Françoise Gomez

30-10-2026

Entretien avec Françoise Gomez sur l’Académie populaire du théâtre et des arts du récit (APTAR)

Le souffle de Vilar

Elle a été, en 1993 et ensuite, le premier professeur de Lettres en classes préparatoires à fonder une section Théâtre dans ces classes. Ce lien à l’art dramatique lui est resté au cours d’une carrière d’inspectrice pédagogique régionale, doublée d’une mission nationale pour le théâtre auprès de l’Inspection générale (2003-2008). Retirée de ses fonctions d’inspection en 2019, elle est restée chercheuse en théâtre et conseillère active pour l’Éducation artistique et culturelle ; mais c’est au titre de l’association qu’elle a co-fondée dans la même période, l’Académie populaire du théâtre et des arts du récit, qu’elle répond aujourd’hui aux questions de L’Union rationaliste.

Marc Thierry

Marc Thierry : Chère Françoise, pouvez-vous nous présenter votre association ?

Françoise Gomez : Je voudrais d’abord, cher Marc, vous remercier, ainsi que les Cahiers rationalistes, de ce dialogue qui offre l’occasion amicale d’un petit bilan d’étape, et, je l’espère, de la réaffirmation de quelques convictions partagées.

Créée un jour de solstice et de musique, le 21 juin 2019, l’Académie populaire du théâtre et arts du récit, abrégée en APTAR, association à but non lucratif régie par la loi de 19011, porte un titre à valeur de manifeste et de programme. Comme le précisent ses statuts2 : « Les deux termes d’académie populaire ne constituent pas un oxymore. Leur alliance s’inscrit dans une politique de démocratisation culturelle qui trouve ses origines, en France, tant dans le mouvement de Décentralisation théâtrale porté entre autres par Jean Vilar que dans la création du ministère des Affaires culturelles confié à André Malraux en 1959 ».

Il m’arrive de gloser plaisamment sur notre appellation en parlant d’une utopie vilarienne, immatérielle et vivante. Utopie car dès l’origine de ce mot, sous la plume même de Thomas More en 1515-1516, l’ambiguïté du préfixe n’est pas levée mais mise en vers liminaux : « eu-topos », lieu idéal existant dans l’optique du bien ? « ou-topos », lieu qui n’existe pas ?… More lui-même s’amuse à ne pas trancher… et il fait bien au regard de la postérité, car nous savons toutes les abominations totalitaires auxquelles, depuis, a pu aboutir le dessein de matérialiser l’utopie. Mais l’esprit d’utopie, lui, immatériel et porteur de dynamisme collectif, est vivant, et comment ne pas le lire dans la fameuse déclaration de Vilar : « Dieu merci, il y a encore certaines gens, pour qui le théâtre est une nourriture aussi indispensable à la vie que le pain et le vin. C’est à eux d’abord que s’adresse le Théâtre National Populaire. Le T.N.P. est donc, au premier chef, un service public. Tout comme le gaz, l’eau, l’électricité. » Dans cette déclaration, que les visiteurs de la Maison Jean Vilar à Avignon peuvent emporter en bandoulière puisqu’imprimée sur ses sacs en toile, on est frappé par l’accent militant mêlé de nostalgie : « Il y a encore certaines gens… » et c’est à ce dernier carré que revient de porter la tâche d’une généralisation, celle d’un « théâtre service public ». Vitez reprendra plus tard la paradoxale déontologie : « élitaire pour tous… »

Donc l’APTAR ne cache pas ses références, mais sans prétention aucune au messianisme, et non sans redéfinir les contours notionnels du mot « théâtre » dans le contexte du XXIe siècle. Article 2 de nos statuts : « Cette association a pour but :

02.1 – d’élargir l’accès à la culture, notamment l’accès au théâtre, au plus grand nombre de citoyens, français ou non français, dans le but de prévenir la fracture culturelle résultant encore trop souvent de la difficulté rencontrée par les créateurs à renouveler leur public ;

02.2 – d’affirmer en actes la place du théâtre, et plus largement des arts du récit, incluant entre autres le cinéma, le roman, la nouvelle, la poésie narrative, mais aussi le récit non verbal, comme voie d’accès essentielle à la maîtrise de la langue et au développement des capacités expressives personnelles ;

02.3 – de refonder, dans le contexte de généralisation du numérique que connaît le XXIe siècle, la valeur formatrice irremplaçable de la co-présence humaine et de l’oralité partagée. Sur ce dernier point notamment, l’APTAR se veut une association d’avant-garde, pratiquant et explorant les formes nouvelles de l’oralité, artistique et sociale.

