient les dangers.
Le vêtement ? De quoi parle-t-on, de bouts de tissus pour se protéger du vent et de la pluie ou de la phobie de certaines parties du corps de la femme considérées comme érogènes, d’un accessoire vestimentaire, d’un signe identitaire, d’une vertu, la pudeur ? Mais alors, pourquoi cela ne concernerait- il que les femmes ? La pudeur est une vertu qui concerne aussi les hommes. Des lycéens essayaient d’expliquer : La pudeur pour les hommes, c’est dans le cœur,  pour les filles c’est ce qui cache leur corps, un vêtement comme le voile. De toute façon, les filles quand elles viennent en boîte avec nous,  elles l’enlèvent…la religion, vous savez, on peut faire pas mal de choses si   on le fait sans être vu, en secret ! Aborder les injonctions morales à partir des moyens de leur contournement, est une méthode pédagogique efficace pour éveiller l’esprit critique. Les jeunes filles conviennent que ce n’est pas la robe longue ou le voile qui garantit la pudeur et que le voile peut être un objet de séduction. Souvent la pudeur n’est qu’un prétexte, il s’agit en fait de se protéger des garçons du quartier, d’obéir au père ou au frère aîné, de se protéger de l’inceste, d’afficher son militantisme, de répondre à des attaques racistes, de provoquer l’entourage… les raisons sont multiples mais la spiritualité est fort peu présente : En fait, le plus important c’est de ne pas se séparer de sa communauté. Aurait-on oublié qu’à d’autres époques, en terre d’islam, le voile fut considéré comme un signe d’oppression et le dévoilement fut l’emblème de la libération(3) ?
Au-delà de la nourriture et du vêtement pour se distinguer des mécréants, la vraie ligne de séparation imposée par les différentes religions, est celle du pur et de l’impur. Or, c’est notamment dans le domaine de la sexualité que des limites drastiques sont imposées : la virginité, l’abstinence, l’isolement des femmes durant leurs périodes menstruelles, le rejet de la contraception et de l’IVG, la condamnation radicale de l’adultère, de l’homosexualité… Cela correspond à un statut différencié entre homme et femme dans tous les actes de la vie. Une de mes amies, très reconnaissante aux sœurs de Sainte Geneviève-des-Bois, qui l’avaient cachée pendant la guerre, raconte cette anecdote : lorsqu’une ancienne de Ste Geneviève se mariait, les plus jeunes pensionnaires lui brodaient une chemise de nuit pour sa nuit de  noces,  y compris la « chatière », la mariée étant censée ne pas retirer sa chemise.
Dans une société laïque, la loi civile étant indépendante des traditions religieuses, les croyants sont face à leur responsabilité quand ils veulent imposer des contraintes à l’ensemble de la société. La laïcité respecte les convictions de chacun, mais elle est garante de l’exercice des libertés et des droits fondamentaux de tous au nom de l’intérêt général.

  1. LA LAÏCITÉ, UNE CULTURE DE L’ÉGALITÉ ET DU PARTAGE

 Les critiques de la laïcité répondent souvent au besoin de croire en une organisation immuable du monde par la perpétuation des traditions, mais aussi pour conforter une affirmation identitaire. Même lorsque la séparation structurelle des Églises et de l’État est acceptée dans son principe, beaucoup n’arrivent pas à concevoir les libertés fondamentales des personnes, le droit de changer de religion, l’égalité existentielle entre les êtres qui n’est ni la ressemblance ni la similitude des apparences. Dans les mentalités, le primat du libre choix et du consentement des individus est une révolution qui reste inachevée, parce que l’appartenance à un « nous » collectif l’emporte sur la liberté individuelle, parce que l’identité se confond avec l’étiquetage.
Pour contrer la laïcité, ses détracteurs diffusent des idées fausses qui deviennent rapidement des idées reçues. Il est courant de dire qu’il y a autant de définitions de la laïcité que de personnes qui s’en réclament, qu’elle est purement franco-française et qu’elle réprime ce qui est religieux. Arrêtons- nous un moment sur ces arguments.

