Jean Devos

Professeur de chaire supérieure en philosophie

 

Les Cahiers Rationalistes
n°666-667

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Cahier Rationaliste N° 666-667 Mai-août 2020

Le rationalisme par gros temps

Ce numéro double des Cahiers porte l’expression de la pensée rationaliste en temps de crise. Les questions d’actualité y sont rapportées aux principaux axes de réflexion de l’Union rationaliste : la promotion des démarches rationnelles, la science dans son rapport à la société, la transition énergétique et écologique, la défense de la laïcité. Ainsi, la situation actuelle où nous nous trouvons confrontés à une crise sanitaire mondiale fait apparaître d’autant plus urgent l’exercice de la raison ; il s’agit de trouver les lumières nécessaires pour éclairer l’action collective conduisant au « monde d’après ».

On lira dans ce numéro les fiches proposées par le groupe « Transition écologique et rationalité », dont l’ambition est de rassembler les matériaux utiles et d’explorer les options théoriques et pratiques pour conduire sur une base rationnelle la nécessaire transition écologique. Rappelons que « La transition écologique est un chantier aux multiples dimensions : scientifique et technologique, économique et sociale, géopolitique. La stratégie qui permettra de réussir cette transition exige qu’il soit fait appel à la rationalité. L’Union rationaliste contribue à cette recherche de rationalité par la publication d’articles dans les Cahiers Rationalistes et par la création, en liaison avec la Ligue de l’enseignement, les Cercles Condorcet notamment, d’un Groupe de réflexion et de travail, Transition écologique et rationalité. Ce Groupe évalue et compare certaines des multiples options de la transition. »[1] De ce travail résultent les fiches présentées dans ce numéro ; elles font suite aux deux premières publiées dans le précédent numéro des Cahiers Rationalistes[2].

Dans le contexte de la crise actuelle, il s’agit de prendre la mesure des risques induits afin de construire un modèle socio-économique durable à  l’échelle mondiale. Comme le souligne Jean-Pierre Foirry dans après la pandémie de COVID-19 doit changer la nature du capitalisme mondial : à l’avenir, l’investissement public et la justice sociale devront être les nouvelles priorités. À cet égard, on lira aussi dans ce numéro le texte de l’entretien radiodiffusé avec Philippe Askenazy, qui porte ce titre suggestif : « Partager les richesses ». La question de la redistribution des richesses est centrale dans la recherche de solutions aux problèmes actuels. L’enjeu est de savoir « comment on peut renouer un débat qui évite que l’on aille vers une dislocation de nos démocraties libérales ».

Comme le soulignent les signataires de la tribune publiée dans Marianne le 23 juillet dernier : « La racialisation de la question sociale est une impasse ». Il ne serait pas rationnel que s’installe dans notre pays une situation où les revendications identitaires prennent le pas sur l’affirmation des principes universels. Par ailleurs, Gérard Noiriel[3] avait sans doute raison de critiquer « l’ethnicisation du discours social »[4] dans la perspective de l’histoire récente, particulièrement en France. L’usage exclusif de la catégorie de « race » au service de revendications identitaires produit des effets délétères, et occulte la complexité de la question sociale.

La question de méthode est bien illustrée par l’œuvre de Michelle Perrot, Prix de l’UR 2010. Jean-Philippe Catonné propose ici une recension de son livre récemment publié sous le titre Le chemin des femmes. L’historienne se garde bien de réduire la question sociale à la seule question du genre : il s’agit au contraire de faire apparaître à travers l’histoire de la condition ouvrière et féminine, à la jointure du réel, la trajectoire de l’émancipation humaine. D’où cette mise en garde salutaire contre le risque de s’enfermer dans l’entre soi d’un nouveau ghetto. Et l’auteur de citer à cet égard Michelle Perrot elle- même : « pas plus de science féministe que de science prolétarienne. Ni Jdanov, ni Jdanova ! ». La science n’obéit à aucun agenda politique.

On lira à la suite de cet éditorial l’appel pour la relance du groupe de travail et de réflexion sur la laïcité, dont la direction est confiée à Emmanuelle Huisman-Perrin et Jean-Paul Jouary. Par cette « invitation à penser en commun », il s’agit de mettre en œuvre les démarches rationnelles qui permettront d’éviter les confusions au sujet de la laïcité, et de dépasser les antagonismes entre parti pris idéologiquement orientés. Le présent numéro contribue justement à nourrir la réflexion rationaliste en proposant différentes analyses au sujet de la laïcité.

Dans son article « Diderot : laïque avec ou sans Dieu », Jean-Paul Jouary fait un retour à Diderot pour clarifier le sens de ce que c’est qu’être laïque, et explique ce faisant les raisons et les enjeux de la laïcité : « Le principe même de la laïcité, par-delà ses expressions juridiques et politiques, pose une séparation nette entre ce qui relève des croyances et convictions particulières et ce qui, étant porteur d’objectivité et de rationalité, peut se prévaloir d’une validité universelle. ». Dans son article « Le vivre ensemble ou les pièges du langage » Françoise Olivier-Utard souligne que les attaques contre la laïcité se font souvent au nom de la promotion de ce qu’il est convenu d’appeler   le « vivre ensemble ». Derrière cette expression séduisante se cache en son fond le dessein de renoncer à la laïcité telle qu’elle est formulée dans la loi de 1905. Or, c’est bien l’affirmation universelle du principe de la laïcité qui peut permettre la construction d’un monde en commun, tandis que l’appel au « vivre ensemble » en est la négation.

