Gérard Fussman

Agrégé de lettres classiques – Professeur honoraire au Collège de France

Les Cahiers Rationalistes
n°665

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Cahier Rationaliste N° 665 Mars-avril 2020

Rationalité et responsabilité en temps de crise sanitaire

Il est trop tôt pour tirer toutes les leçons de l’épidémie de coronavirus qui fait rage dans le monde entier car l’Afrique et l’Amérique du sud commencent seulement à être touchées. Lorsqu’elle sera terminée, on pourra, on devra, faire des comparaisons entre pays, entre régions parfois, et évaluer la qualité des divers systèmes de santé, c’est-à-dire des politiques économiques et sociales menées avant et pendant l’épidémie. Cela ne sera pas sans conséquences[1]. Dans notre pays même, la polémique a déjà commencé. Pour l’instant elle porte surtout sur la communication gouvernementale. Celle-ci se trouvait devant une contradiction majeure : dire la vérité de peur de n’être plus crédible si on était démenti par les faits et ne pas faire naître une panique comme celles qui provoquèrent la ruée sur certains rayons de supermarchés ou le mini-exode des Parisiens. Quand s’y ajoute la volonté de dissimuler les erreurs passées et présentes (manque de masques, de respirateurs et de personnel de santé, par exemple), la tâche devient presque impossible. L’hommage ému et incontestablement sincère aux personnels de santé ne compense pas le fait d’avoir ignoré des années durant leurs avertissements sur la détresse du système hospitalier.

Il faut espérer qu’au-delà de ce que certains appellent la politique politicienne, le débat s’élargira aux questionnements que l’épidémie a fait resurgir sur nos choix de société : compatibilité entre mondialisation poussée et informatisée à l’extrême et maintien d’un minimum d’autosuffisance ; gestion de la société, de la santé et de l’éducation en particulier, à la façon d’une usine moderne, en flux continu (zéro stock), ou en tenant compte de la survenue possible d’évènements imprévisibles (par la Sécurité Sociale et l’épargne de précaution tant décriée par les tenants de la capitalisation boursière) ; nécessité de coopérations internationales fortes et résurgence brutale des nationalismes, parfois même des régionalismes ; préservation de ce qui reste de notre tissu industriel et choix des entreprises ou secteurs à sauver ; financement des énormes déficits budgétaires annoncés et répartition des sacrifices etc. S’y ajouteront la reprise et sans doute l’accentuation de la question migratoire et la remise en cause encore plus forte de notre mode de vie. Il y a là des choix de société qui doivent être rediscutés. La démocratie doit servir à cela.

Les conséquences de la crise sanitaire seront terribles, mais le rationalisme et la science ne s’en tirent pas si mal. Les astrologues et les recettes de bonne femme ont soudain disparu des grands moyens d’information. Même Facebook et Twitter leur font la chasse. Le déremboursement des médicaments homéopathiques ne suscite plus de critiques. Les diatribes contre les vaccins et l’État liberticide qui les rend obligatoires ne font plus recette. On n’entend qu’un cri : un vaccin ! un vaccin ! Pour la recherche de médicaments efficaces, les médias, pourtant avides de sensationnel et de polémique, ne convoquent plus les charlatans et guérisseurs autoproclamés : sauf dans certains réseaux sociaux et probablement dans le bouche-à-oreille, on ne fait confiance qu’à la science et à la recherche. Le 19 mars, le président Emmanuel Macron a même annoncé une augmentation du budget de la recherche publique de 5 milliards d’euros sur 10 ans. C’est trop peu, trop tard, et l’argent n’est pas encore versé, mais c’est un premier pas.

Pour savoir quel était le médicament miracle, les Français ont préféré se renseigner auprès des experts certifiés par l’Université, pas auprès des inventeurs intuitifs. Ils se sont certes trouvés confrontés à des déclarations aussi péremptoires que contradictoires qui les ont laissés perplexes d’autant que la politique et la recherche médiatique du sensationnel s’en sont mêlées. Pour qui connaît un peu la façon dont la science avance, avec ses contradictions et parfois ses anathèmes (voyez Galilée, voyez Pasteur, voyez Darwin, voyez les controverses sur le changement climatique), il n’y a là rien d’étonnant ni d’alarmant. Pour qui croit aveuglément en la science sans en connaître les mécanismes, il y a de quoi être désorienté, ce qui n’a pas empêché les gens de se ruer sur le paracétamol, pas sur les médailles saintes.

