Cahier rationaliste n°670

10,00

Janvier – février 2021 – n° 670

Éditorial

• Science ouverte au temps du Corona ou le dilemme du Docteur Zhang / Robert Barouki

Actualités
• Nano au quotidien, nanotechnologies en question ! / Patricia Lefebvre-Legry

Dossier
• La production d’électricité à partir de l’énergie solaire / Roland Borghi
• Limites planétaires et bien-être humain / Jean-Pierre Foirry

Figure
• Condorcet, un révolutionnaire en avance sur son temps / Michel Henry
• Pour l’instruction publique : actualité de Condorcet / Charles Coutel
• Condorcet – Textes choisis et présentés / Michel Henry, avec Jean Devos

Radio
• Vers une nouvelle guerre scolaire avec Emmanuelle Huisman-Perrin et Philippe Champy

Lectures
• L’explosion des formes de vie. Êtres vivants et morphologie de Georges Chapouthier et Marie Christine Maurel (dir.), lu par Évariste Sanchez-Palencia
• La nouvelle guerre des étoiles. Enquête : nous sommes tous notés de Vincent Coquaz et Ismaël Halissat, lu par Jean-Philippe Catonné
• Le grand bazar de l’irrationnel. Actes du colloque de l’Association belge des athées de Patrice Dartevelle (dir.), lu par Michel Henry
• Manuel rationaliste de survie de Pascal Engel, lu par Jacques Burge• Reçus en hommage des auteurs ou des éditeurs

Tribune
• L’éducation nationale ne recrute plus, elle embauche / Guillaume Pigeard de Gurbert

Courrier des lecteurs
• Remarques sur l’article de M. Jacques Haïssinski paru dans les Cahiers Rationalistes, mai-août 2020 / Bernard Lerouge
• Réponse de l’auteur / Jacques Haïssinski

Éditorial
Par Robert Barouki

Science ouverte au temps du Corona ou le dilemme du Docteur Zhang

Certains pensent qu’il y a un monde d’avant et un monde d’après et que la pandémie COVID-19 va changer notre manière de vivre et de pratiquer la science. Il est vrai que des changements profonds longtemps en gestation arrivent parfois à éclore à l’occasion d’une crise, celle-ci jouant le rôle d’un catalyseur en bout de chaîne. Pour ce qui est de la science ouverte, peut-on dire que la pandémie a opéré un changement décisif et si c’est le cas, ce changement sera-t-il durable ? Qu’avons-nous appris sur les différents critères d’une science dite ouverte ? Un épisode assez marquant tout au début de la crise, parfois passé inaperçu, illustre bien les tenants et aboutissants d’une science plus ouverte. Il s’agit du dilemme du virologue chinois de Shanghai, Zhang Yongzhen.

En ce début de janvier 2020, Zhang reçut un échantillon contenant l’agent infectieux à l’origine de l’épidémie de pneumonie qui commençait à se répandre à Wuhan. En deux jours à peine – témoignage des progrès fulgurants de la technologie de séquençage -, il avait réussi à séquencer le génome et identifier l’agent infectieux comme étant un virus de la famille des coronavirus, similaire à celui à l’origine de l’épidémie SARS de 2003 qui avait laissé un très mauvais souvenir en Asie. À peu près au même moment, le gouvernement chinois recommandait de ne pas diffuser d’informations sur cette nouvelle épidémie. Par ailleurs, outre l’intérêt pour la santé publique, cette information avait un intérêt industriel évident que ce soit pour le diagnostic, les pistes thérapeutiques ou les vaccins. Et c’est là que commença le dilemme du Docteur Zhang : diffuser ou ne pas diffuser la séquence du virus ?

