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Cahier rationaliste n°683

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SOMMAIRE

mars – avril 2023 – n° 683

Éditorial

• Rationalité économique / Sylvestre Huet

Actualités

• Psychologie des croyances magiques / Thierry Ripoll

Carte blanche

• Jean-Louis Bianco et Rachid Benzine, avec Jacques Munier : « Universalisme et tolérance » / Présentation par Daniel Kunth

Dossier / Transition écologique

• La question de l’eau dans le monde : faut-il s’angoisser ? / Pierre-Frédéric Tenière-Buchot, Jean-François Donzier, Michel Lafforgue
• Débat sur la GÉO-INGÉNIERIE / Catherine Jeandel

Figure
• Roger Martin du Gard et le rationalisme / Marc Thierry

Radio

• Pour une politique de l’accueil et de l’hospitalité avec Emmanuelle Huisman-Perrin et Gustave Massiah
• Actualité des trous noirs avec Emmanuelle Huisman-Perrin, Michèle Leduc et Marc Lachièze-Rey
• Santé publique et démocratie sanitaire avec Emmanuelle Huisman-Perrin et André Grimaldi

Lectures

• Le temps des féminismes de Michelle Perrot lu par Jean-Philippe Catonné
• Reçus en hommage des auteurs ou des éditeurs

Éditorial
Sylvestre Huet

Rationalité économique

Les sciences économiques sont une science puisqu’elles en portent le nom. S’enseignent à l’Université, par des professeurs ayant même statut que ceux qui enseignent la mécanique quantique. Se publient dans des revues dite « primaires » avec, lorsque tout se passe correctement – autrement dit pas comme dans les revues pilotées par Didier Raoult pour publier à flux continu des articles signés par Raoult Didier, la manœuvre étant récompensée par des points au système Sigaps et des retombées financières[1]– une revue par les pairs opérant un premier filtre. Donnent lieu à des colloques et des séminaires académiques. Produisent des « experts » sollicités par les entreprises[2] ou les pouvoirs publics. Et d’ailleurs n’y a-t-il pas un Nobel d’économie ? Hum, hum, préciseront les mauvais esprits, un « prix de la Banque de Suède en l’honneur d’Alfred Nobel », mais choisi par un comité qui offre toutes les apparences de l’indépendance académique.

Pourquoi tant de précautions ? s’interroge probablement le lecteur. C’est que l’auteur de ces lignes a osé écrire ceci[3] : « La confiance (dans le groupe  3 du GIEC) peut être très grande sur les calculs d’émissions, les potentiels de réduction d’émissions des différentes technologies et des sources d’énergie bas-carbone, du contrôle thermique des bâtiments, de l’urbanisme, des transports, des pratiques agricoles, des moyens de stocker le carbone des émissions résiduelles incompressibles, voire, désormais, le rôle majeur des inégalités dans la croissance des émissions. Le problème est ailleurs : si     les politiques économiques et sociales permettant d’éviter un changement climatique dangereux se situent en dehors des modèles dominants, elles ne peuvent pas s’y trouver comme résultat d’un consensus d’experts. »

Le propos, pourtant mesuré, a soulevé l’émotion et l’ire – toutefois discrète – dans quelques laboratoires d’économie où le changement climatique est pris au sérieux. Comme si « l’attaque » du journaliste valait pour toute une communauté qui serait ainsi mise en cause dans sa prétention à la scientificité, à la rationalité.

Il y a là, pourtant, un problème sérieux, très probablement décisif pour ce qui concerne l’action pour limiter le changement climatique dans des dimensions qui n’excéderaient pas les capacités d’adaptation des sociétés. L’idée qu’il n’y a qu’une politique économique rationnelle possible, notamment dans ce domaine, fut clairement affirmée dans le champ politique, sous la forme thatchérienne de l’acronyme TINA – There Is No Alternative. Un mode de pensée qui peut faire sourire un physicien ou un biologiste, persuadés qu’il n’y a qu’une seule nature, mais que prétendre en connaître dès aujourd’hui tous les secrets serait bien présomptueux. Or, du côté des économistes, ce qui saute plutôt aux yeux des observateurs, c’est que les vérités des uns ne sont pas celles des autres, chacun étant persuadé d’avoir dévoilé les secrets fondamentaux de l’économie.

