Cahier rationaliste n°666-667

15,00

Mai-août 2020

Éditorial
• Le rationalisme par gros temps / Jean Devos
• Science et culture. Repères pour une culture scientifique commune – présentation de la nouvelle édition / Jean Devos et Nelly Bensimon 9
• Laïcité : invitation à penser en commun / Jean-Paul Jouary et Emmanuelle Huisman-Perrin
Hommage
• Roland Desné (1931-2020) / Gerhardt Stenger
Communiqué
• Message du 30 juin 2020 au Congrès national virtuel de la Libre Pensée
Actualités
• Le monde d’après (2e partie) / Jean-Pierre Foirry
• Fanatique : qui es-tu ? / Jean-Philippe Catonné
• Le vivre ensemble ou les pièges du langage / Françoise Olivier-Utard
Dossier
• Transition écologique et rationalité / Jacques Haïssinski
• La place des éoliennes dans la production d’énergie électrique en France / Jacques Haïssinski
• L’éducation au développement durable : une présentation / Marc Thierry
Figure
• Diderot : laïque avec ou sans Dieu / Jean-Paul Jouary
• Diderot et les probabilités / Michel Henry
Radio
• Partager les richesses avec Emmanuelle Huisman-Perrin, Michèle Leduc et Philippe Askenazy
• Sur l’enseignement de l’histoire avec Emmanuelle Huisman-Perrin et Laurence de Cock
Repères
• Les Météores et le Mythe des soucoupes volantes / Évry Schatzman
Lectures
• Une campagne laïque en défense de la loi de 1905 – Fédération Nationale de la Libre Pensée, lu par Jean-Philippe Catonné
• De l’effet papillon à l’effet pangolin. Petit essai philosophique sur le coronavirus de Jean-Paul Jouary, lu par Michel Henry
• Histoire de l’anticléricalisme en France de Jacqueline Lalouette, lu par Charles Conte
• Le chemin des femmes de Michelle Perrot, lu par Jean-Philippe Catonné
• Étudier Gramsci. Pour une critique continue de la révolution passive capitaliste d’André Tosel, lu par Alain Billecoq
Tribune
• Infodémie en temps de pandémie / Alain Cambier



Éditorial
Par Jean Devos

Le rationalisme par gros temps

   Ce numéro double des Cahiers porte l’expression de la pensée rationaliste en temps de crise. Les questions d’actualité y sont rapportées aux principaux axes de réflexion de l’Union rationaliste : la promotion des démarches rationnelles, la science dans son rapport à la société, la transition énergétique et écologique, la défense de la laïcité. Ainsi, la situation actuelle où nous nous trouvons confrontés à une crise sanitaire mondiale fait apparaître d’autant plus urgent l’exercice de la raison ; il s’agit de trouver les lumières nécessaires pour éclairer l’action collective conduisant au « monde d’après ».

   On lira dans ce numéro les fiches proposées par le groupe « Transition écologique et rationalité », dont l’ambition est de rassembler les matériaux utiles et d’explorer les options théoriques et pratiques pour conduire sur une base rationnelle la nécessaire transition écologique. Rappelons que « La transition écologique est un chantier aux multiples dimensions : scientifique et technologique, économique et sociale, géopolitique. La stratégie qui permettra de réussir cette transition exige qu’il soit fait appel à la rationalité. L’Union rationaliste contribue à cette recherche de rationalité par la publication d’articles dans les Cahiers Rationalistes et par la création, en liaison avec la Ligue de l’enseignement, les Cercles Condorcet notamment, d’un Groupe de réflexion et de travail, Transition écologique et rationalité. Ce Groupe évalue et compare certaines des multiples options de la transition. »1 De ce travail résultent les fiches présentées dans ce numéro ; elles font suite aux deux premières publiées dans le précédent numéro des Cahiers Rationalistes.

   Dans le contexte de la crise actuelle, il s’agit de prendre la mesure des risques induits afin de construire un modèle socio-économique durable à  l’échelle mondiale. Comme le souligne Jean-Pierre Foirry dans son article « Le monde d’après », dont on lira ici la deuxième partie, la reprise économique après la pandémie de COVID-19 doit changer la nature du capitalisme mondial : à l’avenir, l’investissement public et la justice sociale devront être les nouvelles priorités. À cet égard, on lira aussi dans ce numéro le texte de l’entretien radiodiffusé avec Philippe Askenazy, qui porte ce titre suggestif :

« Partager les richesses ». La question de la redistribution des richesses est centrale dans la recherche de solutions aux problèmes actuels. L’enjeu est de savoir « comment on peut renouer un débat qui évite que l’on aille vers une dislocation de nos démocraties libérales ».