Dans un premier temps, Zhang adressa la séquence à une banque de données sans en autoriser la diffusion. Il contacta le journal Nature qui lui recommanda de diffuser la séquence rapidement. D’autres collègues consultés avaient la même opinion. Cependant, il avait ressenti le besoin de voir de plus près les patients souffrant de cette pathologie et il se rendit à Wuhan. Il put ainsi constater les dégâts considérables occasionnés par cette infection chez certains patients. Il appela son collègue de toujours, Edward Holmes, qui lui conseilla fortement de diffuser l’information. Le 11 janvier, une semaine à peine après avoir reçu l’échantillon, Zhang autorisa la publication de la séquence. Cette suite d’événements a été retracée dans le journal Nature en début d’année (2021) lorsque ce journal prestigieux a classé Zhang parmi les dix personnalités qui avaient le plus influencé la science en 20201. Classement bien mérité.

La décision de Zhang illustre parfaitement la grandeur et les difficultés de la science ouverte. La séquence de l’agent infectieux et la visite des hôpitaux de Wuhan lui ont révélé les risques que le monde courait et il pouvait penser que son devoir était de diffuser cette information pour accélérer la réponse de l’humanité, par la mise au point de tests diagnostiques – que nous connaissons tous à présent -, par une meilleure connaissance du fonctionnement du virus et de ses protéines, la mise au point de stratégies thérapeutiques, de nouveaux médicaments et les premiers pas vers un potentiel vaccin. En même temps, il pouvait craindre les réactions du gouvernement chinois, la panique possible d’un public qui avait gardé de très mauvais souvenirs de l’épidémie SARS de 2003 d’autant qu’il n’était pas évident que la préparation des populations à ce type de catastrophe fût suffisante. Il pouvait aussi penser que son travail aurait pu bénéficier à des entreprises privées et qu’il facilitait aussi le travail de ses éventuels concurrents. Il fit un choix généreux empreint d’humanité, un choix éthique d’ouverture. Ce dilemme et ce choix reflètent le caractère tout autant éthique que pratique de la science ouverte.

Le champ de la science ouverte est assez large et recouvre des dimensions multiples. Cela va du partage de données et de résultats avec ses propres collègues, le milieu scientifique en général, le public au sens large jusqu’aux notions de protection des personnes, de propriété intellectuelle et de sciences citoyennes où le partage ne concerne pas uniquement les données, mais où la production de connaissances dans certains domaines se fait de manière très ouverte et transparente. Il existe déjà des incitations au niveau international (l’appel d’Amsterdam2), européen (notamment depuis Horizon 2020) et français (recommandations du ministère et des établissements). Pour un chercheur lambda, les premières manifestations de la science ouverte ont été l’incitation à publier des résultats dans des journaux avec accès immédiat (open access) et un coût de la publication très augmenté ! Mais si on ne s’en tenait qu’à cela, on aurait augmenté l’ouverture sans doute, mais le système de publication resterait assez identique. D’autres chercheurs préconisent

la publication dans des sites ouverts de type BioRXive ou MedRXive. Dans ces conditions, c’est tout le système d’évaluation de la qualité des travaux qui devrait évoluer, donnant plus de poids aux commentaires et critiques des pairs ou des citoyens directement sur la toile sans le filtre des journaux classiques avec relecteurs. Certains journaux semblent réagir en proposant de lever l’anonymat des relecteurs, leur rôle devenant plus de contribuer à l’amélioration des articles plutôt qu’à un jugement de valeur anonyme et parfois facilement sévère.

Ce système est vrai pour les travaux mais aussi et surtout pour les données brutes comme celles concernant la séquence du génome du coronavirus diffusée par Zhang. La vraie question est cependant de savoir si cette ouverture accélère la production d’une science de qualité ou si elle finit par inonder la toile de données insuffisamment vérifiées. Le risque est aussi que la publication et la prépublication étant des critères majeurs de distribution des crédits, de recrutement et d’avancement des carrières de chercheurs, la publication très rapide et sans relecture préalable ne facilite la fraude et la diffusion de contrevérités.