L’autonomie du politique et du religieux définit la laïcité. Il en découle plusieurs conséquences, parfaitement cohérentes :

  • la séparation des Églises et de l’État ;
  • l’indépendance de la citoyenneté vis-à-vis de la confession ;
  • la neutralité de l’État et du service public sur la base de l’égalité de traitement : « l’État ne reconnaît, ne subventionne ni ne salarie aucun culte » ;
  • l’émancipation de la loi civile de la loi

C’est notamment sur ce dernier point, que la condition des femmes est directement concernée.
Faut-il rappeler le courage des avocats tunisiens qui se battent pour faire adopter le principe d’égalité dans la Constitution tunisienne contre l’idée de complémentarité prônée par les islamistes ? La complémentarité, sur la base de la Charia, est entendue non comme le corollaire de l’égalité, mais comme la traduction d’une différence irréductible et inégalitaire entre l’homme et la femme. Lorsque j’étudie avec les élèves des textes relatifs à la condition des femmes sans dire préalablement à quelle époque et dans quel pays  ils ont été écrits, le résultat est symptomatique : les adolescents renvoient tous à l’Arabie Saoudite ou à un pays du monde arabo-musulman. Je leur montre que ce sont des textes du Tea Party américain, de juifs orthodoxes de Jérusalem ou de l’Église catholique il n’y a pas si longtemps, etc. Les élèves ont peine à le croire.
Disons-le clairement, ce n’est pas la laïcité qui pose problème, ni telle ou telle confession, ce sont les pratiques dogmatiques qui jouent sur la visibilité sociale, la volonté de séparer fidèles des impies, les barrières dressées entre le pur et l’impur.
La foi appartient à chacun, à son for interne et à son libre examen. L’État  n’a pas le droit d’entrer dans l’intimité des personnes, mais à partir du moment où des pratiques et des comportements ont des conséquences sur la vie des autres, il doit intervenir. Cette logique est finalement bien comprise lorsque l’on prend la peine de l’expliquer.
Les principes de la laïcité sont explicites, sur la base de la liberté de conscience.  Mais  comment  définir  la  liberté  de  conscience  ?  En  général,  on s’en tient aux deux premiers volets : C’est la liberté de croire ou  de  ne pas croire, en oubliant le troisième volet : la liberté de changer de religion. N’oublions pas que l’apostasie est un crime puni de mort dans plusieurs pays, que la critique des idées dans le domaine religieux y est puni de blasphème, sanctionné par la mort par lapidation.
La multiplication des interdits explique les replis communautaires des parents qui ont peur que leurs enfants se convertissent à une autre religion ou abandonnent la leur. S’il est tout à fait légitime de se poser la question de la transmission des valeurs à ses enfants, on ne saurait ignorer que changer de pays, de région, de milieu, oblige à se confronter à d’autres visions du monde, d’autres croyances, et que cette confrontation fait la richesse de la démocratie. Or, pour les personnes qui n’ont jamais connu la démocratie, jamais connu la laïcité, la tendance est à dire que c’est pour les occidentaux, les Français… Non, la laïcité est le résultat d’une conquête de droits et de libertés, qui ne s’arrêtent pas aux frontières de l’hexagone. On ne peut ni ne veut revenir en arrière, effacer les combats passés. Simplement, il s’agit d’expliquer pourquoi et comment on a ainsi voulu mettre fin aux guerres de religions – au Royaume Uni, en Irlande, il y a vingt ans cessait une guerre entre protestants et catholiques qui a conduit au terrorisme.
La loi française protège les personnes contre le racisme et les discriminations, mais elle favorise le débat d’idées. La laïcité est trop souvent entendue en creux, par défaut et en défense ; où est le souffle de la liberté, de l’égalité, de la fraternité qui anime ce magnifique projet de vivre ensemble ? C’est en parlant de la laïcité de façon la plus juste et la plus ouverte, que les citoyens commencent à l’accepter, car ils comprennent alors qu’elle leur permet d’exprimer leur individualité sans renier les solidarités auxquelles ils tiennent.
Les idées reçues sur la laïcité cherchent à interrompre notre chemin de liberté :

  1. La laïcité serait une « exception française ». En vérité, c’est le Mexique qui, le premier, a inscrit la séparation de l’Église et de l’État dans sa Constitution. Les Mexicains ont fondé cette séparation sur leur hommage à 1789 et leur volonté d’indépendance à l’égard des Conquistadors. Mais il est vrai que c’est la France, qui a poussé le plus loin la notion de laïcité en l’arrimant aux Droits de l’Homme et en la déclinant dans tous les domaines de la vie privée, politique, sociale, culturelle. Aujourd’hui, une douzaine de pays ont inscrit la laïcité dans leur droit comme, par exemple, le Portugal. René Rémond qui avait été le conseiller du Pape déclarait : La laïcité n’est pas une exception française, c’est une antériorité, comme 1789 le fut pour les Droits de l’Homme.

