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Le juste et le bien

Face à l’accroissement de l’hétérogénéité résultant de l’immigration mais aussi du dynamisme interne de la démocratie, l’État libéral moderne est confronté à une situation inconfortable : concilier cohésion sociale et reconnaissance des différences sans renoncer à l’égalité et sans céder au relativisme des valeurs. Si, en effet, le libéralisme paraît adapté pour faire face à la différence individuelle, il se retrouve dans une position plus incertaine face à la différence collective. Le modèle universaliste, sur lequel il est fondé, est désormais soumis à une sévère mise en cause, généralement articulée autour de l’idée qu’il serait pure abstraction. Au fond, la question aujourd’hui posée reste celle de la coexistence, désirée par la Révolution française, de l’égalité, de la liberté et de la fraternité. Ce travail cherchera à évaluer la portée de la critique émise par les communautariens (ou communautaristes, les deux termes pouvant convenir pour traduire l’anglais communitarian) à l’encontre du libéralisme classique, soupçonné de négliger la dimension communautaire de l’existence sociale…

A propos du relativisme cognitif

L’article de Pierre Jacob ” La philosophie, le journalisme, Sokal et Bricmont, ” souligne une fois de plus la pauvreté [1] philosophique du relativisme épistémologique ; celui-ci représente tout à la fois une retombée illégitime de la sociologie des sciences et une maladie professionnelle des sociologues. Cette critique ne s’applique pas seulement à Bruno Latour et aux sociologues de le nouvelle historiographie des sciences mais aussi à Jacques Derrida. Quand ce dernier écrit que ” tout signifié est aussi en position de signifiant ” en telle sorte que ” la distinction entre signifié et signifiant – le signe -devient problématique “, il rejette la notion de signe ainsi que l’autonomie du signifié et réduit le langage à un système de signifiants flottant à la dérive sans plus aucun contact avec un référent, c’est-à-dire sans aucune relation avec une réalité empirique. C’est le lecteur et le lecteur seul qui décide du sens du texte.

La liberté de religion dans la République française

Les religions jouissent en France d’une liberté qu’elles n’avaient connue à aucune époque antérieure à la IIIe République, que ce soit sous l’Ancien Régime (où le pouvoir régalien de l’État s’exerçait même sur la religion catholique), ou sous le Concordat (complété par les Articles organiques, eux-mêmes d’inspiration régalienne) ; pour ne pas parler de la Constitution civile du clergé, qui créait une véritable Église d’État. Toutefois, le terme de ” libertés religieuses ” n’est jamais employé dans les textes législatifs ou réglementaires ; si on l’utilise, il vaut donc mieux le mettre entre guillemets. A défaut du terme, la chose existe, on va le voir. Plusieurs points sont ici à considérer…

La philosophie, le journalisme, Sokal et Bricmont

En 1996, paraissait dans la revue d’études littéraires américaines, Social Text, sous la plume du physicien américain Alan Sokal, un article au titre énigmatique : ” Transgresser les frontières : vers une herméneutique transformative de la gravitation quantique “. Cet article offrait des interprétations complètement fantaisistes de certains résultats de la logique, des mathématiques et de la physique placées sous l’autorité de plusieurs auteurs français célèbres dans le monde des sciences humaines et de la philosophie. Je n’en donnerai que deux exemples succincts. Il y est affirmé, par exemple, que ” le p d’Euclide et le G de Newton, qu’on croyait jadis constants et universels, sont maintenant perçus dans leur inéluctable historicité “. Dans une note, jouant sur les multiples sens des mots ” égalité ” et ” choix “, il est reproché aux mathématiciens dits ” libéraux ” de se satisfaire de la théorie des ensembles de Zermelo-Fraenkel qui admet deux axiomes réputés ” refléter ses origines libérales ” (au sens politique du mot) : l’axiome d'” égalité ” et l’axiome du ” choix “…

L’après-Sokal : que faire ?

L’impact de la parodie
Avant d’évoquer les suites de l’affaire Sokal, je voudrais revenir sur ce qui a été dit à propos de la parodie elle-même et corriger quelques-unes des nombreuses inexactitudes que l’on a pu trouver sur Internet ou ailleurs. Tout d’abord, c’est bien Alan qui l’a écrite tout seul. Bien entendu, j’étais au courant avant qu’elle ne soit publiée et je ne m’attendais pas à ce qu’elle le soit ; c’était trop ” hénaurme “. Et je pouvais encore moins imaginer alors tout ce qui suivrait : par exemple, être invité, moi qui suis professeur dans une université catholique, à intervenir dans un colloque organisé par l’Union rationaliste !
Au moment de la publication de la parodie, la situation était assez décourageante. Un regard rationaliste sur le monde ne pouvait que constater un regain des pseudo-sciences, une montée de l’intégrisme religieux et une croissance de cette espèce de pensée confuse, difficile à cerner de façon précise, qu’on appelle parfois ” postmodernisme “…