Il y a là quelques traits originaux sur lesquels j’aurai sans doute l’occasion de revenir.

M.T : Comment vous est venu le besoin de co-fonder cette association ?

F.G : J’ai retrouvé dans mes archives une demande de 2008 au service juridique de l’académie pour laquelle je travaillais alors, cherchant à savoir si un IA-IPR3 en exercice avait le droit de fonder une association. Il a résulté de la réponse que même s’il n’y avait pas interdiction juridique, il valait mieux attendre que je fusse retirée de ladite fonction, autrement dit en retraite – hélas les connotations désastreuses du mot en Europe renvoient à une cessation d’implication qui est le contraire même de ce que je pense utile à ma génération… – pour co-créer ce qui deviendrait l’APTAR. Ainsi la future association serait-elle clairement implantée dans la société civile, sans rattachement institutionnel.

Il n’en est pas moins vrai que la co-fondation de l’APTAR est née majoritairement de l’expérience conjointe de professeurs, chefs d’établissement, cadres de l’Éducation nationale, tous reliés au théâtre et à la culture comme spectateurs, acteurs, et/ou partenaires… et bien sûr de mon expérience de transmission à tous les niveaux du système, de la 6e aux cours de préparation à l’agrégation, du professorat à l’encadrement régional et national, en passant par les « classes prépas ».

C’est en fondant le premier enseignement du théâtre dans ces dernières4 que j’ai pu constater les idées reçues qui sociologiquement conditionnaient (et conditionnent toujours malheureusement) la fréquentation et la pratique du théâtre. Resté « art bourgeois » dans la tête même de ceux qui avaient profession d’en faire un art pour tous, (« truc de bourg’ », abrègent plus crûment les jeunes qui n’ont pas encore mis les pieds sur un plateau, quand ce n’est pas « truc de meufs », chez les masculinistes de tout poil), le théâtre (prononcer « théÂÂtre »… comme Lagarce ou Rambert ne se privent pas de le faire plaisamment ici ou là) proposé à des élèves de prépas ne pouvait être que la reconduction d’un mode de distinction sociale… Il était inutile de tenter de prouver à certaines instances culturelles que l’enseignement qui se mettait alors en place était pour ses bénéficiaires gratuit, laïque, et fortement adossé à une politique de vraies portes ouvertes… Qui dira à ce sujet les ravages du prêt-à-juger des épigones paresseux de Bourdieu qui n’ont pas lu La Reproduction mais sont convaincus d’en être les passeurs ?… Mais passons, précisément. Il suffira de rappeler que ce préjugé bien-pensant se retrouve aujourd’hui, en 2026 être un état de faits : à l’heure de notre entretien, certains élèves des lycées professionnels peuvent être les jeunes acteurs d’ateliers théâtraux splendides, orchestrés par des professeurs brillants et engagés, aux côtés de comédiens non moins investis – car les ateliers théâtraux sont l’une de ces fiertés françaises qu’on ferait bien de mettre en lumière. Or, ces mêmes élèves n’ont toujours pas le droit d’en faire état aux épreuves du baccalauréat, contrairement à ceux des séries générales et technologiques.

Par-delà la Révolution française, enjambant le Discours sur l’instruction publique de Condorcet5, et tant d’autres Lumières qui ont fait l’honneur de notre école, la perception de l’art, en l’occurrence du théâtre, reste en 2026 celle des arts libéraux médiévaux, eux-mêmes héritiers d’Aristote : les arts et la culture seraient quelque part l’apanage de l’être humain libéré de la servitude du travail manuel, travail cantonné pour sa part à la perpétuation matérielle et alimentaire de la vie biologique.