Car le plus étonnant pour qui a quelque souvenir ou connaissance des années 1900 et même 1950, c’est la réaction des autorités religieuses, chrétiennes, musulmanes, juives et, je suppose, bouddhistes. Pas de processions, pas de grands rassemblements pour implorer la clémence divine, pas d’imprécations contre les pécheurs responsables de tous nos maux. Dès le 15 mars, plus tôt que beaucoup de gouvernants occidentaux, le pape François a annoncé que toutes les cérémonies de la Semaine sainte se dérouleraient à huis clos, sans la présence physique des fidèles : pas de veillée pascale dans la basilique Saint-Pierre, pas de messe le jour de Pâques sur la place ni de bénédiction urbi et orbi devant la foule. La plupart des évêques catholiques ont pris la même décision. Le sanctuaire de Lourdes est fermé depuis le 17 mars. Les pasteurs protestants, en général, agissent de même.

Dès le 29 février l’Arabie saoudite a décidé de suspendre momentanément les entrées sur son territoire pour un des grands pèlerinages de l’Islam, l’Umrah. Le 13 mars, elle a annoncé en faire de même pour le grand pèlerinage de la Mecque, le Hajj. L’imam d’Al-Azhar, l’un des plus grands centres de théologie musulmane, a publié un texte (fatwa) demandant aux musulmans de ne pas se réunir dans les mosquées et de prier chez eux. Les dignitaires musulmans de presque tous les pays où l’islam est religion d’État en ont fait de même. À Jérusalem, les lieux saints de toutes les religions sont interdits d’accès, avec l’accord de leurs responsables. Partout la police fait respecter ces obligations et parfois même arrête les prêtres et les fidèles qui les refusent. Une telle attitude, jadis, aurait causé des émeutes et des excommunications majeures. Les hiérarchies religieuses, partout, désormais, s’inclinent devant les données de la science et reconnaissent que la prière ne suffit pas à arrêter la diffusion du virus. Belle revanche pour Galilée.

Il y a certes des exceptions. Les évêques polonais insistent pour que les fidèles suivent la messe dans les églises car « les églises servent, entre autres, à traiter les maladies spirituelles, il est donc inimaginable que nous ne priions pas dans nos églises ». Des pasteurs évangéliques, aux USA, en Afrique du sud, ailleurs aussi je suppose, essaient de continuer à rassembler en un même lieu des centaines de croyants exaltés, à la façon des journées de prière de la Porte Ouverte Chrétienne de Mulhouse qui ont contribué à la diffusion du virus dans le Grand Est (mais c’était à la mi-février). Dans le monde musulman, l’accès aux sanctuaires et tombeaux de saints n’est pas entièrement interdit aux nationaux. Des juifs ultra-orthodoxes, à Jérusalem, ignorent les consignes du gouvernement. On ne change pas les mentalités d’un coup de baguette magique. Il est réconfortant de voir que les médias, en tout cas ceux de notre pays, attribuent ces attitudes à la bêtise et à l’ignorance.

Mais ne croyons pas que seuls les illettrés se conduisent ainsi. Les dirigeants occidentaux ont mis du temps à comprendre ce qu’est un virus et la façon dont une épidémie peut se propager. MM. Bolsonaro et Lukashenko, le 3 avril, ne l’avaient pas encore compris. Le manque de culture scientifique et historique de nos dirigeants et de la plupart des journalistes est effrayant. Espérons que la crise passée, l’urgence estompée, ils voudront bien passer quelques heures à se renseigner par eux-mêmes. Avec internet c’est désormais relativement facile. Le pape l’a sans doute fait.

Gérard Fussman

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[1] Cela explique sans doute la violence des attaques menées contre la Chine dans le climat de guerre commerciale et idéologique entre Pékin et Washington. Outre que l’étranger est toujours un bouc émissaire facile, il faudra bien expliquer pourquoi fin mars la Chine comptait moins de contaminations et de morts que l’Italie (voir les graphiques très explicites de https://www.cnbc.com/2020/04/01/charts-show-the-coronavirus-spike-in-us-italy-and-spain.html). On peut certes faire valoir une probable sous-estimation ou dissimulation du nombre réel des morts en Chine. Mais les chiffres français ne sont pas plus fiables puisqu’avant le 3 avril on ne comptabilisait pas les morts des EHPAD, de toute façon non testés, ni les morts à domicile. Comme pour la canicule, on aura une idée plus exacte de la surmortalité quand on comparera, en France comme en Chine, la mortalité du premier semestre 2019 à celle du premier semestre 2020. Pour les pays qui n’ont pas d’état-civil, il faudra se contenter d’estimations.

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