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Raison présente n° 225

19,00 

Mars 2023

SCIENTIFIQUES ET ARMEMENT

Sommaire
  • Avant-propos
    Marc Lachièze-Rey et Michèle Leduc
  • Science, armement et société
    Harry Bernas
  • Progrès scientifique et art militaire en France
    Claude Weisbuch
  • Les scientifiques français au service de la défense nationale 1914-1918
    Fabienne Bock
  • Grothendieck, jusqu’au bout
    Daniel Sibony
  • La guerre bactériologique au temps de la biologie de synthèse
    Antoine Danchin
  • Einstein, le pacifisme et la bombe
    Diana Kormos-Buchwald & Michael D . Gordin
  • Pugwash ou la diplomatie scientifique contre les armes nucléaires
    Venance Journé
  • Destin du soldat augmenté. Iron Man ou Spiderman ?
    Jean-Michel Besnier
  • Les armes autonomes : la responsabilité morale de l’ingénieur
    Marie-des-Neiges Ruffo

Varia

  • Habiter la planète Mars ?
    Suzy Collin-Zahn & Thérèse Encrenaz

Trimestrielles (à consulter gratuitement sur www.cain.info)

  • Étymologie & sémantique, Théâtre, Atlas des arts vivants, Musique, À travers quelques livres, Notes de lecture

Disponible en version numérique sur Cairn.info : https://www.cairn.info/revue-raison-presente.htm

SCIENTIFIQUES ET ARMEMENT

Avant-Propos

Marc Lachièze-Rey & Michèle Leduc

L’actualité des affrontements militaires en Ukraine ramène plus que jamais sur le devant de la scène les préoccupations des citoyens concernant l’équilibre du monde et sa sécurité. Nous pensions disparue la guerre traditionnelle entre puissances technologiques pour laisser place à des conflits asymétriques. Or l’actualité bouleverse la situation et modifie les équilibres atteints en Europe après la Guerre froide. Il y a lieu de s’étonner de la variété des armements qui y sont mis en jeu : traditionnels dans l’ensemble, avec des chars et de l’artillerie comme au temps de la Grande Guerre, ils font aussi appel à de nouvelles techniques issues des toutes dernières avancées de la technologie comme les drones, les images satellitaires ou les cyber-attaques. Quant au nucléaire, son rôle est en passe de changer, avec l’utilisation des centrales nucléaires comme armes de chantage et comme boucliers pour des lanceurs de missiles classiques, sans même parler des menaces évoquées par Poutine de développer des missiles autoguidés à propulsion nucléaire ou de faire usage de bombes nucléaires tactiques. Le rôle stabilisateur de la dissuasion nucléaire est en voie de disparition.

La guerre actuelle aux portes de l’Europe amène à des changements très importants dans la vision de la stratégie militaire des différents pays. L’Allemagne réarme, la Suède rétablit le service militaire, la France vote des budgets de défense en très forte hausse. C’est dans ce contexte nouveau, alliant incertitude et peur, que s’est bâti le présent dossier de Raison Présente, dont le projet cependant est bien antérieur à la guerre d’Ukraine. Les différentes contributions présentées ici sont toutes écrites pas des chercheurs de disciplines variées allant de la physique à la philosophie.

Les scientifiques sont directement impliqués, depuis toujours, dans les processus de développement des arsenaux. Leurs recherches et les innovations qui en découlent apportent, délibérément ou indirectement, une contribution majeure à l’art militaire. C’est principalement de leurs rapports à la guerre et de leur responsabilité qu’il sera question dans le présent dossier. Dans quelle mesure choisissent-ils – ou pas – d’intervenir dans la conception, la fabrique et le perfectionnement des armements ?

Depuis toujours, l’art militaire fait grande consommation de progrès scientifiques et techniques. Ce dossier verra défiler les technologies dites « de pointe » (la miniaturisation, les télécommunications et le renseignement, l’informatique et le traitement d’image, les cyber-attaques, la robotique et l’intelligence artificielle, etc.).