On aime prêter à Einstein la phrase : « Dure époque que celle où il est plus simple de désagréger un atome qu’un préjugé ». Qu’importe en l’occurrence où et comment cette phrase a pu être prononcée, et même si elle le fut par Einstein, elle est aujourd’hui l’étendard de qui souhaite pourfendre les idées reçues, comme le CÉPE (Centre d’études sur la pauvreté et l’exclusion) du gouvernement du Québec6.

En reprenant à Aristote le beau mot d’« académie », l’APTAR renvoyait un peu la monnaie de sa pièce au Stagyrite auteur de ce premier et fatal partage…

M.T : Pouvez-vous approfondir le sens précis d’APTAR, et en particulier la mention « Arts du récit » ?

F.G. : Volontiers. Étant donné les raisons et contexte que je viens d’évoquer, vous voyez que pour l’APTAR, et selon une formule-slogan que j’ai plus ou moins « popularisée » : « Le théâtre, c’est plus que le théâtre »7.

Entendons par là que par « théâtre », on entend certes l’art dramatique qui figure de longue date au système des beaux-arts, mais aussi, à partir de là et plus encore, ce point d’optique posé par Victor Hugo dans la Préface de Cromwell : « Le théâtre est un point d’optique. Tout ce qui existe dans le monde, dans l’histoire, dans la vie, dans l’homme, tout doit et peut s’y réfléchir, mais sous la baguette magique de l’art ».

Des kilomètres de commentaires savants (et fondamentaux) ont été écrits en théorie critique, en esthétique, en sciences humaines… sur cette position cardinale qui installe le théâtre au cœur de la polis, au cœur de la cité des femmes et des hommes. Je me contenterai de souligner l’intense actualité de cette question socio-politique par quelques constats.

Tout d’abord, et fondamentalement, le théâtre comme rendez-vous collectif vivant est le premier et le dernier lieu où s’affirme avec éclat l’esprit de libre examen. Thomas Jolly le rappelait à la cérémonie des Molière de 2025 : le théâtre c’est ce lieu où l’on ne vous dit pas ce que vous devez penser, mais « Qu’en pensez-vous ? » Et la question est posée en réunion physique, dans un espace chaleureux, de plus en plus indifférencié, grâce aux conquêtes architecturales qui, depuis Jean Mercure et le Théâtre de la Ville en 1968, ont réinstallé les gradins d’Épidaure dans les murs du théâtre à l’italienne de Sarah Bernhardt – un modèle qui a essaimé dans le monde entier.

Ici la force du théâtre est dans le merveilleux archaïsme de la co-présence humaine (voir nos statuts). Un acteur de cinéma ne se rencontre pas à la sortie, n’est pas accessible après la séance ; au théâtre, le fait n’est pas rare (au TNP de Vilar, il était systématique). Sans parler des découvertes des neuro-sciences qui nous ont appris que percevoir une action, c’est agir, pour notre cerveau : les mêmes zones du cortex s’activent à danser et à voir danser.

Autre préjugé contre lequel il faut inlassablement lutter : le préjugé mondain ou décoratif. Les arts et la culture sont encore trop souvent exilés aux marges péri-scolaires de l’enseignement, passant « après » les contenus réputés sérieux. Nous pensons au contraire, après Schiller, que le jeu est une activité fondamentale de l’être humain8. C’est pourquoi la maîtrise et la conquête de la langue, l’assimilation active de connaissances et de culture – y compris linguistiques, historiques, scientifiques…- sont au cœur de l’accompagnement que l’APTAR met en place à l’occasion des spectacles qu’elle propose de partager.

Ainsi fréquenté comme foyer de réflexion et d’enrichissement collectifs, le théâtre, sans rien renier de ce qui fait sa spécificité, entretient donc un dialogue permanent avec les autres arts, et particulièrement avec les arts du récit (cinéma, roman, nouvelle, poésie narrative, mais aussi récit non verbal…), autrement dit, selon une distinction reprise à la théorie américaine, au régime du telling, aux côtés du showing du spectacle proprement dit. Cette question de la mise en récit, aujourd’hui massivement vulgarisée dans les stories que se fabriquent les abonnés des réseaux sociaux, est aussi redevable, dans le domaine de l’histoire et de l’histoire contemporaine, aux travaux de Patrick Boucheron et de François Hartog.

