Cahier rationaliste n°672-673

15,00 

Mai – août 2021 – n° 672-673

Éditorial

• L’Union Rationaliste et les défis du monde contemporain / Antoine Triller
• La création de l’Union rationaliste / Hélène Langevin-Joliot
• Notre programme / Albert Bayet
• Appel de l’Union Rationaliste
• Assemblée Générale du mercredi 29 avril 1931
– Rapport moral de l’Union rationaliste – Albert Bayet
– Allocution présidentielle – Henri Roger

Hommage
• Hommage à Jacques Bouveresse / Michel Henry
• Jacques Bouveresse, Prix de l’Union Rationaliste 1999
– Intervention de Jean-Claude Pecker
– Intervention de Pierre Jacob
• Conférence de Jacques Bouveresse :  Sommes-nous à l’âge de la raison ? »

Actualités
• Le poids de la longue durée dans la crise afghane / Gérard Fussman
• La culture scientifique pour tous et sur tous les territoires / Michel Cabaret

Dossier
• Scénarios pour la transition écologique / Michel Cabirol
• Rénovation énergétique des bâtiments (France métropolitaine) / Jacques Haïssinski

Figure
• Descartes, la science et les faux savants / Alain Billecoq
• Fondation, raison et expérience : la science dans le Discours de la méthode / Cedric Mouriès
• Descartes : science, morale et politique / Guillaume Pigeard de Gurbert

Radio
• Réforme Blanquer-Vidal : le CAPES !
avec Emmanuelle Huisman-Perrin, Bérengère Hurand et Jean-Sébastien Noël
• Hôpital : crise et expertise avec Emmanuelle Huisman-Perrin, Guy Bruit et André Grimaldi
Lectures
• La Nature et l’Homme de Marcel Conche, lu par Jean-Philippe Catonné
• Vercors. Un parcours intellectuel de Nathalie Gibert, lu par Guy Bruit
• Nuit et lumière. Des marches de la mort au chemin de la Vie de Shelomo Selinger avec Laurence Nobécourt, lu par Jean-Philippe Catonné
• Détournement de science. Être scientifique au temps du libéralisme de Jean-Marie Vigoureux, lu par Daniel Kunth
• De la Laïcité en France de Patrick Weil, lu par Jean-Paul Jouary
• Reçus en hommage des auteurs ou des éditeurs

Courrier des lecteurs
• Hugo et la Commune / Michel Henry

Appel à contributions

 

Éditorial

Antoine Triller, président de l’Union rationaliste

L’Union Rationaliste et les défis du monde contemporaine

 

En 1930, Henri Roger, médecin et physiologiste, Paul Langevin, David Jayat, Albert Bayet et d’autres créent l’Union Rationaliste (UR), dont l’« objet est de répandre dans le grand public l’esprit et les méthodes de la Science »[1]. L’UR a connu rapidement un grand succès d’adhésion. Il est précisé dans l’article 2 des statuts que l’UR est une association « sans aucun caractère politique »[2]. Et pourtant la plupart des premiers membres, dont les fondateurs, ont été contemporains de l’affaire Dreyfus, de la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État, des boucheries de la guerre de 14-18, puis de la montée des fascismes. De fait, comme le souligne Fabienne Bock, « […] dans son rapport de 1939, Albert Bayet prend acte des changements survenus en Europe pour des peuples qui ont perdu ‘‘[…] les droits élémentaires hors lesquels il n’est, à nos yeux, ni de dignité pour la personne humaine ni de civilisation digne de ce nom.’’[3]». Mais, dans ce rapport, il ne prend pas directement en considération les paramètres rationnels et irrationnels qui ont conduit à l’affaire Dreyfus, à la guerre de 14-18, à la grande crise économique de 1927-1929. Quoi qu’il en soit, mon objet n’est pas ici de faire l’historique de l’Union Rationaliste, mais de réfléchir à l’UR d’aujourd’hui et de demain dans le cadre de ses idéaux fondamentaux.