 Certains sont allés jusqu’à dire que le mot « laïcité » était intraduisible. Le mot est d’origine grecque :  laos, le peuple qui n’est pas séparé par    la barrière du savoir, c’est-à-dire pas séparé des élites, les clercs qui, historiquement détenaient le pouvoir politique et religieux. La démocratie est sans cesse à réinventer et la laïcité renvoie à une conception du peuple fondamentalement démocratique. Une idée naît dans un pays et peut avoir vocation à devenir universelle, comme l’habeas corpus (mot latin) né en Angleterre ou la démocratie née sur l’Agora à Athènes. Les idées deviennent universelles quand elles sont acceptées par les peuples comme une source d’émancipation.

  1. La laïcité serait la négation du religieux. C’est absurde : la laïcité suppose la pluralité des croyances et le pluralisme des idées, elle permet de créer, sans censure, et de développer les sciences, sans préjugés. Nous avons aujourd’hui des enseignants qui ne peuvent plus faire leurs cours parce que des élèves leur opposent des théories complotistes ou des visions créationnistes : la Terre serait plate, dieu aurait créé le monde il y a 6000 ans en six jours, etc. C’est l’ensemble des libertés, l’ensemble des possibilités qu’offre la laïcité qu’il s’agit de développer contre l’obscurantisme. Il ne faut pas s’enfermer dans les pièges qui nous sont tendus, notamment dans les cas pratiques qui sont autant de tests pour voir jusqu’où il est possible d’aller dans la provocation. Les intégristes avancent des demandes spécifiques pour mesurer notre capacité à  répondre et ils poussent à la répression pour dénoncer le non respect des libertés… Quand cela est possible, il est utile d’utiliser l’humour ! Ainsi, sur le burkini, on aurait pu s’en moquer – rien n’est plus érotique et impudique qu’un burkini mouillé -, on aurait pu ridiculiser ce genre d’accoutrement fort éloigné d’une démonstration de « spiritualité ».
  1. La laïcité serait « islamophobe ». Elle discriminerait les cultes récemment implantés en France, notamment l’islam. En droit, depuis la loi de 1905, les cultes sont traités à égalité. C’est ce que les bouddhistes ont parfaitement compris : ils ont obtenu, sans polémiques, la construction de lieux de culte (un millier de pagodes, des monastères), l’accréditation d’aumôniers, une émission sur la chaîne publique…en appliquant le droit de la laïcité. Alors pourquoi tant de débats sur l’islam insuffisamment distingué des manifestations islamistes ? L’islam représente des siècles de civilisation intellectuelle, Il est traversé par divers courants et, à la fin du 19e siècle, un islam des Lumières s’est exprimé, y compris chez des théologiens d’El Azhar qui ont écrit sur l’émancipation de la femme musulmane. Le mot laïcité est depuis longtemps connu et traduit en arabe.
    Alors pourquoi la terminologie de l’islamophobie a-t-elle un tel succès, expression qui lie l’islam à un terme de la nosographie psychiatrique, celle désignant une peur irraisonnée et incontrôlée, avec des conséquences somatiques. Des siècles de civilisation réduit à la psychiatrie ! D’ailleurs, cela ne marche pas pour les autres religions. Lutter contre le racisme antimusulman est un devoir et un engagement. La loi condamne les discriminations, l’insulte et les refus de service, à raison de l’origine ou de l’appartenance à une religion, réelle ou supposée, elle condamne les agressions selon leurs différents degrés de gravité. La terminologie de l’islamophobie, à l’inverse, ne permet pas d’ester en justice. Il faut lutter contre tous les racismes, mais ne pas utiliser des mots qui empêchent de le faire. Plus généralement, la terminologie de l’islamophobie est une insulte utilisée pour rendre tout dialogue impossible, notamment sur la condition faite aux femmes.

