Raison présente n° 219

19,00 

Septembre 2021

NATURE ET ESPRIT
ENTRE SCIENCE ET PHILOSOPHIE

Sommaire

 

  • Actualité de Jacques Bouveresse
    Pascal Ludwig
  • Comment être naturaliste
    Alain Policar
  • De la naturalisation de l’esprit
    Jean-Michel Besnier
  • Le naturalisme et la conscience phénoménale
    François Loth
  • Pour en finir avec le dualisme esprit-corps
    Entretien de Jean-Michel Besnier avec Henri Atlan
  • Le naturalisme philosophique et les sciences
    Joëlle Proust
  • De l’animal à l’humain
    Anne Le Goff
  • De la naturalisation à l’artificialisation de la morale : un aller sans retour ?
    Vanessa Nurock
  • Note sur l’idée de nature dans la physique
    Lucien Scubla
  • Le naturalisme et les normes de la raison
    Pascal Engel
  • Varia
    Cosmopolitisme et multiculturalisme
    Alain Policar 
  • Trimestrielles
    Étymologie & sémantique, Théâtre, Atlas des arts vivants, Musique, À travers quelques livres, Notes de lecture

Disponible en version numérique sur Cairn.info : https://www.cairn.info/revue-raison-presente.htm

NATURE ET ESPRIT
ENTRE SCIENCE ET PHILOSOPHIE

Actualité de Jacques Bouveresse

Pascal Ludwig*

 La place de Jacques Bouveresse dans la philosophie contemporaine restera aussi importante que singulière. Par ses publications originales, prolifiques, diverses – Bouveresse était aussi brillant lorsqu’il exposait les idées du logicien Kurt Gödel que lorsqu’il commentait son romancier de chevet, Musil –, tout autant que par son enseignement dans les universités de Paris, de Genève, puis au Collège de France, il aura joué un rôle unique et crucial dans notre paysage intellectuel, notamment pour tous les philosophes qui se réclament de la tradition analytique. Grand lecteur de Wittgenstein, mais aussi d’autres auteurs de langue allemande comme Leibniz, Lichtenberg, Kraus, Boltzmann ou Musil, Bouveresse était pour- tant paradoxalement perçu en France comme un représentant de la
« philosophie analytique anglo-saxonne ». Au moment d’évoquer sa mémoire, et la source d’inspiration qu’il fut pour tant d’entre nous, je voudrais revenir sur quelques aspects de sa pensée, laquelle me frappe par son actualité.

La vérité pour norme et pour horizon

Bouveresse considère que les vérités sont objectives, absolues plutôt que construites, et que la vérité constitue une norme pour l’enquête philosophique tout autant que pour l’enquête scientifique :
« une des composantes essentielles de ce qu’on est convenu d’appeler la «rationalité occidentale» », écrit-il, « est (…) effectivement la recherche de la vérité comme norme, qui entraîne l’obligation de produire des hypothèses et des théories susceptibles de se heurter quel- que part à une “réalité” »[1]. Cela fait de lui un jalon important dans la tradition rationaliste française, qui va de Couturat à Vuillemin[2]. Contre l’idée foucaldienne d’une « invention », d’une « histoire » de la vérité, qui pourrait n’être qu’un « épisode », Bouveresse maintient que si nos attitudes vis-à-vis des vérités peuvent changer, cela n’implique pas que les propositions vraies, qui décrivent des faits, soient relatives à quoi que ce soit[3]. Il se différencie également de ses aînés Martial Guéroult et Jules Vuillemin par la conviction selon laquelle le concept de vérité est univoque. Certes, Bouveresse reconnaît, à la suite de ses maîtres, que le consensus est inexistant en philosophie, et que la démarche philosophique s’écarte, en cela, de la démarche scientifique. Les positions philosophiques ne « s’imposent jamais (…) comme les seules possibles », ce qui conduit à la cohabitation d’une « pluralité de réponses différentes qui semblent également possibles et dont chacune réussit à trouver, dans la communauté philosophique, un nombre plus ou moins important de défenseurs »[4]. Selon Bouveresse, l’explication de cette pluralité réside néanmoins dans la nature des méthodes de justification qu’utilisent les philosophes, et non dans l’existence d’une espèce philosophique de la vérité[5]. Citant Marcel Proust[6], il affirme d’ailleurs qu’il n’y a pas plus de vérité « littéraire » qu’il n’y a de vérité « philosophique » ou « scientifique ». Le problème qui se pose réellement à propos des vérités philosophiques ou littéraires, ce n’est pas de savoir quelle serait leur spécificité – elles n’ont rien de spécifique, puisque le concept de vérité est univoque – mais de savoir comment elles peuvent être connues. Une proposition philosophique vise à décrire un fait, mais un fait qui ne peut généralement pas être vérifié expérimentalement. Comment réconcilier alors l’objectivisme de la vérité, qui nous pousse à reconnaître l’existence de vérités philosophiques, avec le constat qu’il n’existe, semble-t-il, aucune méthode propre à la philosophie permettant d’atteindre un consensus dans ce domaine ?

