13-07-2026

Entretien avec Christine Bénard Physicienne

Marc Thierry : Madame, avant tout, je vous remercie d’accepter de répondre à quelques questions et je remercie Michèle Leduc de participer à cet échange. Pouvez-vous d’abord nous résumer votre parcours du lycée à maintenant, parcours très riche et varié ?

Christine Bénard : l’exigence familiale, que j’avais faite mienne, a fait de moi une très bonne élève dans mon lycée de filles (le lycée Molière, pas de lycée mixte à l’époque) jusqu’au baccalauréat, et m’a ensuite fait entrer en classe préparatoire scientifique : ces classes étaient mixtes avec une majorité écrasante de garçons, cela ne m’inquiétait pas car jamais je n’ai pensé que je n’étais pas au niveau des garçons. Pourquoi auraient-ils été meilleurs ? J’étais très travailleuse et réussissais ainsi sans problème. Mon inscription au lycée Janson de Sailly n’a cependant pu se faire que grâce à l’insistance massive de mon père auprès du proviseur du dit-lycée, et ce fut dans une classe à dominante physique, nouvellement créée, plutôt qu’en mathématiques, la voie royale pour les grandes écoles d’ingénieurs. Nous nous retrouvâmes une soixantaine d’élèves dans cette classe prépa de Physique, dont une bonne moitié issue de Janson de Sailly. Les autres étaient quelques filles et les meilleurs élèves masculins de lycées de province. Sur la trentaine d’élèves admis à passer ensuite en maths spé, deux étaient issus de Janson !! J’ai été reçu à l’ENS Sèvres, première pour les filles, les garçons subissaient les mêmes épreuves mais il y avait le classement pour les filles et le classement pour les garçons, et je n’ai donc jamais su si j’avais été première pour l’ensemble des candidats ou non.

M.T : Je souhaiterais que vous insistiez sur les éventuelles difficultés rencontrées comme femme (intégrant le CNRS en 1966) dans un milieu plutôt masculin.

C.B : Je n’ai jamais rencontré de réelles difficultés car j’ai reçu une éducation très ouverte : jamais on ne m’a dit « une fille doit faire ceci ou cela », ou encore « ne doit pas faire ça. » Je suis issue d’un milieu favorisé, mon père dirigeait une grande entreprise, il partait au travail à 6h45 et revenait le soir vers 21h. Dans ma famille, travailler, être responsable, ce sont des évidences. Lors des vœux de Nouvel An et de la distribution de cadeaux aux enfants, organisée par l’entreprise dans la salle des fêtes de la mairie du 19ème, j‘étais assise au milieu des enfants des employés, contrairement aux enfants des cadres, restés « à l’abri » sur les sièges rouges avec leurs parents. Lorsque mon père montait sur l’estrade pour souhaiter un joyeux Noël à tous, je craignais toujours qu’il ne soit invectivé ; ainsi dès l’âge de 5 ans, j’ai pris conscience des inégalités sociales.

Grâce à mon éducation, j’ai acquis et conservé un extraordinaire sens de la liberté ; j’ai vite deviné qu’en tant que fille, je n’aurai jamais une place importante au sein de l’entreprise de mon père ; à cette époque, il n’y avait aucun cadre féminin, seulement des secrétaires. On peut donc dire que j’ai eu beaucoup de chance d’être une fille : mes deux frères, surtout le plus âgé des deux, ont été temporairement écrasés par l’entreprise. J’ai échappé à cela. Finalement l’entreprise familiale a fait faillite, ce qui fut un drame ; pour autant nous n’étions pas ruinés. Mais mon père en a beaucoup souffert.

Avant même d’être sortie de l’ENS, j’avais été recrutée au CNRS, ce qui était assez fréquent à cette époque. Un de nos professeurs enseignait la théorie des probabilités, et j’ai choisi d’étudier ce qu’on appelle les processus stochastiques, en lien avec la mécanique quantique ; j’ai préparé ensuite ma thèse en mécanique quantique. Un autre de nos professeurs (que je ne nommerai pas) considérait que les filles n’avaient pas leur place dans ce domaine scientifique et quand il entrait dans la salle de classe, il nous adressait un sec « bonjour messieurs » alors que nous étions cinq filles. Cela nous faisait rire…

Je n’ai jamais été harcelée. À cette époque, les garçons étaient beaucoup plus respectueux des filles que maintenant et de plus j’avais une forte personnalité : je pense que jamais les garçons n’auraient osé s’en prendre à moi. Je ne me souviens pas avoir reçu la moindre remarque désobligeante. Il est vrai qu’avoir été étudiante à l’ENS, cela sert beaucoup !