La liste des atteintes à la laïcité, par incompréhension ou mauvaise foi, est longue, mais celle qui vise la condition des femmes est la plus fournie en exemples. Regardons les interdits qui pèsent sur les femmes et obligent à interpeler les religieux : Messieurs les religieux pourquoi êtes-vous obsédés par la sexualité féminine ? Pourquoi ces pratiques qui les stigmatisent et limitent leur liberté ? Si vous voulez pratiquer la méditation, allez-y, mais n’imposez pas des rituels et des comportements qui nient le droit de choisir sa vie privée, d’avoir ou non des enfants, de s’exprimer dans l’espace public…. Faut-il chercher à se rendre dominateurs et répressifs pour exister ?
Combien de jeunes filles, aujourd’hui somatisent,  dans  leur  corps  contraint, leur prétendue impureté ou leur infériorité (les infirmières scolaires en témoignent)? Il ne s’agit pas uniquement de « servir le café au père et aux frères à la maison », comme le racontent des lycéennes pour décrire leur condition, ni de les enfermer dans un vêtement au nom de la pudeur. Les femmes s’interdisent certaines études et formations, certains métiers, certains loisirs, elles subissent des violences, des mariages forcés ou des mariages arrangés. Parallèlement, les hommes se voient dans l’obligation d’assumer un rôle viril et ceux qui n’y arrivent pas sont traités avec mépris d’homosexuels. Le sexisme est difficile pour les femmes, mais il l’est aussi pour les hommes. Combien de gamins ont peur de « ne pas être à la hauteur » et visionnent des films porno, pour apprendre à être « performants », c’est-à-dire violents ?
A l’inverse, dès les années 1880, les républicains ont inscrit l’amitié parmi les vertus républicaines. L’amitié est une relation fondée sur des affinités intellectuelles, professionnelles, créatives, politiques, des affinités électives qui ne sont pas sexuées, alors que nombre de discours religieux donnent l’impression de nous réduire à être « des sexes sur pattes ». Une personne existe d’abord par sa parole, son expression, sa gestuelle, sa pensée et sa sensibilité, quelle que soit son « identité sexuée ». C’est au nom de la liberté, l’égalité, la fraternité que l’amitié républicaine est une chose sacrée et inviolable.

  1. Enfin, pour être adaptée à notre époque, la laïcité aurait besoin d’un qualificatif, « ouverte » « plurielle » « positive ». C’est un pléonasme.
    « Pour certains, la laïcité devrait être assortie d’un adjectif. On évoque une laïcité « positive » (comme si elle pouvait être négative) où bien « ouverte » (comme si la laïcité était refermée sur elle-même, comme       un cercle), ou bien « moderne » comme s’il pouvait y avoir une laïcité antique ou démodée. Méfions-nous des adjectifs, ils sont l’acné du style   et servent trop souvent à cacher des arrière-pensées plus qu’à préciser la pensée. Tenons-nous en au terme de « laïcité », telle qu’en elle-même la république l’a forgée »(4).

On pourrait ajouter qu’à chaque fois qu’un grand concept du politique s’est vu accoler un adjectif, celui-ci a été vidé de son sens : les républiques ou les démocraties quand elles sont qualifiées de « populaires » recouvrent de leur étendard les pires dictatures.

  1. LA CONFUSION ENTRE IDENTITÉ ET CITOYENNETÉ

 1. L’identité représente l’héritage, la filiation, la symbolique du sang,  la terre des ancêtres, la mémoire, la communauté, tout ce qui ressort de la tradition, celle que l’on a en nous et que l’on transmet aux générations suivantes, avec sa charge affective et ses symboles.

2. La citoyenneté est l’expression du contrat social, c’est-à-dire celui du choix et du consentement dans la vie privée, du suffrage, du vote, dans la vie publique. Elle ne se réfère pas à la terre des ancêtres, mais au territoire où l’on réside, où l’on exerce ses droits dans un secteur scolaire, hospitalier, une circonscription électorale, un territoire où on est usager du service public et reconnu pleinement dans ses droits de Au- delà de la mémoire, la citoyenneté signifie une histoire collective dans laquelle n’importe qui peut s’engager (tels les résistants de l’Affiche rouge ou les combattants venus d’Outre-Mer). Elle constitue la communauté des citoyens, qui peuvent s’associer pour la défense d’un objet commun en vertu de la loi 1901, et qui participent de la nation « plébiscite de chaque jour ». Elle fait appel à la raison.