   Comme le soulignent les signataires de la tribune publiée dans Marianne le 23 juillet dernier : « La racialisation de la question sociale est une impasse ». Il ne serait pas rationnel que s’installe dans notre pays une situation où les revendications identitaires prennent le pas sur l’affirmation des principes universels. Par ailleurs, Gérard Noiriel avait sans doute raison de critiquer

« l’ethnicisation du discours social » dans la perspective de l’histoire récente, particulièrement en France. L’usage exclusif de la catégorie de « race » au service de revendications identitaires produit des effets délétères, et occulte la complexité de la question sociale.

   La question de méthode est bien illustrée par l’œuvre de Michelle Perrot, Prix de l’UR 2010. Jean-Philippe Catonné propose ici une recension de son livre récemment publié sous le titre Le chemin des femmes. L’historienne se garde bien de réduire la question sociale à la seule question du genre : il s’agit au contraire de faire apparaître à travers l’histoire de la condition ouvrière et féminine, à la jointure du réel, la trajectoire de l’émancipation humaine. D’où cette mise en garde salutaire contre le risque de s’enfermer dans l’entre soi d’un nouveau ghetto. Et l’auteur de citer à cet égard Michelle Perrot elle- même : « pas plus de science féministe que de science prolétarienne. Ni Jdanov, ni Jdanova ! ». La science n’obéit à aucun agenda politique.

   On lira à la suite de cet éditorial l’appel pour la relance du groupe de travail et de réflexion sur la laïcité, dont la direction est confiée à Emmanuelle Huisman-Perrin et Jean-Paul Jouary. Par cette « invitation à penser en commun », il s’agit de mettre en œuvre les démarches rationnelles qui permettront d’éviter les confusions au sujet de la laïcité, et de dépasser les

antagonismes entre parti pris idéologiquement orientés. Le présent numéro contribue justement à nourrir la réflexion rationaliste en proposant différentes analyses au sujet de la laïcité.

   Dans son article « Diderot : laïque avec ou sans Dieu », Jean-Paul Jouary fait un retour à Diderot pour clarifier le sens de ce que c’est qu’être laïque, et explique ce faisant les raisons et les enjeux de la laïcité : « Le principe même de la laïcité, par-delà ses expressions juridiques et politiques, pose une séparation nette entre ce qui relève des croyances et convictions particulières et ce qui, étant porteur d’objectivité et de rationalité, peut se prévaloir d’une validité universelle. ». Dans son article « Le vivre ensemble ou les pièges du langage » Françoise Olivier-Utard souligne que les attaques contre la laïcité se font souvent au nom de la promotion de ce qu’il est convenu d’appeler   le « vivre ensemble ». Derrière cette expression séduisante se cache en son fond le dessein de renoncer à la laïcité telle qu’elle est formulée dans la loi de 1905. Or, c’est bien l’affirmation universelle du principe de la laïcité qui peut permettre la construction d’un monde en commun, tandis que l’appel au « vivre ensemble » en est la négation.

   Dans sa recension de l’ouvrage collectif publié  par  La Libre Pensée :  Une campagne laïque en défense de la loi 1905, Jean-Philippe Catonné renchérit : « Pas  question de limiter le principe de laïcité à une histoire et     à une géographie. La liberté de conscience et la Séparation de l’État et des Églises reposent sur une revendication d’autonomie de la liberté de jugement, fondée en raison, à vocation universelle. » Dans son article « Fanatique, qui es-tu ? », l’auteur rend hommage à Voltaire « qui a montré la déraison à l’œuvre dans une religion toute puissante, le mal résultant de son fanatisme, et comment le dogme implacable fanatique s’oppose à l’essentielle liberté humaine. » Enfin, la recension par Charles Conte du livre de Jacqueline Lalouette, Histoire de l’anticléricalisme permet de caractériser certains des enjeux du mouvement laïque, en particulier en matière d’enseignement, d’instruction et d’éducation. Il s’agit in fine de lever les confusions qui induisent à réduire la laïcité à une idéologie diversement instrumentalisée d’un bord à l’autre du spectre politique. La défense de la laïcité n’est pas    un positionnement idéologique pour ou contre telle ou telle religion. À cet égard, on lira ici l’hommage de Gerhardt Stenger à Roland Desné (1931-2020), Prix de l’UR 1972 (« Prix Darnaud »). Dans un article des Cahiers Rationalistes, il rappelait qu’à l’instar de Jean Meslier, prêtre athée dont il édita les œuvres, le rationalisme ne consiste pas à attaquer la religion en elle-même parce qu’absurde : son souci primordial est de contribuer à l’émancipation humaine.