Leur intégration dans l’art militaire résulte soit d’une approche bottom-up (venant du bas), soit d’un pilotage par un besoin militaire  né de l’analyse stratégique ou tactique (top-down, du haut vers le bas). L’équilibre entre les deux approches varie selon les pays et a évolué du  début du XXe  siècle à  nos  jours. Nous nous limitons ici  à cette période d’à peine plus d’un siècle en l’examinant sous l’angle de l’histoire des sciences. Nous tentons d’analyser comment la gestion et l’administration de la recherche scientifique, ainsi que la technologie militaire, se sont adaptées à l’évolution que présente la succession des deux guerres mondiales, la Guerre froide, puis la période actuelle, qui elle-même est en passe d’amorcer une stratégie nouvelle.

Le cas de la naissance de l’arme nucléaire est emblématique. La découverte de la radioactivité en physique, poursuivie jusqu’à la compréhension de la fission juste avant la Seconde Guerre mondiale, enchaîne rapidement sur la mise au point de la bombe atomique dans le contexte dramatique de la guerre contre les nazis. Le physicien Harry Bernas retrace à grands traits les étapes du projet Manhattan où Oppenheimer joue un rôle de chef d’orchestre. Il souligne, ce qui est moins connu, que ce célèbre projet a eu bien moins d’influence sur la guerre, l’économie mondiale et la science que le regroupement qui a suivi des meilleurs physiciens américains sur des campus très bien dotés, et leur mobilisation au service des armes pour apporter des idées neuves dans tous les domaines disciplinaires utiles pour le champ de bataille. L’intégration progressive de la science à l’activité militaire traduit pour Harry Bernas l’évolution économique, politique et idéologique qui affecte peu à peu toutes les sociétés contemporaines, et la transformation de la science en un enjeu de pouvoir.

Claude Weisbuch, un autre physicien, se penche également sur l’interaction entre la recherche scientifique et la technologie militaire. Son analyse complète celle de Harry Bernas et en nuance les conclusions. Plus particulièrement centrée sur le cas de la France, elle montre que le développement de la stratégie militaire y associe les scientifiques selon des schémas qui lui sont propres et qui évoluent nettement dans le temps. L’après-guerre mobilise fortement les capacités des chercheurs, sous le pilotage top-down de la Défense. Cette recherche de défense diminue fortement après la Guerre froide, du fait des « dividendes de la paix » et de la dualité des recherches entre les secteurs civil et militaire. Les financements militaires directs jouent assez peu de rôle dans la recherche académique française actuelle.

L’historienne Fabienne Bock évoque le rôle des scientifiques français qui se mobilisent pour la Défense nationale pendant la Grande Guerre. L’expérience du combat dans les tranchées suscite de multiples inventions dont les propositions sont centralisées  au niveau de l’État. Les avancées des meilleurs scientifiques français dans le domaine des ondes fournissent des solutions indispensables pour la localisation des armes ennemies dans la guerre sur terre, puis sous-marine. De son côté, Marie Curie choisit de soigner à l’arrière avec ses « petites curies » automobiles équipées pour examiner les blessés avec les rayons X récemment découverts : non seulement elle sauve d’innombrables vies mais elle fonde, paradoxalement grâce à la guerre, les bases de la radiologie actuelle.

Les horreurs des deux guerres du XXe siècle suscitent chez les scientifiques une forte prise de conscience de leur responsabilité. Un cas extrême est le retrait abrupt de la recherche du génial mathématicien Alexander Grothendieck (son « enterrement » selon ses propres termes) lorsqu’il découvre en 1968 que son institut reçoit des fonds de la Défense. Le psychanalyste Daniel Sibony sonde la posture du « jusqu’au bout » du savant. Il montre qu’elle se retrouve tant dans son œuvre de précurseur en mathématiques que dans son engagement ultérieur pour l’écologie, et surtout contre toutes les guerres.

Il est des armes dont l’utilisation devrait de toute façon être totalement interdite au niveau mondial, compte tenu de leur potentiel de destruction massive. On pense d’abord aux armes nucléaires, sur lesquelles le dossier revient dans deux articles. Celui de Diana Kormos-Buchwald et Michael Gordin donne un éclairage très documenté sur le pacifisme d’Einstein, qui a fait preuve toute sa vie d’un ardent militantisme contre les guerres et n’a aucunement participé à la conception de l’arme nucléaire ni au projet Manhattan. À partir des « archives Einstein », toujours en cours d’exploitation aux États- Unis, les deux historiens éclairent les idées et les actes du père de la relativité tout au long d’une carrière marquée par la lutte contre le nazisme, comme celle de tant d’autres scientifiques.