M.T : Nos valeurs à l’Union rationaliste portent en particulier sur l’éducation des jeunes, la sensibilisation à la culture pour tous. Je sais que l’APTAR s’engage aussi sur le respect de ces valeurs. Comment agissez-vous dans ce sens ?

F.G : Concernant la sensibilisation à la culture pour tous, j’ai précisé déjà à quel point cette dimension est notre raison d’être. Concernant le public jeune (vis-à-vis duquel nous ne prétendons remplir aucune mission d’éducation, mais plutôt de transmission et d’invitation au partage), c’est pour lui qu’ont été pensés à la fois notre politique tarifaire, extrêmement accessible9, et notre accompagnement formatif.

C’est aussi l’attention aux jeunes, la pensée des jeunes, quel que soit leur parcours, qui portent la forme emblématique désormais associée à notre école du spectateur : les cercles de lecture de l’APTAR. Le cercle de lecture, tel que j’ai pu le mettre en pratique deux ans avant la fondation de l’APTAR en 2017 au Festival d’Avignon et au bénéfice de professeurs, est une rencontre participative, préparatoire au spectacle, qui est son horizon. L’œuvre préparée n’est donc jamais « divulgâchée » dans son dénouement, ni péremptoirement commentée au nom d’un sens préétabli : le but est de permettre aux participants de se sentir autorisés à y aller voir tout seuls, même si, en venant au cercle, ils ignoraient tout et jusqu’au nom de l’auteur abordé. Absence de pré-requis, absence de jugement ou de préjugé sur les compétences des un-e-s ou des autres… ce sont bien, pourtant, ces mêmes participants, tels qu’ils sont, qui vont bâtir peu à peu et de concert une progression dans l’œuvre. Le cercle de lecture n’a rien d’un monologue magistral. Et si conférence il y a, c’est au sens de Montaigne : « De l’art de conférer », c’est-à-dire de dialoguer, de discuter.

Le pilote du cercle de lecture a donc conçu un dossier composé de quelques extraits significatifs se faisant écho, proposés à la lecture à voix haute selon un découpage polyphonique adapté au nombre de participants. Les temps d’oralisation vont alterner avec des pauses analytiques, éclairées, chaque fois que nous le pouvons, par un spécialiste invité ou un bon connaisseur de l’œuvre, qui peut être aussi bien un universitaire qu’un metteur en scène, ou un chercheur, ou encore l’auteur lui-même s’il est en vie (il va sans dire que tous les masculins que j’emploie ici sont catégoriels et non sexués, renvoyant aussi bien à des femmes qu’à des hommes).

En termes de méthodologie analytique, la démarche se situe au croisement de la pragmatique textuelle (de la lecture à voix haute on va tirer aussi bien des hypothèses inférentielles pour la suite que des zones d’émergence pour la compréhension) et d’une maïeutique inductive : le questionnement est avant tout fondé sur ces questions simples dont Peter Brook disait qu’elles étaient les questions fondamentales du théâtre : « Où sommes-nous ? Qui est là ? » – première question qui ouvre Hamlet, rappelle Brook. Qui parle ? Ce passage que nous venons de mettre en bouche, qu’est-ce qui, dans la composition qu’on explore, le rend nécessaire ? Et cette scène, que transforme-t-elle de la situation initiale qui est à son orée (influence ici de la méthode Vinaver) ?

Je vous livre ici les fondements théoriques de ces cercles, mais leur usager n’a pas besoin d’en rien savoir pour prendre plaisir à la découverte, que le spectacle viendra prolonger. Ils sont en revanche explicités pour les adhérents qui vont piloter ou co-piloter un cercle – car l’APTAR est une page blanche pour qui veut proposer un sujet.