La dialectique entre identité et citoyenneté construit la personne tout au long de sa vie. Lorsque la citoyenneté reste abstraite et formelle, telle qu’elle est trop souvent enseignée, c’est « le sel de la terre », le « sel de la vie » qui disparait. Lorsque l’identité se ferme sur elle-même, devient discriminatoire et communautariste, c’est la démocratie qui disparaît. La laïcité est ce qui permet le jeu de correspondance entre les deux registres, sans que l’un efface l’autre.
Aujourd’hui, les radicalités politiques et les radicalisations religieuses rivalisent dans la visibilité sociale, pour être au premier rang dans le spectacle des apparences. Pour ce qui est de la radicalisation religieuse, reprenons  sa  définition:  «  C’est un processus de rupture qui a pour finalité    la transformation de soi et la transformation de la  société,  tous  les  moyens étant bons, y compris la violence jusqu’au terrorisme ». Parallèlement, on observe la montée de radicalités politiques qui visent à transformer la société en utilisant la violence -. Les deux formes de radicalité se fondent sur la victimisation de personnes qui ne se sentent ni entendues ni reconnues, humiliées. La seule grande différence entre radicalité politique et radicalité religieuse, tient à la légitimité dont elles se revendiquent : la radicalité politique s’appuie sur une analyse qui se veut rationnelle des rapports de force, des injustices et des inégalités ; la radicalisation religieuse tire sa légitimité d’une transcendance qui est hors de portée et non partageable avec les mécréants, les impies, les apostats. En matière de radicalité politique, les démocraties ont une expérience historique et savent faire, mais comment réagir face à des personnes ou des collectifs qui refusent tout dialogue au nom de leur foi ?
La défense de la laïcité est un long chemin qui commence par l’éducation et par l’apprentissage de l’esprit critique. Nous vivons un paradoxe : la sécularisation des sociétés démocratiques progresse, alors que nous sommes sans cesse confrontés à des expressions politico-religieuses intolérantes et violentes, mais celles-ci sont minoritaires et il s’agit de le faire savoir. Quant aux laïques, il ne suffit pas  qu’ils  proclament  des  principes,  encore  faut-il  que leur parole ait la force de convictions, un souffle, de l’enthousiasme : l’espérance républicaine existe, l’espérance démocratique existe. Savons- nous les incarner ?
Le Synode des évêques a commandé une grande enquête européenne sur les jeunes adultes (16 – 29 ans) et la religion, sur les années 2014-2016. Les résultats pour la France : 23 % des enquêtés se considèrent catholiques, 2% protestants, 10% musulmans, 64% sans religions (plus précisément : indifférents à la religion). Or, ce n’est pas la France laïque qui est au premier rang. Elle vient en cinquième position après les pays du Nord de l’Europe.
Un des plus beaux hommages rendus à la laïcité a été prononcé à la cathédrale luthérienne de Lund, au sud de la Suède, lors de l’office de Noël,      le 25 décembre 2010. Une jeune femme pasteur, ayant rang d’évêque, monta en chaire :

En ce jour, où nous fêtons Noël, je vous invite à célébrer la laïcité dont nous commémorons les dix ans (depuis le 1er janvier 2000). La laïcité nous a ouvert un double chemin de liberté : une spiritualité épurée, émancipée de certaines démonstrations temporelles et une citoyenneté assumée. La séparation de l’Église et de l’État, nous a invités à approfondir notre foi par un travail sur nous-mêmes et, parallèlement, à exercer pleinement nos droits et devoirs de citoyen, sans confondre foi et citoyenneté…
Nous, Luthériens suédois, longtemps habitués à une religion d’État, nous voici à égalité avec des croyants d’autres confessions et avec des non- croyants. C’est à nous de convaincre, non d’imposer.

 Au moment où des minorités veulent accaparer l’attention par des pratiques religieuses et des revendications qui portent atteinte à la laïcité, au moment où nos compatriotes ont envie de réfléchir aux défis démocratiques    en développant les libertés, où les femmes ne veulent plus être victimes d’inégalités et de violences, où nos compatriotes aspirent à vivre la laïcité comme un chemin d’émancipation et de fraternité… il s’agit de ne pas se laisser abuser par le bruit et la fureur de quelques uns.
La laïcité construit un monde en devenir en cherchant à parfaire sans cesse la conciliation des libertés.

Jacqueline Costa-Lascoux

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  1. Grasset, 2013
  2. Pour la première fois, une femme dirige une mosquée « Fatima », mosquée itinérante, faute d’avoir pu être hébergée dans une mosquée déjà
  3. En Egypte notamment, dans les années 1930, des femmes lancèrent un mouvement de dévoilement qui se répandit très On se souvient des discours de Nasser et d’Hassan II jugeant archaïque le port du voile et, aujourd’hui, comment des femmes iraniennes utilisent certaines ruses pour éviter les sanctions de la police du « mauvais voile », cf. Courrier international n°1515 du 14 au 20 novembre 2019.
  4. Badinter, Préface au livre de Martine Cerf et Marc Horwitz, La Laïcité, c’est ma liberté, Armand Colin, 2e éd. 2015.

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