Dans sa recension de l’ouvrage collectif publié  par  La Libre Pensée :  Une campagne laïque en défense de la loi 1905, Jean-Philippe Catonné renchérit : « Pas  question de limiter le principe de laïcité à une histoire et     à une géographie. La liberté de conscience et la Séparation de l’État et des Églises reposent sur une revendication d’autonomie de la liberté de jugement, fondée en raison, à vocation universelle. » Dans son article « Fanatique, qui es-tu ? », l’auteur rend hommage à Voltaire « qui a montré la déraison à l’œuvre dans une religion toute puissante, le mal résultant de son fanatisme, et comment le dogme implacable fanatique s’oppose à l’essentielle liberté humaine. » Enfin, la recension par Charles Conte du livre de Jacqueline Lalouette, Histoire de l’anticléricalisme permet de caractériser certains des enjeux du mouvement laïque, en particulier en matière d’enseignement, d’instruction et d’éducation[5]. Il s’agit in fine de lever les confusions qui induisent à réduire la laïcité à une idéologie diversement instrumentalisée d’un bord à l’autre du spectre politique. La défense de la laïcité n’est pas    un positionnement idéologique pour ou contre telle ou telle religion. À cet égard, on lira ici l’hommage de Gerhardt Stenger à Roland Desné (1931-2020), Prix de l’UR 1972 (« Prix Darnaud »). Dans un article des Cahiers Rationalistes, il rappelait qu’à l’instar de Jean Meslier[6], prêtre athée dont il édita les œuvres, le rationalisme ne consiste pas à attaquer la religion en elle-même parce qu’absurde : son souci primordial est de contribuer à l’émancipation humaine.

À la suite de cet éditorial, on lira également une présentation de la nouvelle édition, numérique et interactive, du livre Science et culture. Repères pour une culture scientifique commune, ouvrage collectif issu des réflexions du groupe « Culture scientifique » de l’Union rationaliste. Il s’agit de faciliter l’accès universel aux connaissances scientifiques nécessaires à l’intelligence du monde actuel et à la recherche de solutions aux problèmes qu’il pose.  On pourrait ajouter, avec Alain Billecoq dans sa recension du livre d’André Tosel sur Gramsci, que « l’accession à la culture et à l’éducation de tous est impérative car elle œuvre à la formation de la personnalité de l’individu comme de la collectivité grâce à un échange pédagogique constant du bas vers le haut et du haut vers le bas ».

Ainsi, les Cahiers contribuent-ils aux combats de l’Union rationaliste. Il s’agit de dénoncer les confusions et les amalgames sur lesquels la déraison assied son empire. Or, la pente naturelle fait préférer les facilités médiatiques aux difficultés de l’analyse rationnelle : les craintes sont exacerbées jusqu’à l’irrationnel, au risque de banaliser une représentation sécuritaire de la politique. On se complaît en simplifications outrancières, quand le discours se réduit à des formules toutes faites, à des opinions prêtes à l’emploi. Les réseaux sociaux véhiculent nombre de pseudo-informations non vérifiées, et permettent aux thèses complotistes de se répandre à grande échelle. Dans sa tribune « Infodémie en temps de pandémie », Alain Cambier explique que le fact cheking ne suffit pas pour lutter contre les extrapolations arbitraires qui travestissent les faits. Il faut démonter les mécanismes de fabrication de ces supercheries et de ces falsifications, en dénonçant la confusion entre le fait et l’événement dont elles s’entretiennent. Il faut lutter contre l’obscurantisme qui est à la racine du complotisme, comme il faut lutter contre le recul de l’esprit critique, car toute ignorance est servitude.

À cet égard, on pourra se référer, également dans ce numéro, à l’entretien radiodiffusé sur l’enseignement de l’histoire, qui insiste sur la nécessité d’une critique basée sur l’étude des faits et prône l’autonomie de jugement comme principe de la démarche rationnelle. À la question « qu’est-ce que faire de l’histoire en rationaliste et en démocrate ? », Laurence De Cock répond : « c’est partir en quête d’un fait, avec comme horizon, la vérité. » La vérité ne se dit pas, elle s’établit.

Jean Devos

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[1] Jacques Haissinski, « Un groupe de travail de l’Union rationaliste : Transition écologique et rationalité », in Les Cahiers Rationalistes, mars-avril 2020, n° 665, p. 36.
[2] Cf. Les Cahiers Rationalistes, n° 665, mars-avril 2020, p. 37 sq.
[3] Gérard Noiriel, historien, est lauréat du Prix de l’UR 2020. La cérémonie de remise du Prix aura lieu en novembre 2020, à l’ENS de Paris. La date en sera précisée dans le prochain numéro.
[4] Gérard Noiriel, Une histoire populaire de la France, Paris, Éditions Agone, coll. Mémoires sociales, 2018, « Quand la gauche se replie sur la politisation des origines », p. 714.
[5] Voir le documentaire réalisé par Pierre Tournemire, vice-président honoraire de la Ligue de l’enseignement, sur la mobilisation contre la loi Debré à Vincennes le 19 juin 1960 :
« Le Serment de Vincennes a 60 ans », site internet de La Ligue de l’Enseignement : https://laligue.org/le-serment-de-vincennes-a-60-ans/
[6]  « Actualité de Meslier »,  in  Les Cahiers Rationalistes,  n°  395,  avril  1984. Voir  aussi  le recueil de textes de Jean Meslier, édité par Roland Desné, et publié aux Éditions Rationalistes en 1973.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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