Un accroissement des thématiques au fil de l’année est aussi rendu possible par nos déjeuners mensuels, dont la date alterne entre les premiers mardis, jeudis et vendredis du mois, et accueillent des adhérents dont les recherches, dans leur variété, disent l’ampleur humaniste souhaitée par notre association : des adhérents auteurs et chercheurs comme Pascal Charvet, helléniste et traducteur, inspecteur général honoraire de l’Éducation nationale, ou Dominique Viart, grand spécialiste de la littérature romanesque exactement contemporaine, ou des artistes comme Robin Ormond, metteur en scène et traducteur du domaine germanique, Lucile Boulanger, gambiste et Victoire de la Musique 2025, Marie NDiaye, écrivaine et fidèle membre de l’APTAR, et bien d’autres, s’y croisent dans la convivialité la plus décontractée…

L’aspect de conquête intellectuelle d’une rencontre réussie, la satisfaction qu’on retire pour soi-même d’un cercle de lecture APTAR, le plaisir heuristique qu’on y a pris et qui font qu’un jeune participant peut se retrouver tout étonné d’y avoir tant appris sans s’en rendre compte (car les mots « plaisir » et « liberté » restent les deux mots-clés fondateurs de l’APTAR), sont caractéristiques. Je pourrais en citer cent exemples. Je me contenterai d’un seul. Lors de la mise en scène de La Vie de Galilée de Brecht par Claudi Staviski à La Scala Paris, le cercle de lecture de l’APTAR a accompagné quelques extraits de la pièce, choisis selon les principes susdits, d’extraits de témoignages sur la mise en scène de Charles Laughton à Los Angeles (lors de l’exil de Brecht) et d’extraits des Discorsi de Galilée lui-même dans le texte original (à l’APTAR on est également à l’aise avec les langues anciennes). Quelques semaines plus tard, une série de photos du Musée Galilée de Florence, dont celle de la fameuse lunette mise au point par Galilée, m’arriva par une adhérente, avec ce commentaire : « Jamais ces objets ne m’auraient parlé, jamais je ne me serais sentie autorisée à franchir le seuil de ce musée et à y trouver un intérêt pour moi, si je n’avais pas pris part au cercle de lecture sur Galilée. »

M.T : Mais quand vous offrez aux adhérents de l’APTAR la possibilité d’assister à des spectacles de très grande qualité à prix réduit, voire très réduit, votre action semble particulièrement centrée à Paris, avec le Théâtre de la Scala Paris, l’Odéon-Théâtre de l’Europe et le Théâtre de la Ville. Comment prenez-vous en compte par ailleurs le maillage culturel du territoire ?

F.G : Les trois théâtres que vous citez sont liés à trois amitiés, anciennes, qui prennent racine dans ma carrière précédente de professeure et d’inspectrice en charge du Théâtre. Avec l’Odéon – Théâtre de l’Europe, la fidélité s’est inscrite sous les directions de Georges Lavaudant, avec qui s’est créée l’association culturelle du Lycée Saint-Louis où j’enseignais, Olivier Py, Luc Bondy, Stéphane Braunschweig et aujourd’hui Julien Gosselin, dont j’ai eu plaisir à connaître les débuts en Pas-de-Calais. Le Théâtre de la Ville à Paris a fait partie également de mes premiers partenaires, depuis Gérard Violette, qui m’accorda son dernier entretien, et dont le successeur, Emmanuel Demarcy-Mota, est un compagnon de toujours. Le Théâtre de la Scala Paris, théâtre privé à valeurs de service public, m’a confié la mise en place de son action culturelle depuis 2019, presqu’au moment où se fondait l’APTAR. Mais chaque saison de l’APTAR reste ouverte à d’autres maisons, qu’elles soient très connues (comme le Théâtre de la Colline, le Rond-Point) ou de moindre notoriété mais à nos yeux tout aussi indispensables à la création théâtrale – comme le montre exemplairement le récent succès du Projet Barthes, une adaptation des derniers cours de Roland Barthes au Collège de France, par Sylvain Maurice, avec Vincent Dissez, que l’APTAR a contribué à faire connaître à L’Échangeur de Bagnolet.

