Raison présente n° 220

19,00 

Septembre 2021

DÉCHETS

Sommaire

 

  • Avant-propos
    Michèle Leduc & Fabienne Bock
  • Les excreta urbains : entre valorisation et abandon (fin xixe-début xxie siècles)
    Sabine Barles
  • Quelles limites pour le service public de gestion des déchets ?
    Mathieu Durand & Sandrine Braconnier
  • Le déchet : un statut juridique évolutif
    Philippe Billet
  • Trier les déchets des voisins : migrants bangladais en Inde
    Marie Percot
  • Les marées vertes : une conséquence dérangeante des déchets azotés
    Alain Menesguen
  • S’attaquer au productivisme des industries agro-alimentaires : une activité dangereuse
    Inès Léraud, entretien avec E . Huisman Perrin
  • Enfouir les déchets nucléaires : science et décisions face au temps
    Leny Patinaux
  • Fukushima : un réaménagement périlleux, 10 ans après la catastrophe
    Cécile Brice Asanuma
  • Les risques de l’exploration spatiale : contaminations et déchets
    Daniel Kunth
  • La prose des restes : la mise en marge du déchet relevée par des artistes contemporains
    Christian Ruby

Varia

  • Une finalité pour la mécanique quantique ?
    Michèle Leduc & Michel Le Bellac

Trimestrielles

  • Étymologie & sémantique, Théâtre, Cinéma,
  • Atlas des arts vivants, Musique, À travers quelques livres, Notes de lecture

Disponible en version numérique sur Cairn.info : https://www.cairn.info/revue-raison-presente.htm

DÉCHETS

Avant-Propos

Michèle Leduc & Fabienne Bock

Le mot déchet, qui provient des verbes déchoir ou choir (tom- ber) désigne depuis le XIXe siècle tout ce qui est perdu dans l’emploi d’un produit résultant de l’activité humaine. Il est devenu omniprésent dans l’information et la réflexion contemporaines où il apparaît comme un problème croissant dont la « gestion » mobilise producteurs, institutions et particuliers. Cependant un déchet n’est pas forcément voué à l’inutilité. L’exemple le plus élémentaire est celui des excréments des animaux domestiques et des humains eux- mêmes pour engraisser les cultures, une pratique qui a accompagné le développement des activités agro-pastorales depuis le néolithique. Les déchets d’origine artisanale ou industrielle posent des problèmes plus complexes. L’augmentation de la population, accompagnée de la diversification et de l’intensification des activités humaines, entraîne un accroissement inéluctable de la quantité de matières, d’objets, dont la production génère des déchets, que l’usure ou l’obsolescence, parfois programmée, transforme à leur tour en déchets, posant aussi la question de leur réutilisation ou de leur recyclage.

La contribution de Sabine Barles, qui ouvre le dossier, nous amène d’emblée à réfléchir à notre quotidien de producteurs de déchets dans les villes où vit désormais la majorité de la population française. Elle traite avec une remarquable maestria de la croissance phénoménale, sur les deux derniers siècles, des déchets, « les excreta urbains », et de l’évolution des attitudes des pouvoirs publics à leur égard qui modifie les règles et les conditions de leur prise en charge. Elle dessine les contours de trois grandes périodes : un siècle (1770- 1870) où s’imposent un souci hygiéniste et une activité variée de recyclage ; une deuxième période (1870-1960) où l’exploitation des excreta est progressivement abandonnée, laissant place à la recherche des moyens de s’en débarrasser (décharges et secondairement incinération) ; enfin une dernière période ouverte, avec le début de la crise écologique autour des années 1970, marquée par le souci de la pollution, « la crise des déchets » suscitant des politiques dont l’efficacité reste limitée.

Le riche tableau historique qu’a dressé Sabine Barles trouve un heureux complément dans l’article de Mathieu Durand et Sabine Braconnier qui détaillent les compétences des autorités locales (communes et communautés de communes) dans la gestion des ordures et analysent la part des industries privées auxquelles elles ont recours, externalisant ainsi ces tâches dont la complexité ne fait que croître.  À la gestion sanitaire et à la préservation de l’environnement s’est ajouté un objectif de valorisation des déchets, ce qui tend à accroître la part prise par l’industrie au détriment des collectivités publiques.