Le Manifeste de Russell et Einstein contre les armes de destruction massives eut un grand retentissement en 1955. Il fut à l’origine du mouvement Pugwash dont Venance Journé retrace les activités mondiales, peu connues mais d’une efficacité certaine. Ce mouvement s’est constitué à l’initiative de grands scientifiques, conscients de leur responsabilité sociale à l’égard du monde. Il organise des réu- nions régulières et assez secrètes sur les risques afférents aux utilisations militaires et pacifiques de l’énergie atomique. Cette diplomatie parallèle est menée par des scientifiques de toutes les disciplines et de toutes les nationalités. Elle se poursuit encore aujourd’hui. L’article révèle certains succès de Pugwash dans des situations critiques, tout particulièrement pour tempérer les très vives tensions entre la Corée du Nord, la Corée du Sud et les États-Unis.

Le nucléaire n’est pas le seul danger de destruction massive de l’humanité par les armes : le biologiste Antoine Danchin nous rappelle le risque immense que constitue la guerre bactériologique qui utilise des bactéries, des toxines ou des virus, susceptibles de proliférer et de se répandre sur la planète bien au-delà des terrains   de bataille. Des armes de ce type ont déjà été utilisées mais sont formellement interdites pas des conventions internationales depuis les années 1970. Elles font pourtant toujours l’objet de recherches secrètes. Aujourd’hui, les risques se déplacent du côté de la synthèse des gènes et des nouvelles techniques de reprogrammation des génomes, qui permettent potentiellement de transformer n’importe quel micro-organisme en arme dangereuse pour l’homme ou pathogène pour les plantes.

Les progrès ultra rapides de l’intelligence artificielle amplifient les questionnements sur l’usage des découvertes scientifiques pour des applications militaires. Le fantasme inquiétant du robot tueur, prenant des décisions sans intervention humaine, est déjà quasiment une réalité. La philosophe Marie-des-Neiges Ruffo pose la question de la responsabilité des scientifiques : la perspective qu’un ingénieur de l’armement puisse sciemment décider de ne pas développer une technologie qui contribuerait à l’autonomie létale d’un système, et ceci pour des raisons morales et éthiques, est certes plausible et certainement vivement souhaitable, mais assez peu réaliste dans le contexte actuel d’extrêmes tensions géopolitiques.

En allant encore plus loin, les militaires et les politiques poussent à des innovations d’un autre genre : considérant que l’humain est devenu le maillon faible de la chaîne des combats, ils souhaitent  y remédier grâce à un surcroît de technologie s’appliquant aussi bien à la motricité qu’aux dimensions cognitive ou émotionnelle des combattants. Ce dernier point concerne la compensation de l’angoisse   du guerrier sur le champ de bataille, à l’heure où les valeurs et les codes de conduite traditionnels de la guerre ne sont plus d’actualité. Le destin du soldat augmenté est l’objet des préoccupations éthiques formulées par le philosophe Jean-Michel Besnier, qui souligne aussi que le soldat augmenté restera un privilège des nations nanties et pourrait bien être une cause de développement du terrorisme chez   les adversaires.

Nous pourrions conclure par le souhait que les scientifiques, censés maîtriser la « rationalité », tentent de la faire jouer dans la gestion des complexes relations internationales au bénéfice de la paix. Sans se risquer à l’utopie, l’ambition du présent dossier est de fournir des clés pour réactualiser le débat sur la responsabilité des scientifiques. Il ouvre sur un prochain dossier que prépare Raison Présente sur le thème « Tout est-il souhaitable en recherche ? » qui élargira la réflexion à d’autres questions telles que le réchauffement climatique, la perte de la biodiversité ou les inégalités dans le monde. Les chercheurs doivent ils rester des exécutants passifs, souvent à peine conscients, voire aveugles, quant au rôle que jouent les résultats de leurs recherches dans les défis mondiaux ? Pourront-ils ralentir leurs contributions et tenter de faire cesser leur orientation quasi unique vers les « progrès » engendrés par les technologies en constante mutation ?

Marc Lachièze-Rey & Michèle Leduc

n°690-691

Les Cahiers Rationalistes

• Mai – août 2024

Raison Présente

• Juin 2024

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