Depuis cinquante ans, l’humanité a été confrontée à des progrès immenses dans tous les champs de la science (physique, chimie, biologie, sciences humaines et sociales), ainsi qu’aux effets du couple indéfectible « science- technologie ». Les interactions entre des acteurs de la recherche, qui ont toujours existé, se sont rapidement développées grâce à l’internet. Cela a conduit à une accélération, non seulement de la vitesse de la production des connaissances, mais également de la puissance des instruments théoriques et technologiques. Cette évolution se fait maintenant dans le cadre d’une vraie mondialisation, avec l’implication des mondes non-occidentaux : Japon d’abord, puis Chine, Corée, Inde…

Un élément de la technique qui a aujourd’hui changé la donne est celui des médias : par voie de conséquence, les couples « science-média », « média-citoyen » et « science-citoyen » sont devenus déterminants. De fait, les médias jouent un rôle central dans la relation entre la science et les décisions politiques. Le phénomène n’est pas nouveau et s’est développé, en temps de guerre par exemple, avec la propagande par l’affichage, la presse, la radio ou la télévision. Nous sommes maintenant confrontés aux stratégies numériques de communication. Ces dernières ont été rendues possibles par des développements technologiques impliquant l’informatique, les réseaux numériques et l’intelligence artificielle. Les conséquences, parmi d’autres,  en sont la prodigieuse vitesse de propagation des informations, quels que soient leurs contenus, et la multiplication du nombre des intervenants internautes. C’est une nouvelle donne  qui  ne  peut  pas  être  ignorée et qui est probablement irréversible. Nous assistons à la redéfinition des groupes sociaux traditionnels en raison des liens nouveaux qui mettent les individus en relation, facilitant la formation de réseaux sociaux spatialement délocalisés. De plus, ces réseaux sociaux qui définissent des ensembles peuvent eux-mêmes être interconnectés. C’est alors que des informations fausses – « fake-news » -, des théories complotistes concoctées dans de petits groupes, se propagent et s’amplifient pour finir par générer une opinion. C’est dans ce contexte que sont mises à mal les relations des politiques avec la « science » et la « rationalité scientifique ». Les scientifiques qui produisent des connaissances avérées doivent lutter contre les fake-news, et contre leur propagation, non seulement dans l’esprit du public, mais également auprès des décideurs politiques.

Les progrès scientifiques et technologiques qui ont changé depuis le néolithique les conditions de vie sur la planète Terre ont connu depuis le début du dix-neuvième siècle une accélération considérable. Ceux-ci ont des effets secondaires très importants sur l’économie, la stabilité sociale, et de manière ultime sur le destin du genre humain. Il s’agit là de nouveaux défis pour l’humanité. Une conscience générale commence à émerger, associée à une inquiétude légitime. Parmi ces effets secondaires, le réchauffement anthropique est parmi les plus inquiétants. Les causes de ce phénomène

tiennent principalement à l’émission de gaz (CO2, méthane) produisant l’effet de serre. Cette production, qui résulte du développement et des dépenses en énergie d’une population mondiale en croissance rapide, est inégalement répartie sur terre. À ce réchauffement climatique sont liés d’autres crises majeures concernant à la fois l’énergie, la pollution, la dégradation de la biodiversité et l’eau. Ce dernier point est particulièrement inquiétant en raison des bouleversements inéluctables qui affectent l’habitabilité dans certaines régions du globe, et qui provoquent, par voie de conséquence,  des transferts de population. De manière plus immédiate, sans exclure la possibilité d’une fuite de laboratoire, il ne fait aucun doute que la rapidité  de l’expansion pandémique mondiale de la Covid, comme cela fut le cas pour la grippe « espagnole » au début du xxe siècle, est liée à la rapidité des déplacements humains sur de longues distances. Tel fût le cas pour la peste au Moyen Âge, la seule différence étant la vitesse. Il s’agit donc de situations où la science et la technique sont impliquées autant dans les problèmes que dans les solutions.