La philosophie comme thérapie

Une première réponse possible, celle du philosophe britannique T. Williamson notamment, consiste à exhorter les philosophes à tenter de « mieux faire » : le fait que les thèses consensuelles soient si rares n’implique pas qu’il soit impossible, en principe, de converger vers un accord. Pour cela, il faut utiliser au mieux tous les outils les plus efficaces à notre disposition, y compris les outils et les don- nées issus de la recherche scientifique[7]. La position de Bouveresse est très différente. S’inspirant de Wittgenstein, mais aussi de la tradition austro-britannique de F. Waismann, G. Ryle, et surtout J. L. Austin, il suggère qu’un bon philosophe est avant tout un bon thérapeute, c’est-à-dire un professionnel capable d’identifier les problèmes philosophiques et de les traiter. Ces problèmes reposent sur des illusions[8], dont la tâche de la philosophie, lorsqu’elle est correctement exercée, est de nous guérir. En 1973, dans son premier article consacré à Wittgenstein, « Wittgenstein et la philosophie »[9], Bouveresse présente pour la première fois, de façon magistrale, la conception wittgensteinienne de la philosophie : les problèmes philosophiques peuvent être dissipés, mais cela n’implique ni qu’il y ait des opinions philosophiques dont la vérité pourrait être prouvée, ni qu’il puisse exister une « communauté de doctrine » ou un consensus en philosophie. La philosophie bien comprise effectue en effet plutôt un travail de sape qu’un travail de justification rationnelle de thèses positives. Dans le Tractatus Logico-Philosophicus, Wittgenstein considérait qu’aucune proposition ne peut être connue a priori en tant que vérité nécessaire. Connaître une proposition revient en effet à pou- voir exclure tous les cas dans lesquels elle est fausse. Or, une pro- position nécessaire ne peut exclure aucun cas, puisqu’elle doit être vraie dans tous les cas possibles. C’est la raison pour laquelle il n’y a de théorèmes, selon Wittgenstein, ni en logique, ni en mathématiques : ces disciplines ne peuvent littéralement rien prouver, puisque si c’était le cas il y aurait des propositions nécessaires, ce qui n’a pas de sens. Pour des raisons semblables, la philosophie ne devrait pas avoir pour but de produire des théories dont on pourrait formuler et justifier le contenu propositionnel. On ne comprend le style philosophique unique de Jacques Bouveresse qu’à partir du moment où l’on voit qu’il reprend pour l’essentiel à son compte cette conception wittgensteinienne de la philosophie[10].

Dissoudre les problèmes, dégonfler les baudruches

Si, en suivant Wittgenstein, on pense que « la philosophie se contente de placer toute chose devant nous, sans rien expliquer ni déduire »[11], il existe un espace pour une méthode qui n’est pas, ou pas seulement, argumentative. Dans la plupart de ses travaux, Bouveresse s’appuie sur les textes qu’il commente, souvent de façon érudite et minutieuse, pour rendre manifeste certains problèmes philosophiques bien plus que pour établir des thèses. Il ne se considérait d’ailleurs pas comme un historien de la philosophie, et ne dissociait jamais l’analyse des textes du souci de la vérité, ni de la volonté d’apporter un éclairage nouveau sur un problème philosophique en montrant, par une lecture ou par des rapprochements audacieux entre les textes, les limites de certaines théories, souvent liées à une utilisation illusoire de la grammaire.

