Cahier rationaliste n°674

10,00 

Septembre – octobre 2021 – n° 674

Éditorial
• Transition écologique : ne soyons plus naïfs ! / Jacques Haïssinski

Hommage
• Lucien Sève, humaniste et rationaliste, nous a quittés / Jean-Paul Jouary
• Lucien Sève Prix de l’UR 2008 / Michel Henry
• Présentation et remise du prix de l’UR à Lucien Sève / Hélène Langevin-Joliot
• Présentation de l’œuvre de Lucien Sève / Jean Salem
• L’apport de Lucien Sève au Comité consultatif national d’éthique / Axel Kahn
• Lucien Sève : discours de réception du prix de l’UR

Actualités
• Le rapport du Groupe-1 du GIEC / Sylvestre Huet

Dossier 
• Le choix de politiques efficaces et justes à l’heure de la transition énergétique – première partie / Jean-Pierre Foirry

Radio
• Comprendre les pollutions marines avec Emmanuelle Huisman-Perrin et Alain Laurec
• Urgence climatique et rationalité avec Emmanuelle Huisman-Perrin et Sylvestre Huet

Lectures
• L’Immunité, la vie. Pour une autre immunologie de Marc Daëron, lu par Catherine Kintzler
• École publique et émancipation sociale de Laurence De Cock, lu par Nelly Bensimon et Michel Henry
• Halte au catastrophisme ! Les vérités de la transition énergétique de Marc Fontecave, lu par Jean-Pierre Foirry
• Face à la puissance. Une histoire des énergies alternatives à l’âge industriel de François Jarrige et Alexis Vrignon, lu par Sylvestre Huet
• Reçus en hommage des auteurs ou des éditeurs

Courrier des lecteurs
•Les blocages qui freinent la transition écologique / Michel Cabirol

 

 

Éditorial
Jacques Haïssinski

Transition écologique : ne soyons plus naïfs !

Plus loin dans ce Cahier, Sylvestre Huet présente le rapport le plus récent du Groupe de travail I du GIEC (Groupement d’experts international sur l’évolution du climat). Alors que ces experts accumulent leurs observations depuis une trentaine d’années, approfondissent leurs analyses et améliorent leurs modèles, les raisons de s’alarmer se confirment et certains effets du réchauffement climatique  s’intensifient  plus  vite  qu’initialement  prévu.  Sa réalité comme son origine anthropique sont désormais des faits scientifiquement établis. Une attitude attentiste est devenue une attitude irresponsable.

D’autres dégradations de l’état de notre planète ne peuvent être dissociées du réchauffement climatique, soit qu’elles en résultent, soit qu’elles aient pour origine, elles aussi, une industrialisation incontrôlée. C’est le cas de l’aggravation de l’érosion de la biodiversité, qui est due, notamment, au fait que certaines espèces animales ou végétales ne parviennent pas à s’adapter au réchauffement de leur environnement ou à migrer assez vite. C’est le   cas de la pollution croissante de l’air due, pour l’essentiel, à l’utilisation de moteurs thermiques dans les transports, de la pollution des océans résultant de la dissémination de matières plastiques, ou des difficultés croissantes d’accès à de l’eau (pour la consommation humaine ou l’irrigation) dans les régions affectées par des sécheresses de plus en plus sévères. Informés de ces faits, ne sommes-nous pas restés excessivement naïfs ?

La transition écologique vise l’arrêt de ces dégradations sous leurs diverses formes. Il s’agit de préserver les richesses de la Terre et de maintenir l’état de celle-ci proche d’un équilibre qui soit durable. Cette transition concerne tous les pays de la planète et appelle leur solidarité. (La coordination des actions régionales bénéficierait de la création d’une organisation mondiale analogue à l’ONU). Elle implique, entre autres, l’adoption d’un mode de vie beaucoup plus sobre par les populations dont la consommation actuelle est effrénée (essentiellement les 17 pays de l’OCDE, plus la Chine et la Russie). Peu importe de savoir si cette évolution s’accompagnera de croissance au sens actuel de ce paramètre économique dont la mesure doit être revue – comme doivent être revus les critères utilisés pour évaluer le bien-être d’une population.

Réaliser la transition écologique présente d’énormes défis. Pour n’en citer que trois :

  1. Il s’agit de réduire considérablement, au niveau mondial, l’utilisation des énergies fossiles (celles-ci représentent un peu plus des 4/5es de l’énergie primaire actuellement consommée), d’augmenter la production d’énergie électrique décarbonée, verte ou nucléaire, par un facteur considérable, de l’ordre de dix, et surtout d’atteindre une grande sobriété en matière d’énergie.
  2. Il s’agit d’effectuer un changement profond de notre mode de vie, donc de l’économie mondiale, qui entraînera de profondes transformations sociales, tout particulièrement en matière d’emploi.
  3. Il s’agit de prendre en compte la croissance de la population mondiale dont on ne sait pas prévoir de façon fiable ce qu’elle sera dans quelques dizaines d’années.