   À la suite de cet éditorial, on lira également une présentation de la nouvelle édition, numérique et interactive, du livre Science et culture. Repères pour une culture scientifique commune, ouvrage collectif issu des réflexions du groupe « Culture scientifique » de l’Union rationaliste. Il s’agit de faciliter l’accès universel aux connaissances scientifiques nécessaires à l’intelligence du monde actuel et à la recherche de solutions aux problèmes qu’il pose.  On pourrait ajouter, avec Alain Billecoq dans sa recension du livre d’André Tosel sur Gramsci, que « l’accession à la culture et à l’éducation de tous est impérative car elle œuvre à la formation de la personnalité de l’individu comme de la collectivité grâce à un échange pédagogique constant du bas vers le haut et du haut vers le bas ».

   Ainsi, les Cahiers contribuent-ils aux combats de l’Union rationaliste. Il s’agit de dénoncer les confusions et les amalgames sur lesquels la déraison assied son empire. Or, la pente naturelle fait préférer les facilités médiatiques aux difficultés de l’analyse rationnelle : les craintes sont exacerbées jusqu’à l’irrationnel, au risque de banaliser une représentation sécuritaire de la politique. On se complaît en simplifications outrancières, quand le discours se réduit à des formules toutes faites, à des opinions prêtes à l’emploi. Les réseaux sociaux véhiculent nombre de pseudo-informations non vérifiées, et permettent aux thèses complotistes de se répandre à grande échelle. Dans sa tribune « Infodémie en temps de pandémie », Alain Cambier explique que le fact cheking ne suffit pas pour lutter contre les extrapolations arbitraires qui travestissent les faits. Il faut démonter les mécanismes de fabrication de ces supercheries et de ces falsifications, en dénonçant la confusion entre le fait et l’événement dont elles s’entretiennent. Il faut lutter contre l’obscurantisme qui est à la racine du complotisme, comme il faut lutter contre le recul de l’esprit critique, car toute ignorance est servitude.

   À cet égard, on pourra se référer, également dans ce numéro, à l’entretien radiodiffusé sur l’enseignement de l’histoire, qui insiste sur la nécessité d’une critique basée sur l’étude des faits et prône l’autonomie de jugement comme principe de la démarche rationnelle. À la question « qu’est-ce que faire de l’histoire en rationaliste et en démocrate ? », Laurence De Cock répond :

« c’est partir en quête d’un fait, avec comme horizon, la vérité. » La vérité ne se dit pas, elle s’établit.


 Par Jean Devos et Nelly Bensimon

Science et culture. Repères pour une culture scientifique commune présentation de la nouvelle édition

    Nous présentons la deuxième édition complétée, en version numérique et interactive, du livre Science et culture. Repères pour une culture scientifique commune. Cet ouvrage collectif est issu des réflexions du groupe « Culture scientifique » de l’Union rationaliste.

   La culture scientifique est trop souvent considérée comme une somme de savoirs spécialisés réservés à des experts, alors que son intégration dans la culture des citoyens est un enjeu majeur pour la démocratie. Le livre que nous présentons ici, Science et culture, repères pour une culture scientifique commune (Éditions Apogée, 2020), a pour ambition de donner un contenu concret et synthétique à la notion de culture générale scientifique en référence au niveau d’enseignement du collège, enrichi d’ouvertures vers des sujets plus avancés. Issu des réflexions du groupe « Culture scientifique » de l’Union rationaliste, cet ouvrage collectif vise à contribuer au développement et à la promotion de la culture scientifique : il s’adresse à tous ceux qui souhaitent approcher les sciences dans leur diversité, mais aussi leur unité.  Il occupe une place singulière dans l’offre de livres courts de vulgarisation scientifique grand public dont la plupart ne couvrent que des disciplines ou plus souvent des sujets particuliers.
 