Je suis donc chercheuse au CNRS, bientôt responsable d’une équipe, puis je passe ma thèse d’état à 29 ans. Je n’ai eu aucune difficulté à m’imposer, étant considérée comme une excellente chercheuse.

Mon laboratoire obtenait de bons résultats et recrutait assez facilement, ce qui n’était pas le cas des labos voisins. Un jour trois hommes surgissent dans mon bureau, s’adressent à moi avec brutalité, me reprochant ma réussite : ce sont les directeurs des deux labos voisins et le patron de l’UFR de l’une des universités dont dépend mon labo. A quoi ai-je dû cette agression verbale sinon au fait d’être une femme ? Je leur ai répondu vertement : « vous avez dû vous y mettre à trois pour m’interpeler ainsi ! ». J’en ai eu assez de ces conflits et j’ai cherché à être détachée du CNRS.

Michèle Leduc : Vous avez exercé de hautes fonctions au niveau de l’État, d’abord comme membre du cabinet d’un ministre puis comme conseillère scientifique à l’ambassade de France à Washington. Comment avez-vous vécu ces fonctions, vos connaissances de base du milieu de la recherche scientifique vous ont-elles été utiles ?  Avez-vous eu des difficultés à vous imposer dans le milieu plutôt misogyne de la diplomatie ?

C.B: Pendant une année, j’ai été membre du cabinet d’un ministre de la Recherche. En particulier, je devais lui proposer des éléments de langage, car il ne connaissait rien ou presque à la science (j’ai encore le souvenir d’une bourde énorme qu’il a sortie un jour lors d’une visite au CEA à Grenoble, bourde que j’avais cependant essayé de lui éviter grâce aux éléments de langage que je lui avais proposés mais qu’il avait rejetés d’un revers de main car c’était de la science et pas du relationnel).

J’ai accepté ensuite un poste de conseillère scientifique à l’ambassade de France aux USA. C’est ainsi que j’ai arrêté mes activités de recherche. Le milieu des diplomates à l’époque était presqu’exclusivement masculin, nous étions deux femmes diplomates à l’ambassade. Mais, grâce à mon éducation, je n’étais pas impressionnée. Et, de par mon niveau scientifique, les hommes durent m’accepter, non sans réticences ! L’ambassadeur fut franchement odieux avec moi, bien plus odieux qu’avec ses collaborateurs masculins. J’ai tenu cinq ans, entre 2000 et 2004 et j‘ai donc vécu les attentats du 11 septembre 2001 à Washington. Nous avons tous été confinés dans un sous-sol fortifié de l’ambassade.

M.L : Vous avez abruptement laissé tomber après votre thèse votre recherche qui marchait très bien en physique quantique théorique pour du jour au lendemain vous embarquer dans de la R&D pour un pays en développement comme le Pérou ? Quelles étaient vos motivations et comment s’est faite cette transition dans votre carrière ? L’avez-vous regretté plus tard ?

C.B : Je me suis impliquée dans le R&D au Pérou, parallèlement à mes activités à l’ambassade de France aux USA puis de conseillère scientifique chez Michelin. Pourquoi le Pérou ? J’ai rencontré à Paris une vieille princesse russe qui accueillait régulièrement dans son « salon » des révolutionnaires péruviens. J’ai été séduite par l’un d’eux (fort peu révolutionnaire…) et je l’ai suivi au Pérou. Là-bas j’ai croisé des groupes révolutionnaires dont les membres étaient menacés de mort. J’éprouvais beaucoup de respect pour ces activistes, même si je n’étais pas d’accord avec leur violence. Je découvre alors dans un coin reculé de la Sierra péruvienne (en Apurimac) une « mission française » qui ne fonctionne pas dans la violence mais qui aide les paysans Péruviens. C’est avec cette intention que nous mettons en place avec les paysans, une éleveuse de poussins utilisant l’énergie solaire. L’idée est de profiter du soleil pour chauffer de la paraffine qui fond le jour et se resolidifie la nuit en maintenant une température stable dans l’éleveuse. Donc pas besoin d’électricité ni de pétrole.

