François Bouchet
22/04/2026
Le lent sabotage de la recherche
Beaucoup moins réjouissant — sans être, hélas, une surprise : l’OCDE alerte sur le décrochage technologique de l’Europe dans son récent rapport “Science, technologie et innovation”. Les chiffres sont sans appel : les dépenses de R&D progressent de 2,6% dans l’OCDE, de 3,4% aux États-Unis — et de 0,4% seulement dans l’UE. En Allemagne : -0,4%. En France : -0,5%. Le Japon et la Corée du Sud, eux, affichent plus de 5%. Pendant que d’autres accélèrent, nous désinvestissons. Doucement, mais sûrement.
Je souffre de voir mon pays désinvestir du futur de ses enfants. Le décrochage que nous vivons a longtemps été masqué par les investissements consentis après la Seconde Guerre mondiale — alors que nous étions bien moins riches qu’aujourd’hui. Vivre sur ces acquis était déjà discutable. Les éroder l’est encore davantage. Et invoquer des gains d’efficacité pour s’en justifier revient à prétendre que le seul problème est un gâchis de ressources — ce qui est à la fois partiellement vrai et profondément malhonnête.
Car le gâchis existe, oui — et il est réel. Il a été imposé par des choix politiques délibérés : une couche administrative de gestion et de contrôle qui s’épaissit sans fin, et qui absorbe près de la moitié du temps des chercheurs et enseignants-chercheurs — à répondre à des injonctions bureaucratiques, à rédiger des demandes de financement formatées pour satisfaire les objectifs de gens qui savent sans avoir jamais cherché, et à évaluer lesdites demandes. C’est un gâchis massif, structurel, et peut être voulu.
Qu’il est loin, le temps d’Hubert Curien — cristallographe, ministre de la Recherche et de la Technologie de 1984 à 1986 puis de 1988 à 1993, président du CNES de 1976 à 1984, premier président de l’Agence spatiale européenne de 1979 à 1984. Un scientifique au sens plein du terme, qui savait de quoi il parlait parce qu’il l’avait fait. La comparaison avec ceux qui depuis ont occupé le même portefeuille est cruelle.
PS — À peine avais-je fini d’écrire ce billet que j’ai reçu sur ma boîte professionnelle la nouvelle suivante : au titre du budget rectificatif décidé par le CNRS sous contrainte de l’État, l’Institut National des Sciences de l’Univers auquel mon laboratoire est rattaché va nous « remonter » 25% de notre dotation annuelle 2026. Ce qui signifie qu’après une notification de crédit de fonctionnement déjà généralement en baisse, le quart en est purement et simplement repris — indépendamment de ce que le laboratoire aurait déjà engagé. C’est la conséquence directe de la demande du Premier ministre au CNRS d’une coupe budgétaire inédite de 20 millions d’euros sur l’exercice 2026, au-delà des 506 millions d’euros de charges nouvelles décidées, mais non compensées, par l’État depuis octobre 2024.
Au regard des 4,2 milliards d’euros de budget de l’organisme en 2024, la somme peut sembler minime. Elle ne l’est pas. Car 91% de la dotation d’État correspond aux salaires : il s’agit donc d’une amputation de 20 millions sur les 270 millions d’euros qui financent directement les laboratoires — consommables, équipements, fonctionnement des équipes. On peut espérer qu’il ne s’agisse que d’un ajustement ponctuel, même si l’ampleur de la contrainte interroge. Le tout à mettre en perspective avec les 7 milliards d’euros par an de crédit impôt recherche aidant la recherche en entreprise.
Bref, la recherche publique française est attaquée. Plus insidieusement qu’aux États-Unis — mais attaquée. Et ce, indépendamment des belles promesses de la loi de programmation de la recherche, qui s’engageait sur 25 milliards d’euros supplémentaires sur dix ans pour tendre vers l’objectif des 3% du PIB consacrés à la R&D, mieux financer et évaluer la recherche publique, améliorer l’attractivité des métiers de la recherche, et replacer la science dans une relation ouverte avec la société. Le contraste avec la réalité est saisissant.
François Bouchet