La situation du monde aujourd’hui, selon la perception que nous en avons, nous met « sous le nez » l’extrême complexité et l’intrication des paramètres : cela nous conduit à repenser la rationalité dans ses rapports avec la société. Au-delà de l’universalité souhaitable de la démarche rationnelle, certaines spécificités de la société française aujourd’hui doivent nous amener à nous concentrer sur certains sujets particuliers. En tout premier lieu, la question de l’éducation à tous les niveaux, primaire, secondaire et universitaire est centrale, non seulement en ce qui concerne les instruments intellectuels permettant d’appréhender rationnellement le monde tel qu’il est devenu, mais également en ce qui concerne l’égalité entre les femmes et les hommes. C’est un élément important du combat laïque, qui doit être affirmé et pensé dans le cadre de la loi de 1905. Un autre élément frappant est, en général, le manque de culture et de formation scientifique élémentaire des « politiques », ce qui conduit beaucoup de nos dirigeants, même parmi « les plus doués », à se laisser ballotter par l’opinion. Il en est de même en ce qui concerne le monde de la production industrielle, qui se laisse souvent tenter par le profit immédiat, les justifications écologiques ou environnementales n’étant le plus souvent que des éléments de communication. Mais il faut trouver un moyen de sortir d’une réflexion hexagonale et renouer avec une ambition internationale qui était celle des fondateurs.

Les textes fondateurs de 1931 sont présentés dans ce numéro des Cahiers Rationalistes qui célèbre les 90 ans de l’UR. Plus que jamais, l’ambition initiale des fondateurs exprimée dans le préambule des statuts demeure un objectif central : « […] répandre dans le grand public l’esprit et les méthodes de la Science », « [avec] la conviction que ce rationalisme est bienfaisant, qu’il est seul capable de poser et de résoudre les grands problèmes qui sollicitent l’esprit humain […].»4. Certes, le caractère apolitique de l’action rationaliste y était affirmé. Mais aujourd’hui, la question de la rationalité dans les systèmes de décision est devenue un enjeu politique, et nous ne pouvons plus ignorer cette dimension. Plus que jamais, une UR forte est nécessaire. Cela passe par une implication de l’ensemble des membres et surtout par le recrutement d’une nouvelle génération qui a pris conscience des enjeux sociétaux de la science. Il est capital d’apporter un cadre neuf à la pensée rationnelle dans le contexte des défis que nous sommes amenés à relever.

C’est une question vitale pour l’Union Rationaliste.

  1. « Appel de l’Union rationaliste », Les Cahiers rationalistes, n° 1 janvier 1931, p. 8 (Ndlr. Voir ci-dessous la reproduction des textes fondateurs de l’UR).
  2. Idid. , p. 9.
  3. Albert Bayet, rapport moral, Les Cahiers rationalistes, n° 77 mai 1939, p.

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Éditorial

Hélène Langevin-Joliot

La création de l’Union rationaliste

 

L’Union rationaliste est fondée en 1930 « pour défendre et répandre dans le grand public l’esprit et les méthodes de la science ». Le programme de la nouvelle association, reproduit dans le présent numéro, est exposé par son secrétaire général, Albert Bayet lors de la première assemblée générale en 1931. Il apparaît centré sur cet unique objectif.

« La science a beau multiplier ses conquêtes, l’esprit scientifique se heurte encore autour de nous à de rudes obstacles » écrit Albert Bayet, et de les citer : la croyance aux diverses révélations, le goût du merveilleux, l’existence de doctrines qui représentent l’anti-intellectualisme… en concluant que le plus grave est encore l’ignorance. En réponse à cette situation il faut faire connaître les grandes découvertes de la science contemporaine et les problèmes qu’elles posent aux chercheurs, combattre les déformations propagées par certains vulgarisateurs… La jeune Union rationaliste fait déjà appel avec succès à « une élite de savants disposés à dérober quelques heures à leurs recherches personnelles pour les consacrer à cette œuvre d’éducation ». Des historiens, des poètes ou des romanciers illustres les rejoignent bientôt. Il faut non seulement faire connaître un idéal, il faut le faire aimer : « la joie la plus pure et la plus complète, c’est la joie de connaître… ».

