Michel Henry

10-07-2026

Recension du Cahier n°687

Au bord de l'effacement. Sur les pas d'exilés arméniens dans l'entre-deux-guerres d'Anouche Kunth lu par Michel Henry

Anouche Kunth est historienne, chargée de recherches au CNRS. Elle nous livre un ouvrage qui pourrait figurer parmi les travaux de recherches universitaires¹. Mais il est bien plus qu’une telle référence.

À partir de données extrêmement ténues, de simples noms et quelques annotations portés sur des fiches des duplicatas de certificats d’identité émis entre 1929 et 1941, endormis depuis dans les sous-sols d’un établissement public d’une administration française, l’autrice nous invite à entrer dans son atelier de chercheuse, non sans partager sa sensibilité, son attachement à sa documentation a priori rébarbative, et surtout les relations qu’elle établit avec ces inconnus, exilés arméniens.

Nom, prénom, date et lieu de naissance, nationalité d’origine, c’est à peu près tout que nous apprend une froide lecture de ces fiches : « Les liasses de certificats déroutent par le peu de prises qu’elles offrent à la compréhension, même générale, de la situation dans laquelle se trouvent les milliers de réfugiés identifiés de la sorte : par ces bouts de papier, dont le rassemblement ouvre finalement un grand vide où s’engouffrent les questions qu’ils suscitent. L’envie d’écrire sur eux ne s’est cependant jamais émoussée. »

Il s’agit de réfugiés d’origine arménienne, victimes en 1915-1916 du génocide perpétré à l’encontre des Arméniens de l’Empire ottoman par le gouvernement jeune-turc, puis forcés à l’exil au lendemain de la Première Guerre mondiale, en particulier après la signature du traité de Lausanne en 1923².

À la suite des réfugiés russes, les Arméniens survivants du génocide sont massivement dénaturalisés et spoliés par la Turquie kémaliste ; ils sont estimés à environ 700 000 personnes. En 1924, ils rejoignent les Russes dans le dispositif de protection élaboré en 1922 par la SDN, matérialisé par le passeport Nansen.

Douze mille duplicatas émis à Marseille entre 1929 et 1941 ont traversé le siècle. C’est le corpus de l’étude d’Anouche Kunth. Pour l’éclairer, elle recueille pour chaque nom un chapelet de toponymes, couvrant le globe jusqu’aux archives de New York et Washington : « des histoires arméniennes d’exil. Toutes frappées au coin de la violence ».

L’exploitation des fiches est présentée en trois parties : Points de suspension, Marges et parenthèses, Renvois et sauts de page. Un ensemble de 414 notes accompagne rigoureusement la présentation, dans un style qui se lit comme un roman.

La partie Points de suspension débute par des signes, des visages : « L’imagination ébauche pour chacun de ces disparus un récit possible où leur vie s’anime d’un peu de réel ». Puis viennent les chassés du consulat et l’ordre des offices.

Le certificat n°10 précise que son titulaire est inscrit à l’Office depuis le 11 septembre 1924, début de la fin pour les Arméniens, réalisant qu’ils ne pourront jamais revenir sur leurs terres. Une mention obligatoire ponctue chaque certificat : « pour servir et valoir ce que de droit ».

Dans La norme et le nom, l’autrice rapporte : « pendant déport. Changé de nom et de religion ». Dire son nom peut engager des procédures exceptionnelles, ravivant l’histoire récente, ses terreurs et ses morts.

Un exemple : Ohannès, recueilli par des tribus pendant les déportations, porte un patronyme qui n’est pas le sien. « C’est beaucoup plus tard que j’ai pu trouver ma véritable identité », dit-il.

Les pointillés à la place du nom de la mère interrogent : « Quelle histoire se replie dans ces trois petits points ? » Souvent, la mère a disparu pendant le génocide, rendant impossible l’attestation du lien de filiation.

La partie Marges et parenthèses explore les annotations en marge : titres de voyages, parcours migratoires, naissances de trajets familiaux, enfants séparés, mariages d’après-génocide. Les certificats deviennent un « abri précaire vers le passé perdu».

Des témoignages bouleversants apparaissent, comme celui du fils Enkababian : « I can barely remember my father », évoquant les tortures et les morts du convoi, les attaques, les enlèvements, et la tentative de suicide de sa mère dans l’Euphrate.

La partie Renvois et sauts de page montre l’installation à Marseille, les quartiers précaires, les camps d’hébergement, le maraîchage, les vestons fatigués, les espoirs de travail. Certains sont expulsés « pour nulle part ».

La crise de 1929 entraîne une nouvelle migration. Certains regardent vers le Caucase soviétique, d’autres vers l’Amérique du Nord, où 16 000 Arméniens arrivent en trois ans. L’historienne poursuit ses recherches à Providence, Cuba, New York.

Des fiancées pour l’Amérique échouent au test de lecture : incapacité à déchiffrer le psaume 28-1 en arménien moderne. Illiteracy : admission refusée.

Les archives de 1945 à 1952 montrent la rupture de 1941 à 1945. Sous Vichy, les offices Nansen cessent. Des Arméniens résistants sont torturés et pendus. En 1946, sur 2000 documents, il n’en reste cinquante.

Dans Le tour des fermes, l’autrice dénonce l’exploitation des orphelins. Les paysans choisissent les enfants « comme des maquignons ». Isaac, dans un hameau de six maisons, travaille la terre, les semailles, les récoltes. « Ce garçon des quatre saisons réchauffe l’hiver d’une archive communale.»

Anouche Kunth rend hommage à ces jeunes Arméniens ayant surmonté l’un des drames du XXe siècle.

Je souhaite très fortement que chaque lecteur que ces quelques lignes ont ému aille se procurer le livre d’Anouche Kunth, si bien écrit.

Michel Henry
 

¹ Ce livre a obtenu le prix Augustin-Thierry, prix prestigieux dans le monde des historiens.
² Un petit historique des dates repères de cette tragédie est donné pages 243 à 245.

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