En réalité, concernant les données, il est possible d’avoir un système très ouvert mais accompagné de processus de vérification de qualité adaptés. En lien avec le concept de science ouverte, mais sans les mêmes exigences d’ouverture, des recommandations sont à présent proposées pour une meilleure utilisation des données disponibles. Il s’agit des principes de FAIR data (FAIR pour Findable, Accessible, Interoperable, Reusable3,4) qui, s’ils ne se prononcent pas explicitement sur le caractère ouvert des données, proposent des critères de partage et d’interopérabilité. En effet, l’ouverture sans des possibilités pratiques d’utilisation n’est qu’une illusion. D’autres questions sont soulevées par la diffusion des données, notamment la protection des personnes pour les données individuelles (que nous connaissons sous le sigle RGPD5) et la propriété intellectuelle, une question complexe mais réelle. La participation des citoyens à l’obtention des données est aussi une question soulevée par la science ouverte.

Force est de constater que la science ouverte a été au cœur de la crise de la COVID-19. Nous avons vu la mise à disposition quasi immédiate de données essentielles comme la séquence du virus. Pratiquement tous les

journaux biomédicaux ont ouvert l’accès aux articles scientifiques traitant du sujet COVID. De très nombreux articles sont parus dans des plateformes ouvertes avant leur publication dans des journaux traditionnels. Nous avons même pu voir les inconvénients de l’ouverture rapide puisque des articles qui n’ont pas subi une relecture attentive ont été malgré tout publiés conduisant à des rétractations et souvent à des interrogations publiques vis à vis de la qualité de la science. La participation citoyenne a été sollicitée tant pour la description des impacts de la maladie et des politiques de résilience, y compris au niveau mental, que pour celle des traitements et des vaccins. La propriété intellectuelle a été maintenue, mais les agences sanitaires ont été tenues au courant des progrès des recherches sur les traitements médicamenteux et sur les vaccins pratiquement au fil de l’eau. Certains demandent l’interruption des licences pour les vaccins pour permettre une production à très large échelle et à bas coût, notamment au bénéfice des pays en difficulté économique. Si cette proposition a du sens et découle d’une vision humaniste, pour le moment et dans un contexte d’économie libérale, elle reste débattue quant à son efficacité et sa faisabilité.

À la vue de ces développements pendant la crise pandémique et au- delà de la réflexion à long terme sur la science ouverte, nous pouvons proposer le concept de « science ouverte de crise ». Avec les changements environnementaux et climatiques, il est à prévoir que d’autres crises à l’échelle mondiale nécessiteront une coopération internationale et un échange rapide de données. Pendant ces périodes, il me semble que des réactions rapides et le partage de données de qualité à l’échelle mondiale doivent être la règle, comme ce qui s’est passé pour la pandémie. La participation citoyenne est aussi nécessaire et utile pour produire des connaissances, les comprendre et en accepter les implications. Nous pouvons nous préparer en ayant des systèmes de contrôle de la qualité des données rapides et robustes. Par ailleurs, tout le monde profite des données ouvertes, y compris le milieu industriel. Un contrat de solidarité liant le public et le privé pourrait permettre un assouplissement des règles de la propriété intellectuelle dans ces situations de crise, éventuellement accompagné de compensations sur le long terme pour ne pas perdre la créativité des entreprises innovantes. Peut- être que cette « science ouverte de crise » finira par devenir la règle, soit parce que la crise sera permanente (hélas !), soit parce qu’il apparaîtra à tout le monde que les avantages compensent largement les inconvénients. Une transformation profonde de la science et de la société serait alors en marche.

Robert Barouki

1 https://www.nature.com/immersive/d41586-020-03435-6/index.html
2 https://www.ouvrirlascience.fr/wp-content/uploads/2018/11/Amsterdam-call-for- action-on-open-science.pdf
3 https://content.iospress.com/articles/information-services-and-use/isu824
4 https://www.nature.com/articles/sdata201618
5 RGPD : Règl.com/articles/sdata201618ement Général de Protection des Données

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