Dans Le mythe de l’intériorité, Bouveresse suggère ainsi que les philosophes cartésiens, trompés par la grammaire des concepts psychologiques, confondent certaines contraintes liées à l’utilisation de ces concepts avec des propriétés métaphysiques essentielles. Considérons la subjectivité d’une douleur. C’est une propriété qui peut sembler essentielle à cette expérience consciente, car il est difficilement concevable qu’une expérience de douleur puisse nous être présentée comme la douleur d’une autre personne. Avons-nous découvert ici, par l’approche introspective propre à la méthode cartésienne, une essence inaccessible à l’enquête scientifique en troisième personne ? Si nous sommes tentés de le croire, selon Bouveresse, c’est parce que nous confondons la force contraignante d’une règle grammaticale, qui relie la perception d’une douleur à l’énoncé « j’ai mal », avec une nécessité métaphysique. Bouveresse dénonçait de façon inlassable la tendance philosophique à projeter dans un arrière-monde les pseudo-entités que nous postulons pour tenter de donner un contenu cognitif aux règles grammaticales.

Ce patient travail de sape des ambitions métaphysiques illusoires était solidaire d’une forme particulièrement solide de réalisme[12]. Cela explique qu’il ait été un précurseur, en France, du réalisme naïf en philosophie de la perception[13] : les propriétés sensibles, comme les couleurs ou les sons, n’existent pas, selon lui, dans un arrière-monde cartésien mais précisément là où notre langage courant localise les apparences, c’est-à-dire dans les objets qui nous entourent. Cela l’a aussi amené à s’intéresser très tôt[14] à la question, abordée par Wittgenstein dans De la certitude, du statut épistémique des énoncés décrivant des vérités évidentes, tel l’énoncé célèbre de Moore « j’ai deux mains ». Cet énoncé est problématique, car quoiqu’il soit contingent et a posteriori, on ne voit pas bien comment on pourrait le justifier à l’aide d’arguments, puisque les prémisses de ces arguments devraient manifestement avoir un degré moins élevé de certitude que leur conclusion. Dans cette perspective, la prise en considération de la grammaire du jeu de langage de la justification rationnelle, qui révèle que de telles justifications ont toujours un caractère local et non global, peut nous aider à dissiper le rêve d’une fondation ultime de la connaissance : « La difficulté, souligne Wittgenstein, c’est de nous rendre compte du manque de fondement de nos croyances »[15]. Certes, remonter de raison en raison dans le jeu de langage de la justification rationnelle conduit toujours à un terminus, mais ce point d’arrêt se situe « au-delà de l’opposition justifié/non-justifié », il a quelque chose « d’animal »[16]. Dès la rédaction du Mythe de l’intériorité, Bouveresse souligne avec lucidité que cette conception de la justification rationnelle comme jeu de langage local (plutôt que global) permet de saper le scepticisme cartésien[17].

Bouveresse était sceptique devant l’idée d’un fondement philosophique ultime de la connaissance. Il était aussi particulièrement méfiant vis-à-vis des théories philosophiques grandioses qui fleurirent en France dans le courant des années 1960, mais qui avaient selon lui fort peu de prise sur le monde réel. Il n’hésitait pas à manier l’ironie pour dégonfler certaines baudruches philosophiques[18]. Dans son brillant opuscule Prodiges et vertiges de l’analogie, il décrit avec brio comment l’austère théorème de Gödel a pu être fantasmé, par un glissement partant d’images imprécises et aboutissant à des analogies incontrôlées, comme impliquant que « l’engendrement d’un individu par lui-même serait une opération biologiquement contradictoire », ou « qu’il est rationnel qu’il y ait de l’irrationnel dans les groupes »[19]. Dans ses écrits polémiques aussi, Bouveresse s’attache ainsi avant tout à nous guérir d’une certaine manière pathologique d’envisager la philosophie.