Les médecines parallèles

Nous recevons ce matin Marcel-Francis Kahn. Il est toujours difficile de présenter un invité plus célèbre que soi, aussi me contenterai-je de rappeler que vous êtes médecin, professeur à Bichat, que vous avez exercé longtemps les fonctions de chef de service en rhumatologie et que parmi les combats que vous avez menés – ils sont nombreux – on trouve celui contre les médecines dites parallèles et d’abord l’homéopathie. I1 n’y aurait peut-être pas lieu de reparler de ces questions, sinon pour réfuter les assertions fausses mais toujours réitérées des partisans de ces pratiques, si le Conseil de l’Ordre des médecins n’était intervenu récemment dans un rapport sur l’enseignement de l’homéopathie. Pouvez-vous nous rappeler les faits et nous dire votre réaction personnelle, publiée immédiatement dans Le Monde ? …

Qu’appellent-ils “penser” ?

De l’art de passer pour ” scientifique ” aux yeux des littéraires
Le meilleur commentaire qui ait été écrit sur l'” affaire Sokal “, sur le livre qui a été publié ensuite par Sokal et Bricmont et sur les réactions qu’ils ont suscitées l’avait probablement été déjà en 1921 par Musil dans son compte rendu du Déclin de l’Occident de Spengler. Après un passage consacré aux chapitres mathématiques du livre, dont il tire la conclusion que la façon de faire de Spengler ” évoque le zoologiste qui classerait parmi les quadrupèdes les chiens, les tables, les chaises et les équations du 4e degré “, Musil donne une démonstration brillante de la façon dont on pourrait, en appliquant ce genre de procédé, justifier la définition du papillon comme étant le Chinois nain ailé d’Europe centrale : ” Il existe des papillons jaune citron ; il existe également des Chinois jaune citron. En un sens, on peut donc définir le papillon : Chinois nain ailé d’Europe centrale. Papillons et Chinois passent pour des symboles de la volupté. On entrevoit ici pour la première fois la possibilité d’une concordance, jamais étudiée encore, entre la grande période de la faune lépidoptère et la civilisation chinoise. Que le papillon ait des ailes et pas le Chinois n’est qu’un phénomène superficiel…

De Lacan à Penrose : remarques sur “l’affaire Sokal”

C’est un grand plaisir pour moi de me trouver associé à ce colloque et je remercie l’Union rationaliste de m’en avoir offert l’occasion. Seul représentant, à cette table, des sciences humaines empiriques, ou même des sciences humaines (à l’exception de Jacques Bouveresse, mais si proche par métier des sciences dites exactes qu’on serait tenté de l’assimiler aux spécialistes de ces dernières), je me sens un peu la responsabilité, non de voler au secours des lacaniens et des postmodernistes, mais de clarifier quelques confusions auxquelles a donné lieu l'” affaire Sokal “, une fois que, échappant au contrôle de ses auteurs, les Impostures intellectuelles eurent été larguées sur Paris…

Convergences contre la science

On a pu reprocher à Sokal et Bricmont de s’attaquer seulement à certains aspects, qui peuvent sembler formels, de l’œuvre des philosophes qu’ils commentent, sans examiner au fond leur théories et leurs travaux.
A la vérité, en analysant, dans ces ouvrages, les utilisations abusives du langage des philosophes qu’ils étudient, Sokal et Bricmont s’attaquent à quelque chose de bien plus important, me semble-t-il, que le message qu’auraient souhaité transmettre ces auteurs, ils s’attaquent à leur méthode. Et ce faisant, ils mettent en lumière en quoi cette méthode, celle des écrivains mis en cause, diffère de la méthode scientifique, en quoi même, prise au pied de la lettre, elle pourrait la déconsidérer. Car ces écrivains (je n’ose dire philosophes), pour différents qu’ils soient les uns des autres, suggèrent plus ou moins que l’intuition créatrice est un moyen de découverte, y compris dans les domaines couverts par la science, aussi valable que les déductions rigoureuses dont nous avons l’habitude, enchaînant observations et théories. Ces écrivains-là rejoignent une forme très ancienne d’idéalisme, et nous y reviendrons in fine.

Un débat mal compris

Ce qu’il est convenu d’appeler l’« affaire Sokal », et je dois dire que je suis un peu embarrassé de ce que j’ai déclenché, englobe un grand nombre de débats distincts assez faiblement reliés entre eux. Je voudrais ainsi démêler quelques-uns des fils de la discussion. Dans notre livre, et sous la même couverture, il y a en réalité deux livres. Nous dénonçons, en premier lieu, l’abus grossier de termes et de concepts scientifiques de la part de grands intellectuels français, tels que Lacan, Kristeva, Baudrillard, Deleuze ou encore Guattari. Ces auteurs jettent des mots savants à la tête du lecteur. Ils utilisent des termes très techniques, des mathématiques ou de la physique qu’ils comprennent manifestement très mal, et surtout, sans jamais en expliquer la pertinence pour les sujets qu’ils prétendent aborder, comme par exemple la psychanalyse ou la linguistique. Ce sont là les impostures de notre titre et c’est la partie du livre qui a provoqué la plus grande fureur, du moins en France…