   Cette deuxième édition augmentée offre une version numérique et interactive qui devrait être particulièrement appréciée par les jeunes, par  les enseignants et les passeurs de culture auxquels il vise à servir d’outil. L’introduction Pour une culture générale scientifique expose les constats et objectifs, et présente les trois parties qui suivent. La première partie porte sur les principes et les méthodes de la science. Elle est enrichie par un récit de l’histoire de l’univers et de la vie. La deuxième partie, qui rassemble des connaissances de base, a été complétée sur les questions de chimie. Elle peut se lire à deux niveaux, le premier explicitant des notions essentielles, le second apportant commentaires et exemples sur des questions concrètes et ouvrant sur des avancées scientifiques plus pointues. Dans la troisième partie, des textes choisis, présentés et commentés, illustrent par des exemples la façon dont la science se construit, et éclairent la place de la science dans la culture.
 
   L’originalité de cette nouvelle  édition  est  sa  présentation  numérique et interactive : Science et culture, repères pour une culture scientifique commune s’est enrichi d’un glossaire à deux niveaux pour lever les obstacles du langage, et d’un index pour rechercher des notions particulières dans l’ouvrage. Nombreuses sont les institutions culturelles  et  scientifiques et les bibliothèques universitaires qui apprécieront, grâce à cette version numérique, la possibilité d’offrir une consultation à distance de cet ouvrage.
 

   Nombre de lecteurs des Cahiers Rationalistes ont déjà manifesté  leur  intérêt pour ce livre lors de sa parution en  version  papier.  La  parution  de  cette deuxième édition, en version numérique, est l’occasion pour chacun de contribuer à la diffusion de cet ouvrage en le faisant connaître autour d’eux      et en prenant des initiatives pour qu’il atteigne son public.

 

Par Jean-Paul Jouary et Emmanuelle Huisman-Perrin

 Laïcité : invitation à penser en commun

   Lors de la réunion du 5 juin 2020, le conseil d’administration de l’Union rationaliste a décidé de redonner vie à un groupe de travail consacré à toutes les questions relatives à la laïcité, et d’en confier l’animation à Emmanuelle Huisman-Perrin et Jean-Paul Jouary.

   Il s’agira de travailler à une approche de fond de la laïcité, et de se donner les moyens d’intervenir dans les grands débats où elle est en jeu. On s’efforcera de dépasser les oppositions frontales qui empêchent parfois de donner force aux combats pour la laïcité en créant des obstacles artificiels suscités par l’actualité. Il ne s’agira pas de renoncer à ses principes fondamentaux, mais au contraire d’y revenir, sans les confondre avec certains antagonismes nés de problèmes particuliers et dont la complexité est souvent occultée par des simplifications extrêmes.

   Les principes qui constituent la laïcité ne conduisent pas à opposer le croyant religieux et l’athée, mais à opérer des distinctions nettes et claires propres à unir, rassembler par delà les convictions intimes, aussi bien dans le rapport aux savoirs et à la démocratie que dans le rapport aux questions concrètes qu’engendre la vie sociale et politique. C’est en tant que citoyen  et être raisonnant que doivent être abordés les problèmes liés à l’intelligent design et à l’évolution biologique, au droit à l’avortement et à une fin de vie digne, au port du voile et à la PMA, au mariage gay et aux intégrismes, etc.

   Toutes ces questions ne peuvent pas, par elles-mêmes, créer des conflits entre ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas. La figure  de Galilée incarne bien cet esprit laïque : il croit au moins autant en Dieu que  le Pape, mais il trace une ligne de démarcation nette entre ce qui relève de la connaissance, qui est commun, et ce qui relève des convictions personnelles intimes. En ce sens, le jeune Diderot, qui est déiste, est tout autant laïque que le Diderot qui devient ensuite athée.

L’Union rationaliste peut jouer un rôle public important, grâce à cette démarche à la fois rigoureuse et ouverte, qui est celle de toute science et de tout rationalisme, en manifestant un souci constant du commun, de l’universel, de lutte contre toutes les intolérances et tous les dogmatismes. Il est proposé que cet état d’esprit soit ce qui identifie notre association dans le débat public et dans les relations avec toutes les organisations qui œuvrent dans le même sens.

   Ce groupe de travail, auquel peuvent se joindre toutes celles et ceux qui le désirent, se réunira tous les deux mois sur un chantier précis. À partir     de contributions des membres de l’association, un exposé introduirait chaque réunion, et un texte serait proposé. En même temps que ce travail de fond, le groupe de travail proposerait des interventions ponctuelles sur tout événement et tout débat concernant la laïcité dans la vie politique et sociale.

   Il est proposé que le premier chantier de réflexion soit celui du présupposé de l’âme spirituelle dans les débats sur la fin de vie, l’avortement, la PMA, etc.

n°670

Les Cahiers Rationalistes

Janvier-février 2021

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• Décembre 2020

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