L’appel à l’adhésion lancé par l’Union rationaliste reprend ces idées et annonce une méthode de travail : la nouvelle association sera à la fois une société d’étude et une société de propagande visant à répandre les idées dégagées dans les réunions d’étude par des conférences et l’édition d’une bibliothèque rationaliste. L’appel s’adresse « à tous ceux qui croient à la valeur et à l’efficacité de l’esprit scientifique dans tous les domaines ». L’esprit scientifique et le rationalisme se confondent ici et le caractère non politique de l’association est affirmé. L’Union rationaliste va parvenir à mobiliser sur ce programme des savants et des personnalités parmi les plus reconnus,      y compris au-delà des frontières, avec les adhésions marquantes d’Albert Einstein et de Bertrand Russel en particulier. Le nombre d’adhérents dépasse rapidement le millier et continue de croître jusqu’à l’interruption de l’activité de l’UR pendant l’occupation.

L’intérêt pour la science et ses découvertes s’était développé de multiples façons dans la deuxième partie du dix-neuvième siècle. « Un public pour la science »1 avait émergé avec l’élargissement de l’instruction à des couches nouvelles de la société, le développement des journaux dotés de chroniques scientifiques, la création d’un nombre croissant de magazines de vulgarisation scientifique, l’impact aussi des expositions universelles. Celles qui se tinrent à Paris en particulier en 1900, affichèrent l’ambition de montrer la pensée en action et pas seulement les objets qui en résultaient, en stimulant la tenue  de congrès scientifiques internationaux, parfois les premiers à prendre en compte certaines spécialités2. Les livres de Jules Verne, entre science et imagination font rêver jeunes et moins jeunes et une personnalité comme Camille Flammarion symbolise l’émergence d’une « science populaire » à côté de la science académique. La période de l’affaire Dreyfus voit l’irruption « d’universités populaires » dans lesquelles des intellectuels s’impliquent pour doter le milieu ouvrier des armes de l’éducation.

Les évolutions ne sont pas linéaires. Le mouvement pour la science se poursuit au début du vingtième siècle, mais la guerre de 1914-1918 brise manifestement cet élan. Tout est à reconstruire, la communauté scientifique internationale et les réseaux de vulgarisateurs et d’auteurs en particulier, alors que quelques pour cent seulement d’une génération, pour l’essentiel des garçons, n’accèdent encore à l’enseignement secondaire. C’est dans ce contexte que les fondateurs de l’Union rationaliste reprennent le flambeau avec leur programme tourné vers l’éducation à la science dans un large public, en comptant d’abord sur les scientifiques pour l’animer. La laïcité ne figure pas explicitement dans le programme de 1930. « L’Union sacrée » de la guerre semble avoir mis pour un temps au second plan les affrontements sur ce sujet et l’Église catholique, après des années de batailles pour l’abrogation de loi de 1905, a fini par l’accepter. La question reviendra au premier plan de l’actualité après la deuxième guerre mondiale avec le financement de l’enseignement privé, majoritairement catholique.

Les thèmes de réflexion et d’action de l’association se sont élargis et diversifiés depuis sa création, ils ont évolué avec les changements de la société, en particulier avec l’accès croissant des générations successives  à l’enseignement secondaire, le changement d’échelle de la recherche scientifique et le développement technologique.

Après les gaz de combat dans la première guerre mondiale, le rôle de la science dans la deuxième, symbolisé par la bombe atomique, achève d’ébranler le dogme d’une science dont les résultats sont uniquement bénéfiques. L’idée qu’Il faut combattre les applications militaires, notamment la bombe, pour préserver sa plein utilisation au bénéfice de la société s’impose. Frédéric Joliot-Curie, président de l’Union rationaliste après le décès de Paul Langevin fin 1946, s’engage ainsi pour l’interdiction de l’arme atomique et appelle les scientifiques à prendre leurs responsabilités ; « le temps n’est plus où le scientifique pouvait simplement dire, voilà ce que j’ai trouvé : il doit se préoccuper de l’utilisation de ses découvertes ». Au fil des années suivantes, des ONG de plus en plus nombreuses montent en puissance en sortant du cadre distinguant les applications militaires et les applications civiles. Les risques des technologies nouvelles pour la santé et l’environnement deviennent des sujets de débats majeurs. La recherche de réponses aux différents sujets de préoccupation implique à la fois des questions de science et de multiples questions économiques et sociales. Quel rôle pour les scientifiques, quel rôle pour les citoyens ? Des colloques de l’UR tentent de faire avancer l’idée qu’il faut « articuler sans les confondre débats scientifiques et débats démocratiques ».