Le domaine du changement climatique est particulièrement éloquent quant à cette difficulté. Des désaccords radicaux existent dès la seule mesure des dégâts du changement climatique, puisque certains anticipent une très faible diminution du PIB quand d’autres  prévoient  des  catastrophes  de  très grande ampleur. Il faut d’ailleurs noter que les outils les plus utilisés   par les économistes (PIB, comptabilité nationale…), et souvent au premier rang des objectifs des responsables politiques, sont très peu  adaptés  à  cette problématique. Logique puisque la destruction d’écosystèmes ou de ressources naturelles est souvent un moyen très efficace de faire grimper rapidement le PIB d’un pays, lequel croît également plus vite si l’on gaspille l’énergie au lieu de l’économiser. Au point que le débat monte pour supprimer le PIB des indicateurs pris en compte par les organisations internationales[4] pour déterminer si une politique est efficace ou pas et le remplacer par un panel d’indicateurs liés au développement social et humain (santé, emploi, éducation, droits et libertés, etc.).

Dans son rapport complet publié en 2022, le groupe 3 du GIEC parvient ainsi à décrire le rôle nocif pour le climat que la publicité et les inégalités sociales jouent, notamment en poussant à la consommation de biens liés   au prestige social. L’importance de la consommation des plus riches dans    la question climatique est si évidente, tant en volume de gaz à effet de    serre émis qu’en modèles présentés au reste de la population mondiale  que, malgré leurs divergences idéologiques, les rédacteurs sont parvenus     à se mettre d’accord pour évoquer une nécessaire « taxe sur la richesse absolue » afin de diminuer les inégalités de revenus et de patrimoines. Dès lors, il aurait semblé logique qu’ils se penchent sur les mécanismes socio-économiques qui produisent ces inégalités afin d’exposer les moyens de les brider au niveau nécessaire. Or, ils sont subitement devenus muets, laissant ce sujet totalement hors de leur expertise, comme si les revues de sciences économiques étaient également muettes sur ce sujet. Mais comment, alors, conduire des politiques climatiques sérieuses et efficaces ?

Le sujet est difficile, mais l’appel à la rationalité économique est si souvent utilisé comme argument d’autorité pour justifier le statu quo ante des sociétés, avec leurs inégalités économiques et sociales qu’il n’est pas raisonnable de ne pas la questionner. Car c’est là que se situe souvent la réponse à la question parfois naïve que posent les climatologues : « mais enfin, depuis 30 ans qu’on sonne l’alarme, comment cela se fait-il que les responsables politiques ne l’aient toujours pas compris ? ». Les obstacles majeurs à la mise en œuvre de politiques climatiques efficaces ne sont pas essentiellement cognitifs, mais plutôt dans les intérêts et idéologies des groupes sociaux dominants opposés à ces politiques. Parmi ces idéologies, nombre se parent d’une scientificité et d’une rationalité copiées sur les sciences de la nature. Mais l’usage intensif des mathématiques en économie n’en fait pas disparaître par enchantement les racines liées aux sociétés fondées sur une inégalité de fait dans l’accès aux richesses et aux pouvoirs de décision. Il y a bien une branche de la science économique qui traite explicitement du problème, c’est l’économie politique. On y fait moins de maths, mais on y entretient des rapports plus solides aux réalités sociales. Et ces rapports n’ont aucune raison d’être univoque : si nous avions tous (économistes compris) la même vision de la société dans laquelle nous voulons vivre, il ne serait pas si nécessaire de disposer de systèmes politiques démocratiques qui sont le moyen de limiter la violence potentiellement liée à ces opinions différentes. Avoir un rapport rationnel à l’économie, comme science enseignée à l’Université, est paradoxalement d’en reconnaître les racines plongeant dans l’organisation sociale. Cette organisation sociale étant marquée par des inégalités fortes d’intérêts, de pouvoirs de décisions économiques, elle produit inévitablement des idéologies qui y sont liées, particulièrement dans le domaine de l’économie, source majeure de ces inégalités. Nier cette origine idéologique, avec la prétention d’une science économique « neutre » socialement ne relève en général que d’une fausse naïveté. Concevoir et mettre en œuvre des politiques climatiques efficaces exigera probablement de faire table rase de cette approche… irrationnelle de la science économique.

  1. https://www.cairn.info/revue-zilsel-2021-1-page-144.htm
  2. Des experts qui promeuvent des politiques économiques ou fiscales allant dans le sens de l’intérêt des banques… dont ils sont membres des Conseils d’administration https://www.alternatives-economiques.fr/deontologie-economistes-influence/00044739
  3. Dans Le Giec, Urgence climat, Éditions Tallandier,
  4. Article paru dans Nature, traduit par Courrier international et publié 26 décembre 2022 https://www.courrierinternational.com/article/statistiques-en-finir-avec-le-pib-la- superstar-des-indicateurs#article-box-source

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