Mais votre question pose avec justesse la problématique d’un « parisianisme », qui pour être involontaire n’en doit pas moins être une préoccupation. Ici la réponse a été le fruit conjugué d’une période de crise sanitaire (2020-21) et du développement de la communication numérique. Alors qu’elle ne figure volontairement sur aucun réseau social, l’APTAR a recours aux ressources numériques chaque fois que le rapport bénéfices humains / temps investi est positif. En 2020 s’est donc ouvert notre site, theatre-a-la-maison.com, dont le titre s’inspirait d’un modèle italien dicté par le confinement (teatro alla casa), puis l’outil zoom dans ses perfectionnements a permis de libérer les cercles de lecture de la contrainte géographique, en rendant « distanciels » de grands cycles de découverte ou de redécouverte : tout Sophocle en 21-22, Shakespeare en 22-23, Corneille en 23-24 (avec rebondissement en 24-25), une grande trilogie dont les dossiers sont tous en ligne sur notre page « Lire et redécouvrir ». Afin de pouvoir dédommager, même modestement, les grands créateurs ou chercheurs qui nous offraient leur temps et leurs savoirs, ces grands cycles sont devenus symboliquement payants ensuite, avec : « Écrire pour le roman, écrire pour le théâtre » cycle Marie NDiaye en 24-25, et, aujourd’hui reconduit pour cause de succès : « Les grandes premières du théâtre français » (25-26), qui a permis aux élèves de la section de théâtre du Lycée Paul Gauguin de Papeete de parcourir, avec des camarades correspondants de Rennes (à Cesson-Sévigné), et avec tout autre membre de l’APTAR intéressé, en direct (à 7 heures du matin à Tahiti et 19h heure française) les cinq grands jalons : Le Cid, Le Mariage de Figaro, Hernani, Cyrano de Bergerac de Rostand, et Juste la fin du monde de Lagarce. Chaque étape étant abordée pour ce que le succès a chaque fois définitivement transformé de la carrière de l’auteur et de l’histoire littéraire. Gratuit pour les élèves, le cycle était pris en charge par l’établissement au tarif individuel de 5 € pour toute l’année…

En 26-27 l’aventure de ce « Zoom des antipodes » se poursuit avec une « coupe historique », complémentaire à la diachronie pratiquée l’année précédente : « L’année 1834 », qui va s’intéresser au couple Sand-Musset pendant l’année de création de Lorenzaccio, dans la perspective adoptée par David Bobée pour sa nouvelle mise en scène (créée au CDN de Lille le 18 mai 26).

Enfin, nouveau pas pour nous décisif : un second cycle, plus large et conçu pour le futur étudiant comme pour le jeune enseignant de Lettres, mais pas exclusivement, reliera sur huit dates, échelonnées d’octobre 26 à février 27, huit extraits pris à des œuvres différentes, réunis par le ressort dramaturgique  « Solitude(s) en compagnie(s) », et conçus pour faire saisir le texte de théâtre dans la « 3D » du plateau. C’est l’entrée de l’APTAR au Pass Culture, une reconnaissance qui nous encourage beaucoup.

M.T : Peut-on alors imaginer une collaboration entre l’Union rationaliste et l’APTAR, et si oui, comment ?

F.G : Sans aucun doute, comme l’a montré la rencontre « pionnière » organisée au Théâtre de la Reine Blanche par l’Union rationaliste, sur une piste signalée par l’APTAR lors de la création de L’Affaire Rosalind Franklin, d’Elisabeth Bouchaud. Rosalind Franklin est la chercheuse, réalisatrice du fameux « cliché 51 » attestant la structure à double hélice de la molécule d’ADN, qui se verra dépossédée de sa découverte. Troisième des Fabuleuses10 réunies par Élisabeth Bouchaud, directrice de La Reine Blanche (et elle-même femme de science), Rosalind Franklin vérifie par sa carrière, et par la spoliation dont elle a été victime, que « longtemps, les femmes scientifiques ont été invisibilisées, même si elles avaient fait des découvertes majeures, qui ont parfois changé la face du monde. Privées des récompenses et de la reconnaissance réservées à leurs collègues masculins, elles ont été oubliées, écartées de l’histoire des sciences », explique le site du théâtre. « Cette série souhaite leur rendre justice, en racontant leurs histoires ».