L’Union  rationaliste,  avec  ses publications,   développe   aujourd’hui des initiatives, face en particulier aux enjeux majeurs que constituent le réchauffement climatique, la détérioration de la biodiversité, ou la pandémie en cours : des enjeux loin de ceux de 1930. On peut avancer cependant  que les idées développées autour nos thèmes actuels étaient pour une part en germe dans les idées partagées par les créateurs de l’Union rationaliste autour de la promotion de l’utilisation de la science et de ses méthodes « dans tous les domaines ».

  1. Bensaude-Vincent, Bernadette, « Un public pour la science : l’essor de la vulgarisation au XIXe siècle », Réseaux, 1993/2 (n° 58), 47-66. URL : https://www.cairn.info/revue- reseaux1-1993-2-page-47.htm
  2. Rasmussen, Anne, « Les congrès internationaux liés aux expositions universelles (1867- 1900) », in Mil neuf cent, n° 7.

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Éditorial

Albert Bayet

Notre programme

 

L’Union rationaliste, qui publie aujourd’hui son premier Bulletin, s’est fondée pour défendre et répandre dans le grand public l’esprit et les méthodes de la Science.

Pourquoi avons-nous entrepris cette tâche ? Comment comptons-nous l’accomplir ? C’est à ces deux questions que je voudrais répondre aussi brièvement que possible.

On pourrait croire, à première vue, que la science se défend d’elle- même par sa vertu propre, que nul n’en conteste plus l’excellence et, par conséquent, qu’elle n’a que faire de champions et de propagandistes.

Malheureusement, il n’en va pas ainsi. La science a beau multiplier ses conquêtes, l’esprit scientifique se heurte encore, autour de nous, à de rudes obstacles.

Il n’y a pas seulement la croyance aux diverses révélations qui enseignent des dogmes incompatibles avec le rationalisme ; il n’y a pas seulement ce goût du merveilleux et du surnaturel, cette foi en l’indémontré qui sont, en certains milieux, si communs et si vifs ; il n’y a pas seulement le succès alarmant de certaines doctrines qui représentent, sous diverses formes, l’anti-intellectualisme. Il y a quelque chose de plus grave, encore et de plus répandu : l’ignorance.

La science, depuis un demi-siècle, a fait des  progrès  merveilleux. Qu’il s’agisse d’astronomie, de physique, de biologie, de l’étude du passé humain, l’effort des chercheurs a magnifiquement étendu le champ de nos connaissances. Au moment même où quelques imprudents annonçaient  à grand fracas « la faillite de la science », la science répondait par ce jaillissement de découvertes qui fera devant l’histoire la pure grandeur de notre temps.

Mais ces conquêtes, qui les connaît ?

Sans doute l’attention du public a été attirée sur celles qui ont eu des conséquences pratiques immédiates et visibles à tous. Mais, en science comme ailleurs, l’essentiel n’est pas toujours ce qui fait le plus de bruit. Aussi voit-on communément le public, même cultivé, ignorer jusqu’aux grands problèmes qui passionnent les chercheurs d’aujourd’hui.

Fait plus grave : certains « vulgarisateurs » donnent parfois de ces problèmes et des solutions proposées une idée imparfaite ou fausse, et des hommes à demi informés croient de bonne foi s’appuyer sur les données de la science, alors qu’ils s’appuient sur des déformations, voire sur des contre- sens dont tous les vrais savants sourient.

Voilà pourquoi l’Union rationaliste s’est donné pour tâche essentielle de faire connaître au public les grandes découvertes de la science contemporaine, les problèmes posés par ces découvertes, l’esprit et les méthodes du travail scientifique.