La mondialisation a permis à de grands groupes industriels de faire des bénéfices exceptionnels. C’est le cas des majors pétrolières. Beaucoup de leurs dirigeants ont cherché (et certains cherchent encore) à brouiller les messages du GIEC et ceux des médias qui les relaient, et ce par les puissants moyens de communication dont ils disposent. Ils simulent parfois l’emploi de la méthode scientifique ou font appel à des « scientifiques » sans scrupules. Ces acteurs économiques très puissants financièrement font du lobbying auprès des gouvernements et de l’UE en invoquant le spectre du chômage. Ceux-là rencontrent d’autant plus de succès que la boussole économique de ces gouvernements est la croissance du PIB (tel qu’il est défini actuellement), ce qui tend à pérenniser un mode de vie favorisant pour certains privilégiés une consommation effrénée, au prix d’immenses gaspillages.

Il n’y a pas lieu de contester les immenses apports de l’industrialisation depuis 1850, surtout pour ce qui est de l’élimination de travaux exténuants, mais aussi en matière de santé, de « confort » quotidien pour certains,      de possibilités de déplacements, et de bien d’autres choses encore. Mais l’impact de l’industrialisation sur notre planète exige de revoir ses finalités et ses modalités.

Établir un état de la biosphère qui soit proche de l’équilibre et assurer un développement durable sont des objectifs qui demandent aussi d’établir un équilibre social, c’est-à-dire de résorber le fossé qui n’a cessé de se creuser ces dernières décennies entre la fraction la plus riche de la population mondiale (1 % qui détient 50 % de la richesse mondiale) et la fraction la plus pauvre (25 % qui gagne moins de 3,20 $/jour). Cette obligation demande, à son tour, une révision de l’échelle des valeurs attribuées aux richesses produites par l’activité humaine et de la façon dont celles-ci sont distribuées.

Seuls les chefs d’État peuvent relever de tels défis. Encore faudrait-il   que leur priorité ne soit pas, comme elle l’est pour nombre d’entre eux, de conserver leur pouvoir et leurs privilèges, mais de préserver ce bien public mondial que constituent la faune, la flore, les richesses minérales, marines et aquatiques de notre planète. Encore faudrait-il qu’ils ne cèdent pas aux pressions de groupes industriels ou sociaux. La suppression plutôt que l’aménagement de la taxe carbone en France – alors que celle-ci représente l’un des meilleurs outils dont dispose le gouvernement pour réorienter l’économie – a résulté de telles pressions.

Les États reculent de plus en plus les échéances de leurs engagements, masquant ainsi les retards qui s’accumulent ; en particulier, l’objectif de la neutralité carbone en 2050 sera difficile à atteindre. Les formules ambiguës telles que « en même temps »ne sont pas satisfaisantes. Il est grand temps de choisir et d’agir.

L’écho donné par les médias aux rapports du GIEC et les témoignages quasi quotidiens d’effets du réchauffement climatique font que la population des pays dont l’activité est la source majeure des émissions de gaz à effet  de serre ne peut ignorer la nécessité de la transition climatique. Toutefois cette population reste trop attachée à ce qui, sous l’effet du martellement publicitaire, lui paraît être indispensable à son bien-être : par exemple l’utilisation de voitures excessivement lourdes et inutilement puissantes ou celle du dernier modèle de smartphone. Nous sommes très loin de nous engager dans un mode de vie effectivement sobre.

Ne soyons plus naïfs ! Cessons d’admettre que les mêmes causes, à savoir une économie libérale mondialisée, dominée par de grands groupes qui cherchent à être financièrement, structurellement, technologiquement, de plus en plus puissants, auront des effets opposés à ceux qu’elles ont eus pendant des décennies.

Pour sa part, l’Union rationaliste affirme que conduire à bien la transition écologique est aujourd’hui la priorité la plus élevée de l’humanité. Les défis technologiques et sociétaux que pose cette transition exigent une analyse rationnelle du souhaitable et du possible, et que soient hiérarchisées les causes des dégradations écologiques auxquelles il faut s’attaquer. Ce n’est que sous la pression de populations mieux informées et plus mobilisées que des mesures à la hauteur des enjeux seront prises.

S’appuyant sur ses moyens de communication (revues, site internet, émissions radio, conférences locales, colloques), l’Union rationaliste contribuera à cette mobilisation. Elle poursuivra ses analyses des tenants    et aboutissants de la transition écologique, sans omettre les dimensions sociales des mesures à prendre. Elle s’attachera à ce que la transformation de notre mode de vie s’accompagne du plein accès aux besoins humains fondamentaux de la fraction de la population mondiale la plus défavorisée. Quant à l’action de chacun, elle peut se développer dans une diversité de cadres : familial, associatif, territorial, politique.

Le 24 octobre 2021

n°674

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