
le bureau de l’Union Rationaliste
24 mars 2009
A propos des ravages de dogmatismes en tous genres
Nous terminions l’éditorial de février en pointant l’incongruité de l’accord de reconnaissance par la République laïque des diplômes délivrés par les « universités » catholiques en France. Le Vatican, en la personne de Benoît XVI, fait encore l’actualité en ce mois de mars. La levée de l’excommunication du courant intégriste de l’Eglise interrogeait la société, au delà des catholiques, sur la signification qu’il convenait de donner à cette contre réforme. Cette décision la scandalisa lorsqu’il apparut qu’elle s’appliquait, en toute connaissance de cause, à un évêque négationniste. Le scandale prit une ampleur nouvelle lorsque Benoît XVI crut bon d’approuver l’excommunication prononcée (et rapportée depuis) au Brésil contre les médecins et la mère « coupables » de l’avortement d’une enfant de neuf ans, victime d’un viol.
« L’Etat chez lui, l’Eglise chez elle »
L’Union rationaliste, organisation laïque, n’a pas à se positionner pour ou contre telle ou telle pratique interne de l’Eglise, Il ne s’agit pas de cela. L’excommunication porte avec elle une charge d’intolérance et de volonté de peser sur les consciences dans l’ensemble de la société. Excommunication et inquisition ont longtemps marché de pair pour imposer la puissance temporelle de l’Eglise. Benoît XVI ne l’ignore pas. Faut-il en déduire que les décisions prises, loin de relever d’erreurs de communication, s’inscrivent alors dans une politique de reconquête ? Le voyage de Benoît XVI en Afrique [1], qui bénéficie d’une couverture médiatique imposante, donne aux laïques des raisons supplémentaires de s’en inquiéter. Par delà les Africains, le pape sans nul doute s’adresse aussi aux Européens. Il n’hésite pas, au nom du respect du dogme, à disqualifier le préservatif comme moyen de lutte contre la propagation du sida ou à s’opposer au recours à l’avortement thérapeutique, quelles que soient les circonstances. Ces déclarations irresponsables ne font certes que reprendre celle de son prédécesseur. Elles déchaînent passagèrement la critique, mais les références « morales » répétées ne s’imprimeront-elles pas finalement dans les esprits, dans la foulée des leçons de démocratie et des appels à se préoccuper des pauvres, prodigués les jours suivants ?
Humanisme et rationalisme
Le pape élimine des valeurs de l’humanisme celles qui contredisent le dogme. Les rationalistes que nous sommes, bien au contraire, défendent et promeuvent ces valeurs, dont la laïcité est l’un des piliers. Elles ont toute leur place au centre des réflexions à mener sur la crise financière et économique actuelle, sur ses origines et sur les moyens pouvant contribuer à y remédier. Elles l’ont aussi sur la conception et le rôle de l’éducation et de la science au vingt-et-unième siècle, sur la « société de la connaissance et de l’innovation » qu’il s’agirait de construire en Europe, et qui risque de sombrer dans le désastre actuel. Les inquiétudes et les revendications portées par les millions de manifestants du 19 mars étaient multiples. Les manifestants n’ont-ils pas signifié cependant, par delà leurs situations particulières, qu’il était temps de cesser d’enfermer les débats économiques et sociétaux dans le respect de dogmes qui ont fait la preuve de leurs limites et trop souvent de leur nocivité. Pour faire avancer ces débats, répondre à l’urgence ou préparer l’avenir, nous réaffirmons pour notre part le rôle irremplaçable de démarches rationnelles, de l’échange d’arguments basés sur des données fiables et transparentes.
Les données économiques et sociales sont malheureusement sans nul doute complexes. Il faut le reconnaître et pensons-nous combattre la dictature de chiffres chargés de résumer la réalité pour des décideurs pressés. Ces chiffres ne peuvent le plus souvent que donner accès à une réalité incomplète, déformée, ou même détournée. Combien d’agences de notation encensées avant la crise, accusées aujourd’hui d’avoir égaré la bourse. Combien d’entreprises condamnées à la disparition sans évaluation sérieuse de leur potentiel, de leur rôle possible dans l’économie, à fortiori du sort de leurs salariés. Dans deux registres bien différents, l’exigence de faire du chiffre qui pèse sur les policiers, celle de se construire au plus vite un fort « facteur d’impact » qui pèse sur les chercheurs aujourd’hui, se traduisent l’un et l’autre par des résultats souvent bien éloignés des objectifs de qualité avancés. Quand cela ne va pas jusqu’ à la fraude, ce dont quelques affaires récentes témoignent.
Rationalisme et antennes-relais
Il n’y a pas que les données économiques et sociales qui soient complexes : les données relatives aux grandes technologies, à l’évaluation de leurs risques en particulier le sont généralement aussi. Les contradictions d’expertise se réduisent trop souvent à une bataille de chiffres, menées sans le souci nécessaire de dépasser les apparences pour qu’apparaissent des résultats scientifiques qui puissent être confrontés. Trois jugements récents obligeant des opérateurs de téléphonie mobile à démonter des antennes–relais respectant pourtant les normes d’émission fixées, projette dans l’actualité la question du risque éventuel des radiofréquences pour la santé. A vrai dire, il semble bien que dans ces trois cas, les chiffres n’aient pas pesé lourd [2]. L’invocation du principe de précaution, appliqué non à une gêne physique quelconque mais au simple ressenti de quelques personnes, a suffi. L’objectif du législateur, qui introduisit le principe de précaution pour prévenir des dégâts graves et irréversibles sur l’environnement, n’était pas celui-là. Le risque zéro n’existant pas, ce que chacun répète, il faut agir en conséquence : le principe de précaution doit marcher selon nous de pair avec le principe de progrès.
- Benoît XVI demande aux Africains de se débarrasser du fétichisme : voir l’article de Gerhardt Stenger dans la rubrique « Les rationalistes réagissent » [↑]
- A noter sur ce sujet le dossier « Ondes et champs électromagnétiques » dans le N° 285 de SCIENCE et pseudo-sciences[↑]