M.T : Je suis particulièrement intéressé par deux aspects de vos nombreuses activités : directrice scientifique de Michelin (jusqu’en mai 2011) et suivi des stratégies de développement durable d’entreprises françaises et européennes. Comment concilier le monde de l’entreprise et le développement durable ?

C.B : Le monde de la diplomatie a fini par me lasser. J’ai postulé pour un poste de conseillère scientifique chez Michelin. J’ai un entretien avec le n°2 de Michelin et je suis recrutée. J’ai appris plus tard que c’est probablement grâce à un courrier très élogieux de l’ambassadeur (!) que j’ai été choisie, alors qu’il y avait beaucoup d’autres candidats sans doute plus compétents que moi. Je ne connaissais rien aux pneus, je n’étais pas une spécialiste de chimie, j‘ai donc dû acquérir de nouvelles connaissances. Mon rôle était de favoriser tel ou tel projet, j’avais donc beaucoup de pouvoir…

M.L : Maintenant que vous voici à la retraite, et comme vous êtes une personne très active préoccupée par l’état du monde, peut-on vous demander sur quoi vous allez dorénavant travailler et focaliser vos engagements ? 

C.B : J’ai d’abord écrit, avec un collègue, un livre « La poutre et la paille écologiques »1 (je tiens à préciser que je n’en ai pas moi-même choisi le titre). Ce livre analyse les changements qui s’imposent aux entreprises si elles cherchent sincèrement à s’engager dans le développement durable.

Je me suis aussi beaucoup impliquée dans l’aide aux jeunes docteurs es-sciences afin qu’ils trouvent un emploi dans la recherche en France, ce qui est devenu très difficile à notre époque. Avec le retour de Trump, la France a proposé à des chercheurs américains de venir travailler en France alors que tant de jeunes scientifiques français n’ont pas de postes en France !

Je ne voyage plus au Pérou maintenant car les conditions de travail y sont trop difficiles : on doit résider à 4000 m d’altitude et parfois monter jusqu’à 4800 m !

J’ai aussi entrepris de rédiger certaines expériences rencontrées dans ma vie, de l’âge de 19 ans jusqu’à maintenant, ce qui devrait bientôt être publiée.

M.T : L’entretien sera publié dans la chronique « Elles sont l’avenir des sciences ». L’objectif est de motiver les jeunes filles, lycéennes et étudiantes, afin qu’elles se lancent dans les études et les carrières scientifiques. Quels conseils pourriez-vous leur donner ?

C.B : Il est clair que les filles sont meilleures que les garçons au niveau du baccalauréat. Mais ensuite, l’image des classes préparatoires les écarte des études scientifiques : elles ne veulent pas entrer dans une compétition féroce avec les garçons où elles seraient, comme les préjugés l’affirment, par définition perdantes. Trop souvent encore, on entend que les filles n’ont pas l’esprit pour les sciences dures, qu’elles préfèrent la poésie, les arts ! Et malheureusement, une partie d’entre elles se laisse persuader.

Un travail devrait être mené dès l’école primaire, mais souvent les professeurs des écoles (en grande majorité des femmes) n’ont pas une formation scientifique suffisante, en particulier en mathématiques et physique. Les Conseillers d’Orientation, qui sont des psychologues, ont, quant à eux, une connaissance insuffisante du monde et des métiers de l’entreprise.

Il faut donc s’adresser aux parents et aux professeurs du secondaire…

Juste une petite anecdote personnelle : j’ai suivi mes études secondaires dans un lycée de filles et j’étais la première en mathématiques, le lycée a voulu me présenter au Concours général et la professeure de mathématiques a évacué cette idée en disant « il y a les garçons ».

A l’ENS, a été créé, vers la fin des années 50, un concours de physique identique (avec une barre commune mais deux classements indépendants) pour les garçons et les filles mais pas pour les mathématiques. Heureusement, depuis, on a fait quelques progrès. Mais le poids culturel reste important, comme pour les préjugés racistes.

M.T et M.L : Nous vous remercions sincèrement pour vos réponses. Nous sommes sûrs que certaines jeunes filles souhaiteront aussi entrer dans le monde de la science après vous avoir lue.

Michèle Leduc, corédactrice en chef de Raison présente & Marc Thierry, rédacteur en chef des Cahiers rationalistes

1 La poutre et la paille écologiques, l’industrie à la rescousse du climat, de Christine Bénard et Dominique Levesque, éditions du Cerf, 2015.

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