Le juriste Philippe Billet nous introduit aux métamorphoses  de la loi et de la jurisprudence qui, depuis plus d’un siècle, tentent de fixer les conditions de la gestion des déchets en France et au niveau européen. Selon cette analyse très documentée, il s’agit soit de les remettre dans le circuit économique (recyclage, réemploi, valorisation…), soit de les éliminer définitivement dans une installation adaptée. L’article de P. Billet apporte un éclairage sur la responsabilité élargie du producteur du déchet, qu’il s’agit avant toute chose de clairement définir puis de contrôler par des directives ad hoc. Les enjeux économiques peuvent être considérables, si l’on pense aux désastres provoqués par les cargos naufragés qui déversent des milliers de tonnes de fuel lourd dans les océans : la reconnaissance par  le droit de leur responsabilité est un préalable à l’obligation de compensations financières. Au fil des lois et des réglementations, l’évitement du déchet est programmé. Aboutira-t-on à la fin du déchet ? Laissons le lecteur découvrir l’optimisme (relatif) qu’exprime P. Billet dans sa conclusion.

Si les progrès de la législation européenne ne peuvent que réjouir et si l’on peut espérer que leur portée dépassera le cadre du vieux continent, on ne peut oublier que ce que nous y consommons est produit ailleurs et que la gestion des déchets de ces industries est à la charge des pays producteurs. Plus grave encore, nous exportons nos déchets. On connaît bien le sort des navires dont le démantèlement est confié à des chantiers situés en Inde ou au Bangladesh : des reportages ont montré le caractère insupportable des conditions de travail qui y règnent. C’est cependant un autre aspect de la gestion des déchets, dans les pays dits du Sud, qu’évoque pour nous l’ethnologue Marie Percot. Témoignant de ce que c’est toujours aux plus pauvres qu’incombe le sale travail, elle a suivi l’itinéraire de migrants illégaux venus du Blangladesh en Inde vider les poubelles des plus aisés.

De retour en France, mais loin des villes, c’est à l’agriculture qu’on s’intéressera et à l’usage grandissant d’engrais et de pesticides qui peuvent ensuite être lessivés par les pluies et gagner les rivages par les cours d’eau. Alain Ménesgen, océanographe et biologiste, détaille ici un exemple, celui des marées vertes, devenues une nuisance récurrente depuis 50 ans sur les côtes de Bretagne. L’irruption massive dans l’océan de substances azotées et phosphorées entraîne, tant en eau douce qu’en eau marine, des proliférations en masse d’algues microscopiques planctoniques, ces hideuses algues vertes qui défigurent les plages de la région et peuvent mettre en danger la santé des riverains. Or, A. Ménesguen le démontre très scientifique- ment, la pollution résulte de l’intensification par des engrais chimiques des rendements agricoles dans l’arrière-pays. Le chercheur est aussi un militant de la cause écologique, il s’indigne à juste titre de ce que les recours renouvelés auprès des autorités locales ou nationales demeurent toujours inaudibles, bloqués sous l’influence des très puissants lobbys agro-alimentaires. Ce constat désolant est cor- roboré par le témoignage personnel d’Inès Léraud, journaliste d’investigation, co-autrice d’une bande dessinée célèbre sur les algues vertes. Elle raconte les intimidations, les pressions qui s’exercent sur les travailleurs des industries et les équipes municipales, ainsi que les menaces maffieuses avec passage à l’acte contre les associations ou les personnes, comme elle ou ses amis, à même de formuler une critique bien argumentée sur le système agro-alimentaire. Peut-on espérer un changement de politique ? Le titre du Monde du 7 décembre 2021 « un plan de lutte contre les nitrates sans ambition (… qui) pourrait s’avérer aussi inefficace que les précédents », n’incite guère à l’optimisme. Quant aux autres sources de pollution des océans, dont l’accumulation des déchets plastiques est l’une des plus inquiétantes, elles sont encore moins prises en compte au niveau mondial.

Si les déchets polluent les eaux sans émouvoir autrement les responsables, il en va malheureusement de même pour la terre sous nos pieds. La contamination radioactive des sols liée au fonctionnement des centrales nucléaires est un sujet de grande actualité en France et dans le reste du monde, quand la relance de cette industrie est programmée par plusieurs gouvernements, alors que le sort des déchets radioactifs reste sans solution. Lény Patineaux a pu accéder à l’ensemble des archives de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra) dont la mission est de rechercher un mode de stockage fiable de ces déchets. Il décrypte les conditions dans lesquelles les recherches de l’Andra ont été menées, les nouvelles connaissances suscitant en chaîne de nouvelles questions et une mobilisation citoyenne qui ne faiblit pas. L’enfouissement des résidus radioactifs a fait l’objet au printemps 2021 d’une consultation nationale, ce qui n’a pas empêché l’État français d’anticiper en choisissant le site argileux de Bure dans la Meuse pour le stockage profond. Les riverains hostiles craignant une possible contamination à moyen terme, il importait de prendre de vitesse les associations hostiles au projet.

