Raison présente n° 239

19,00 

Troisième trimestre 2026

Visages du rationalisme

En interrogeant quelques membres du comité de rédaction (sept) et un peu plus d’une vingtaine d’intellectuel-le-s de diverses disciplines – parmi lesquels Alain Aspect, prix Nobel de physique (entretien), et François Bouchet, président de l’Union rationaliste pour les sciences et la démocratie – nous avons cherché à savoir la place qu’occupait le rationalisme dans l’exercice de leur activité professionnelle.

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Avant-propos : 
Visages du rationalisme. Une introduction  Alain Policar, corédacteur en chef¹

En interrogeant quelques membres du comité de rédaction (sept) et un peu plus d’une vingtaine d’intellectuel-le-s de diverses disciplines, parmi lesquels Alain Aspect, prix Nobel de physique (entretien), et François Bouchet, président de l’Union rationaliste pour les sciences et la démocratie, nous avons cherché à savoir la place qu’occupait le rationalisme dans l’exercice de leur activité professionnelle. Rationalisme, et non rationalité ou raison. Si la raison est définie comme la faculté grâce à laquelle l’humain est capable d’opérer des distinctions entre le réel et l’imaginaire, le vrai et le faux, le juste et l’injuste, etc., la rationalité désigne alors ce qui est fondé sur la raison. Nous nous situons ici dans l’ordre du descriptif, même si la description n’est pas univoque². En revanche, avec le rationalisme, nous affirmons un parti pris philosophique. Néanmoins, ce dossier le montre à l’envi, le choix doctrinal revêt des significations fort diverses : à peine est-il possible de les subsumer dans l’opposition à l’empirisme, c’est-à-dire à l’idée que les données sensorielles sont la source principale du savoir. Aussi, très fréquemment, les distinctions classiques sont-elles considérées comme dépassées ou, à tout le moins, est-il recommandé de les nuancer. Peut-être nous faut-il admettre que le propre du rationalisme est la tâche qu’il assigne à la raison de douter d’elle-même.

Quoi qu’il en soit, les contributions ici réunies³ ne dessinent pas un idéal type homogène du rationalisme contemporain. On pourrait se réjouir de ce qui apparaît comme une manifestation bienvenue de pluralisme. Et, corrélativement, se demander si le rationalisme n’est pas rétif à toute tentative de le définir. Pensée vivante, fondamentalement opposée à tout dogmatisme, il se transformerait au gré des circonstances et ferait de son adaptabilité un précieux atout. Peut-être faut-il voir en lui un concept interprétatif, au sens que le philosophe américain Ronald Dworkin donnait à ce terme : nous partageons des concepts de ce type, sans être d’accord sur la meilleure manière de les comprendre. Dès lors, leur nature ne peut être expliquée que par des arguments normatifs⁴.

Mais, pourrait-on objecter, cette dispersion des visages du rationalisme n’est-elle pas de nature à le priver de toute consistance ? Nous sommes, en effet, quelques-un-e-s à estimer qu’il n’est pas légitime de se dire rationaliste sans répondre positivement aux questions suivantes :

• Existe-t-il un ordre objectif de la nature ou, si l’on préfère, le monde existe-t-il indépendamment de nos états mentaux ?
• Ce monde est-il connaissable, et la science est-elle le meilleur moyen de parvenir à cette connaissance ?
• La raison est-elle indépendante de la pluralité des lieux et des temps ?
• Le rationalisme est-il intrinsèquement lié à l’universalisme ?

Force est de constater que, y compris au sein du comité de rédaction, des voix dissonantes se font entendre. Plutôt que de se demander jusqu’où peut aller l’hétérodoxie, ne convient-il pas de se réjouir que ces voix aient trouvé en Raison présente un espace où, en toute liberté, elles peuvent s’exprimer ?

¹ Je tiens à remercier vivement Michèle Leduc de sa contribution : si l’on devait reconnaître quelque qualité à ce dossier, sa relecture attentive en serait l’une des raisons.

² Comme le souligne Gilbert Cabasso dans ce dossier, le rationalisme n’est-il pas le moyen de nous protéger contre notre naturelle tendance aux « rituels les plus déraisonnables », face auxquels « les principes de notre rationalité ne peuvent rien » ?

³ L’ordre de présentation est alphabétique. Néanmoins, nous avons séparé les textes des autrices et auteurs invités de ceux des membres du comité de rédaction. Nous avons également, en raison de sa forme (l’entretien), placé en ouverture la contribution d’Alain Aspect.

⁴ Ronald Dworkin, Justice pour les hérissons. La vérité des valeurs, Genève, Labor et Fides, 2015, p. 214.

 

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