Comment accomplir cette tâche ?

Il fallait d’abord grouper une élite de savants disposés à dérober quelques heures à leurs recherches personnelles pour les consacrer à cette œuvre d’éducation. Nous avons eu la joie de les voir venir à nous. Il suffira d’un coup d’œil sur la liste des membres de notre Comité de patronage et de nos Comités de direction et d’étude pour constater que les maîtres de toutes les grandes disciplines scientifiques ont répondu à l’appel de notre président, M. Henri Roger, et de notre vice- président, M. Paul Langevin. Des philosophes, des historiens, des poètes, des romanciers illustres se sont joints aux savants. Grâce à ces concours, nous avons pu grouper en quelques mois un millier d’adhérents et nous mettre au travail.

Dès l’été dernier, M. Langevin nous a donné trois conférences sur la Science et le déterminisme. Il y discutait un grand problème posé par les plus récentes découvertes de la physique contemporaine et proposait une solution audacieusement neuve en même temps qu’il faisait sentir à un auditoire recueilli tout ce que la recherche scientifique a d’émouvant et de dramatique.

Peu après, M. Laugier voulait bien faire pour nous sur l’Influx nerveux la belle et riche conférence dont on trouvera un résumé dans le Bulletin d’aujourd’hui.

Le mois dernier, M. Rabaud, en deux conférences sur le transformisme, soumettait à une critique impitoyablement lucide certaines théories biologiques et donnait un merveilleux exemple de la sévérité avec laquelle la science ne cesse de réviser ses plus belles conquêtes.

Ces conférences vont prochainement être réunies en volumes. Mieux que toutes les phrases générales, elles montreront l’esprit qui anime l’Union rationaliste.

D’autre part, beaucoup de nos adhérents nous ont demandé de dresser une liste d’ouvrages qui les aide à se mettre au courant des récentes découvertes scientifiques. Nous publions dans ce premier numéro une courte liste d’ouvrages élémentaires. Les numéros suivants contiendront des listes plus longues. Et notre Bulletin complétera cette bibliographie forcément sommaire par des analyses d’ouvrages récents.

Malgré le caractère élevé et grave de nos premières manifestations, des esprits inquiets se sont demandé si l’Union rationaliste n’allait pas se lancer dans des polémiques, avoir des attitudes agressives. Nous pouvons rassurer ceux qui ont, un peu légèrement, exprimé ces craintes. Sans doute est-il superflu de dire que notre Association n’a et n’aura jamais aucun caractère politique. Pour le reste, quand nous soumettrons à un examen critique les doctrines qui s’opposent au rationalisme et à l’esprit scientifique, nous garderons cette sérénité qui est l’âme même de la science. Il s’agit pour nous d’instruire, non d’irriter, de convaincre, non de blesser.

Nous ne voulons pas seulement faire connaître notre idéal, nous voulons le faire aimer. Beaucoup vont répétant que la science ne donnera jamais naissance qu’à une sagesse froide et insuffisante, qu’en développant la raison elle tue la poésie, elle barre la route à l’enthousiasme. Nous voudrions dissiper ce préjugé. C’est ignorer la science que de lui prêter ce pouvoir desséchant. Il n’est pas de poésie plus ample ni plus profonde que celle qui se dégage de l’étude passionnée du réel. Il n’y a rien de plus sublime et de plus riche que le spectacle offert par la nature à ceux qui savent se pencher sur elle. La grande épopée, à côté de laquelle toutes les autres pâlissent, c’est l’histoire de l’esprit humain s’élançant à la poursuite du vrai, atteignant un jour l’atome, un autre la galaxie, et dominant la matière par l’image intelligible qu’il en donne. La joie la plus pure et la plus complète, c’est la joie de connaître, la joie de résoudre un problème, la joie d’en poser un autre. Et sans doute un temps viendra-t-il où la communion des hommes dans cette joie que rien n’altère fondera la religion suprême, la religion de l’esprit.

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n°672-673

Les Cahiers Rationalistes

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