Au Japon, c’est plus dramatiquement aux effets d’une catastrophe nucléaire que sont affrontées les populations. Dix ans après l’explosion de la centrale de Fukushima Dai-Chi, qu’advient-il de la zone évacuée qui l’entoure ? Première mondiale, sa réouverture totale a été décrétée par le pouvoir politique de Tokyo, avec un appui financier conséquent des industriels concernés, particulièrement ceux de l’immobilier. Cécile Asanuma-Brice, chercheuse en sciences humaines et sociales, en résidence près du site, analyse cette reconstruction inédite : les sols sont raclés, les paquets de déchets contaminés évacués par centaines de milliers, les eaux charriant des nucléides déversées dans le Pacifique. Les anciens villages traditionnels sont rasés et remplacés par des immeubles modernes bas de gamme. Comment les paysans, déplacés une première fois, ressentent-ils ce relogement organisé avec brutalité et sans considération particulière pour les relations humaines préexistantes ? C. Asanuma-Brice retrace leur désarroi et rappelle les risques de cancer dans cette zone où subsistent de fortes doses de radioactivité. Témoignage bouleversant qui n’hésite pas à accuser le pouvoir politique pour son manque d’éthique et sa dépendance à l’égard des magnats de la finance.

Pouvons-nous trouver un peu plus de sérénité en contemplant la beauté des étoiles dans le grand vide du ciel nocturne ? Rien n’est moins sûr. Nous réalisons mal à quel point l’espace est encombré de déchets de toutes tailles et de toute nature, comme le détaille Daniel Kunth. Résidus résultant principalement du lancement et de la destruction en fin de vie des satellites, des centaines de milliers de débris tournent à une vitesse formidable autour de la Terre, non sans provoquer de temps en temps des collisions qui endommagent les pré- cieux instruments installés dans l’espace par l’astrophysique. À la mi-novembre 2021, un tir de missile russe a détruit un satellite dont les débris ont atteint la station spatiale internationale, suscitant une vague de protestations… Plus inquiétant encore est l’envahissement des orbites en basse altitude par les mini-satellites, déployés bien- tôt par centaines de milliers, pour permettre une connexion internet haut débit (payante !) en tout point de la planète. Les mini-satellites laissent des sillons lumineux sur leur passage qui menacent la contemplation du ciel et son observation par les astronomes. Ce projet commercial, nommé Starlink, ne fait l’objet d’aucune régulation internationale sérieuse, s’indigne D. Kunth. Il est à l’initiative de l’entreprise SpaceX emmenée par Elon Musk, l’un des hommes les plus riches du monde qui, avec Jeff Bezos, ouvre en outre la nouvelle étape du lucratif tourisme spatial. Les ambitions démesurées de coloniser les planètes du système solaire sont clairement dénoncées, ainsi que les risques de la contamination par nos bactéries des espaces nouvellement envahis par la présence humaine, faussant ainsi les recherches futures des exobiologistes sur la vie extra-terrestre.

C’est avec la parole d’un philosophe, spécialiste des arts plastiques, que se conclut ce dossier. Suggérant que « les déchets ne seraient pas séparables du “dérèglement” du système économique et écologique. Ils faciliteraient sa dénonciation, sinon sa déconstruction, à partir de ses marges », il convoque les artistes qui utilisent les déchets comme matière de leurs œuvres. Comme César ou Joseph Beuys, ils sortent les objets au rebut de leur déchéance et leur redonnent une dignité. Ils témoignent ainsi « du désespoir d’une société qui expulse dans la négligence une surabondance de choses, tout en entretenant des pauvres qui n’y ont pas accès » . Le déchet/marge nous conduit à la critique de la modernité et même à la hantise de l’apocalypse pour une société livrée à l’anthropocène.

Ajoutons que dans ce numéro de Raison Présente, la chronique Étymologie et sémantique de Michel Casevitz nous dit tout ce qu’il faut savoir des origines et des usages des mots qui émaillent notre dossier : déchet, détritus, débris, ordure, immondice… Et la chronique cinématographique de Gilbert Cabasso est consacrée à une œuvre majeure, Les glaneurs et la glaneuse d’Agnès Varda (2000). On pourrait n’y voir qu’une critique de nos sociétés qui marginalisent une frange des citoyens, exclus par la pauvreté du bien-être des possédants. Sans nier cette composante du film, G. Cabasso nous entraîne plus loin. Il nous introduit aux détours du travail d’Agnès Varda, fait de curiosité, d’émerveillement et liberté, dans une quête d’humanité dépourvue de préjugés.

Michèle Leduc & Fabienne Bock

NDLR. Lucien Scubla, auteur d’un article paru dans la précédente livraison de la Revue (RP 219, p. 85-90), nous demande de préciser deux choses. Il n’est pas directeur d’études émérite à l’EHESS, mais a été membre du Centre de Recherche en Épistémologie Appliquée (CREA) de l’École polytechnique de 1982 à 2012. Les notes accompagnant son texte sont dues à la rédaction de la revue et elles n’engagent pas sa responsabilité.

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