Bouveresse politique

La sensibilité de Jacques Bouveresse aux présupposés de l’enquête et de l’activité philosophiques, à leurs points aveugles comme à leurs conditions réelles, explique probablement qu’il ait accepté de rédiger en 1989 un rapport sur l’enseignement de la philosophie avec Jacques Derrida[20]. Chose assez unique pour un texte de cette sorte, ce rapport n’a pas pris la moindre ride : lorsqu’on le relit aujourd’hui, on est frappé par la lucidité des auteurs, et aussi un peu désespéré que ses principales recommandations n’aient jamais été mises en œuvre. Ce rapport fut globalement mal reçu par la profession, peut-être parce qu’il partait d’une vision modeste et réaliste de l’enseignement philosophique, aux antipodes de l’idéologie en vigueur[21]. Il se plaçait du point de vue des élèves et prêtait une grande attention aux injustices scolaires. Pour Jacques Bouveresse, le véritable pouvoir de subversion de la philosophie se mesurait très exactement à sa capacité à transformer la réalité sociale, et non à simplement rêver une telle transformation. Ici aussi, il nous reste énormément à apprendre de ses travaux.

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* Maître de conférences à Sorbonne Université

1 Bouveresse, J. (1976), « Essentialisme, réduction, et explication ultime » Revue internationale de philosophie, 117-118: 411-434.

2 Tiercelin, C. (2012), Bouveresse dans le rationalisme français, Agone, Marseille, p. 11-34.

3 Voir Bouveresse (2016).

4 Bouveresse, J. (2012), Qu’est-ce qu’un système philosophique ?, Cours au Collège de France 2007 & 2008, Collège de France, Paris, cours 6.

5 Ibid., cours 11.

6 Bouveresse, J. (2008), La Connaissance de l’écrivain . Sur la littérature, la vérité et la vie, Agone, Marseille, p. 16.

7 Timothy Williamson considère qu’il existe au fond bien plus de proximité qu’on ne le croit en général entre la méthode philosophique et la méthode scientifique. Williamson, T. (2007), The Philosophy of Philosophy, Blackwell Publishing, Malden, Mass., Oxford.

8 L’expression anglaise plus forte de « delusion » serait plus appropriée. Voir sur ce point Fischer, E. (2011), Philosophical Delusion and its Therapy, Routledge, New York.

9 Bouveresse, J. (1973), « Wittgenstein et la philosophie », Bulletin de la Société Française de Philosophie, 68: 90-122. Repris dans Bouveresse, J. (2003), Wittgenstein et les sortilèges du langage, Agone, Marseille, sous le titre « Les problèmes philosophiques et le problème de la philosophie ».

10 Voir sur ce point Rosat, J.-J. (2012), « Les armes de Wittgenstein », Agone, Marseille, 48: 141-162.

11 Wittgenstein, L. (2014), Recherches philosophiques, Gallimard, Paris.

12 Bouveresse décrit le réalisme comme « une chose qui a une signification personnelle très profonde », et il ajoute que « l’essentiel du combat que j’es- saie de mener aujourd’hui est un combat contre l’idéalisme », Bouveresse, J. (1998), Le Philosophe et le réel . Entretiens avec Jean-Jacques Rosat, Hachette, Paris, p. 36.

13 Bouveresse, J. (1995), Langage, perception et réalité . Tome 1 : la percep- tion et le jugement, Jacqueline Chambon, Nîmes.

14 Bouveresse, J. (1976), Le Mythe de l’intériorité, Éd. Minuit, Paris. 15 Wittgenstein, L.( 1976), De la certitude, Gallimard, Paris, p. 166. 16 Ibid., p. 359.

17 Pour un développement récent de cette intuition, voir Pritchard, D. (2016), Epistemic Angs: Radical Skepticism and the Groundlessness of our Believing, Princeton University Press, Princeton.

18 Il est frappant qu’il ait retourné l’ironie post-moderne contre elle-même, par exemple dans Bouveresse, J. (1984), Rationalité et cynisme, Éd. Minuit, Paris.

19 Bouveresse, J. (1999), Prodiges et vertiges de l’analogie, Raisons d’agir, Paris, p. 27.

20 Rapport de la Commission philosophie et épistémologie, repris dans Derrida, J. (1990), Du droit à la philosophie, Galilée, Paris, p. 619-659.

21 « Le propre d’une idéologie de profession, souligne Bouveresse, c’est de fournir une vision anoblie, idéalisée, de cette profession (…). Les philoso- phes, c’est la même chose, mais à la puissance deux, étant donné que ce sont justement des professionnels de l’idéalisation » (Bouveresse, J. (2003a), Bourdieu, savant et politique, Agone, Marseille, p. 61.

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