Nelly Bensimon et Hélène Langevin-Joliot

Membres du groupe Culture Scientifique

29/03/2022

Pour l’École, réfléchir au long terme, agir à court terme

     Nombreux sont ceux qui aujourd’hui constatent qu’en France l’École va mal. Les enquêtes internationales sur les acquis des élèves révèlent un décrochage progressif et, ce qui est plus inquiétant encore, la corrélation forte qui perdure entre résultats obtenus et condition sociale des familles. La situation s’est détériorée dans l’école primaire et la massification des élèves dans l’enseignement secondaire, pratiquement achevée, ne s’est pas accompagnée d’une véritable démocratisation. Dans le même temps, les attentes se sont amplifiées et élevées vis-à-vis de l’École. Il ne suffit plus, quoi qu’en disent encore certains, de « savoir parler et écrire en français et savoir compter » au vingt et unième siècle. Il est peu de grandes questions de société qui n’implique pas aujourd’hui des questions de science. L’acquisition d’une culture générale relevant de toutes les sciences et partagée par tous est un enjeu majeur pour la démocratie qui doit devenir l’un des objectifs incontournables de l’École : celle-ci doit faire réfléchir dès le plus jeune âge à la transition écologique, en liaison avec la préservation des milieux naturels.

     Il faut s’interroger sur l’échec des réformes de l’enseignement qui se sont succédées au fil des changements de majorité. Les raisons sont à rechercher d’une part dans les conséquences du court-termisme dans lequel ont été conçues ces réformes, d’autre part dans les choix inavoués -comme réduire les dépenses publiques jugées budgétivores notamment- qui les condamnaient d’avance. Les cursus scolaires s’étendent sur une quinzaine d’années et ont des conséquences bien au-delà pour chacun, donc pour la société. Comment construire un consensus minimum durable sur des questions comme la structure de l’enseignement de la maternelle à l’université, sur ses objectifs, sur les programmes, sans sortir d’un horizon à court terme ? Nous avons besoin d’un projet élaboré de manière rationnelle, cohérente et démocratique pour faire réussir dans la durée les changements qui apparaîtront nécessaires. Un projet de changement organisationnel et culturel se mûrit et doit satisfaire à des étapes de validation de faisabilité, d’acceptation et d’intérêt.      Il faut du temps pour impliquer l’ensemble de la société, bien au-delà des cabinets de conseil, des commissions d’experts du Ministère de l’éducation nationale ou des représentants des professeurs et des familles : mettre en œuvre de nouvelles méthodes pour impliquer efficacement associations (de parents, du monde de la culture, des arts, des sciences, …) ou institutions, non pour ajouter des avis aux avis mais pour initier de véritables collaborations. Se donner du temps pour tirer parti des analyses déjà existantes sur les facteurs à prendre en compte, les compléter et plus encore expérimenter les suggestions dégagées avant de les généraliser.

     A tous les niveaux du système scolaire, il y a une grande marge entre ce que l’enseignement est censé devoir faire, et ce qu’il parvient à faire, ou non, dans les conditions dans lesquelles il est enfermé. A l’aube d’un nouveau quinquennat, nous interpellons les futures instances politiques qui sortiront des prochaines élections pour améliorer la situation de l’École sans attendre et engager un travail à long terme, démocratiquement. Rien de solide ne peut être fait sans rendre au métier de professeur la place qu’il mérite par son rôle dans la société. Une formation solide, la revalorisation des traitements et des réponses aux difficultés d’exercice du métier ainsi qu’une considération plus visible et plus respectueuse à leur égard de la part des politiques sont des préalables incontournables pour attirer les étudiants de toutes disciplines, parmi les plus compétents et les plus motivés, vers les métiers du professorat.

     Il y a, nous semble-t-il, un large consensus sur l’importance majeure de l’enseignement maternel et primaire pour assurer la réussite de l’enseignement dans son ensemble, c’est-à-dire la formation de citoyens éclairés et bien armés pour réussir leur vie. Dans ces premiers cycles se construisent les bases des apprentissages, y compris en sciences. Les  analyses développées depuis des années dégagent au moins trois types de mesures indispensables pour améliorer les conditions dans lesquelles se déploie l’enseignement primaire : accueillir tous les enfants dans des lieux agréables pour eux et adaptés aux activités à mener, allouer partout les moyens permettant de pratiquer efficacement ces activités, (celles d’initiation à la science en particulier),  garantir aux professeurs des écoles une formation initiale et continue à la hauteur des enjeux de leur métier.

     S’il faut se donner le temps long de l’analyse pour définir un système éducatif ambitieux et durable, il y a simultanément l’urgence du temps présent. Des mesures doivent être engagées sans attendre. En ce qui concerne la formation initiale des professeurs, l’heure n’est plus aux mesures hybrides à économie de moyens, accompagnées de changements incessants : il faut reconnaître que les deux années de master délivrés dans les INSPE[1] ne peuvent suffire à former des professeurs dont les savoirs doivent être par définition pluridisciplinaires alors que leurs parcours de licence ne les y ont pas préparés. Il faut nécessairement revoir l’articulation licence, INSPE, préparations aux concours, formation continuée, en partant de la formation d’origine des étudiants et de l’expérience accumulée par les formateurs et professeurs.

     Plus intensément que par le passé, l’école et le monde extérieur ne peuvent s’ignorer, rattrapés par les questions de société ou les ouvertures apportées par le progrès des connaissances scientifiques et le développement des nouvelles technologies notamment. En fonction de ce qu’on enseigne en primaire, les méthodes employées en seront imprégnées, qu’on le veuille ou non. Pour que l’école aille mieux, pour qu’elle puisse jouer à nouveau son rôle pour la réduction des inégalités sociales criantes aujourd’hui, Il faut agir rapidement pour une école publique attractive pour tous les élèves. Réunir une large communauté de citoyens s’impliquant dans le projet de formation pour le long terme. Écouter ceux qui sont sur le terrain éducatif et mettre les nouvelles propositions en regard des constats actuels.

Nelly Bensimon et Hélène Langevin-Joliot, à la suite de discussions au sein du groupe Culture scientifique de l’Union rationaliste

2 références conseillées :

[1] Instituts nationaux du professorat et de l’éducation

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