Le théâtre, la lecture oralisée d’ouvrages sélectionnés au carrefour des Arts et des Sciences, la vulgarisation active, scientifiquement informée par l’Union rationaliste, de grandes figures comme Jean Perrin, Paul Langevin, ou encore Jean-Pierre Kahane… dont le centenaire sera bientôt célébré, font partie des réalisations où l’APTAR pourrait se reconnaître : pour nous la vocation didactique ne tue pas le théâtre, qui n’en est pas pour autant instrumentalisé… « Le lieu d’où l’on regarde » doit être le lieu d’une surprise de l’esprit et pas seulement d’une séduction de l’œil.

M.T : Merci Françoise d’avoir accepté de répondre à ces quelques questions et encore bravo pour votre engagement au service de l’éducation de la jeunesse et de la culture pour tous.

Informations :
 
APTAR, Présidente : Françoise Gomez. Site de l’association : https://www.theatre-a-la-maison.com
 
1 Elle est inscrite au RNA (Répertoire National des Associations) sous le matricule W751252848.
 
2 Statuts publiés au JOAF (Journal officiel des associations et fondations d’entreprise) n°26 du samedi 29 juin 2019. Article 3.1.
 
3 Inspecteur d’académie, inspecteur pédagogique régional : fonction qui définit les corps d’inspection territoriaux attachés à une discipline et à une mission prioritairement pédagogique.
 
4 En 1993 au Lycée Victor-Hugo de Paris, sous l’impulsion de l’Inspection générale de l’Éducation nationale, et sur proposition de M. Roger Gorini. Sept ans plus tard, grâce à Michel Zanotti, chargé de mission nationale pour le théâtre, l’expérience allait devenir proposition nationale, et nous pûmes, avec Michel Zanotti et la collaboration de Christian Biet et Jean-Loup Rivière, concevoir les premières épreuves des ENS.
 
5 CONDORCET, Rapport et projet de décret relatifs à l’organisation générale de l’instruction publique, Présentation à l’Assemblée législative : 20 et 21 avril 1792 : voir site de l’Assemblée nationale (assemblee-nationale.fr/histoire/7ed.asp).
 
 
7 « Le théâtre, c’est plus que le théâtre », titre du « Manifeste d’Arras », prononcé pour la première fois aux Assises de l’innovation circassienne et théâtrale organisées par la CASEAT de Lille avec l’Université d’Arras, le 28 mai 2010. Repris le 17 juillet 2010 au Festival d’Avignon pour l’ANRAT, il a été publié peu après dans le n°spécial « Histoire des arts » de L’École des Lettres.
 
8 Statuts de l’APTAR, article 3 : « L’action de l’APTAR s’inscrit dans le droit fil de la pensée de Schiller (Lettres sur la formation de l’esprit humain) : « Comment peut-on parler de simple jeu, alors que de toutes les formes de l’activité humaine, le jeu seul est ce qui rend l’homme complet ? »
 
9 Fixe depuis 2019 et restée sans hausse en dépit de l’inflation, la cotisation annuelle à l’APTAR est 10 €, si l’on a plus de trente ans. Ceci sans distinction de niveau économique (l’hétérogénéité socio-culturelle recherchée doit jouer dans les deux sens). Mais elle passe à 5 € si l’on a moins de trente ans, ou si l’on parraine un-e adhérent-e de moins de trente ans. Moyennant cette action volontariste nous recherchons (et obtenons) la mixité des âges, à équidistance des étiquettes invariablement brandies par les billetteries des théâtres, entre « club d’amis » (homogénéité de membres acquis à la cause théâtrale souvent par habitus social) et « champ social » (traduire : spectateur pauvre, regardé au prisme d’une philanthropie caritative…) ou « scolaire » (comme si le spectateur jeune allait au théâtre nécessairement et exclusivement sur prescription scolaire). Autant d’écueils à l’écart et à l’encontre desquels nous nous situons.
 
10 Successivement, pour les volumes déjà parus : Lise Meitner et la fission nucléaire (épisode 1), Jocelyn Bell et la découverte des pulsars (ép. 2), Rosalind Franklin et la découverte de la structure à double hélice de l’ADN (ép. 3), Marthe Gautier et la découverte de la trisomie 21 (ép. 4).

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